Sottisier d’avril 1875

Chronique ancienne parue dans Le Temps du 28 avril 1875 et mise en ligne à l’occasion du premier avril 2026. Temps de lecture : cinq petites minutes.

II m’est arrivé à plusieurs reprises1 de citer d’amusantes bévues prises indifféremment dans les journaux de Paris ou des départements. Cette collection a eu un certain succès et on m’a prié de la continuer. Il faut un certain temps pour cela. La chasse à ce gibier particulier demande du flair et un certain coup d’œil. Puis il n’y a de vraiment drôle que les naïvetés sincères et ce sont naturellement les plus rares. Quoi qu’il en soit, ma petite galerie s’est grossie avec le temps d’échantillons nouveaux que je ne crois pas devoir soustraire à la gaieté française.

Il va sans dire que si je ne cite pas mes sources, par un sentiment de légitime réserve que mes confrères apprécieront, je n’en préviens pas moins les incrédules que ma sincérité est absolue. Il serait trop facile d’inventer.

Première naïveté, féroce celle-là et de date récente :

Le magnifique portrait de Mélingue2, paru dans notre dernier numéro, a obtenu un succès immense. Un nombre considérable de nos lecteurs nous demandent si nous lui donnerons un pendant. Nous nous empressons de leur répondre qu’ils peuvent compter sur ce pendant, mais que nous sommes naturellement obligés d’attendre une actualité favorable.

Autre naïveté du genre ingénu

Une lettre particulière nous informe que la pluie qu’on réclame dans nos campagnes, est tombée hier à Paris en assez grande quantité.

Voici, pour faire pendant, un extrait textuel d’un arrêté d’un maire du département de la Creuse :

Les chiens enragés qui ne le sont pas encore sont prévenus de ne pas sortir dehors, sans leur muselière parce que les propriétaires sont avertis qu’ils seront abattus par le garde champêtre.

La mine des réclames est inépuisable. Que dites-vous de celle-ci ?

Suaire religieux. Les insignes religieux dont il est orné le rendent aisé et commode. Son aspect n’inspire que des idées de consolation et de résignation. Ses couleurs sont chastes et pures et garanties bon teint. Depuis 6 fr. 50 jusqu’à 20 fr. et au-dessus3.

Les journaux les plus connus n’échappent pas à cette contagion. Ici je suis bien obligé de citer ; il s’agit d’une visite à une maison de fous :

Cet artiste fort connu est aussitôt entouré d’aliénés qui tiennent tous le Figaro à la main.

C’est naturellement le Figaro qui parle ; touchante humilité qui désarme la critique4 !

Mais passons et tâchons comme Nicolet d’aller de plus fort en plus fort5 :

À la bataille de Champigny, il reçut deux blessures : une balle prussienne brisa la lorgnette qu’il portait en bandoulière une autre balle lui traversa la jambe.

Cela ne vous rappelle-t-il pas la supplique bien connue de l’invalide de Wagram : « Sire, j’ai reçu deux blessures, l’une à la cuisse gauche et l’autre à Wagram. Si ces titres vous paraissent susceptibles d’un bureau de tabac, ma joie et mon épouse seront au comble. »

Et celle-ci :

M. Poirier, que la veille l’excellent et dévoué professeur Vigeant avait mis en armes, a reçu d’abord une blessure à la poitrine6.

Faites-vous donc mettre en armes ! Une jolie réclame que celle-là c’est l’excellent et dévoué professeur Vigeant qui n’a pas dû être content !

Passons à la réclame princière :

Le grand duc Constantin continue ses visites dans les musées. L’art de la peinture est très familier au prince ; il a surtout une grande prédilection pour le violoncelle sur lequel il est, du reste, d’une jolie force.

Et cette dépêche d’une agence télégraphique étrangère à laquelle sont abonnés la plupart des journaux de Paris

        Berlin, 14 avril.

Dans l’affaire des femmes socialistes, les trois présidentes ont été condamnées chacune à 10 jours de prison et à 60 marks d’amende. Les autres condamnées ont été acquittées.

Il y a encore le « récit d’un passager survivant de la Ville-du-Havre7 », et cet extrait d’une statistique officielle d’après laquelle « on comptait, en 1872, 14 porcs en France pour 100 habitants », et cette annonce que « deux moutons trouvés divaguant sur la voie publique ont été mis en fourrière. » Mais il me faut me borner, et je terminerai cette revue fantaisiste par quelques coquilles qui méritent de prendre place à côté des célébrités du genre :

Le maréchal a témoigné sa satisfaction de la visite qu’il a faite à l’école des moines (mousses) établie à bord du bâtiment l’Inflexible.

Ou encore :

On remarque au ministère de l’Intérieur l’arrivée de beaucoup de préfets mariés (mandés) par M. le ministre de l’Intérieur pour conférer avec lui.

Et ce tour joué par l’agence Havas au duc de Broglie, alors vice-président du conseil. Extrait d’un discours prononcé à Évreux le 17 mars 1874 :

C’est la manière de répandre et d’entretenir cet esprit vivifiant qui, comme une pomme (flamme), a besoin pour se nourrir d’une atmosphère vivifiante, mais qu’un souffle orageux éteint.

La collection est-elle assez complète ? Vous remarquerez que le fait-divers y tient la plus grande place. C’est que par sa nature le fait-divers est subtil et insinuant. Il pénètre comme une couleuvre au cœur du journal ; il échappe le plus souvent à l’œil vigilant du rédacteur en chef. Si vous voulez vous amuser à ce genre de recherches, lisez le fait-divers, et que celui de mes confrères qui n’a jamais péché me jette la première pierre !

Notes

1       Note de Jules Claretie : « Voir Le Temps du 7 mai et du 7 octobre 1873. » Si l’on trouve bien une Chronique de Jules Claretie dans Le Temps du sept octobre 1873, le sujet en est tout autre puisqu’il s’agit de « La nostalgie ou le mal du pays ».

2       Il s’agit du peintre et sculpteur (et aussi comédien) Étienne Mélingue (1807-1875), mort il y a moins d’un mois, le 27 mars dernier. À cette occasion on peut lire un intéressant portrait de lui dans le « Courrier des théâtres » du Figaro du 29 mars, page trois.

Frédéric Yvon, Portrait d’Étienne Mélingue en 1856 (musée Carnavalet)

Frédéric (ou Adolphe) Yvon (1817-1893), a peint de nombreuses batailles militaires, professeur de dessin à l’école Polytechnique.

3       L’annonce proprement dite n’a pas été retrouvée mais plusieurs journaux de province l’ont reprise au début de 1873 comme provenant d’un « journal de Lyon » ou d’un « journal jésuitico-monarchique ».

4       Voici le texte entier de ces treize lignes, parues dans Le Figaro du sept février 1873, page trois, au bas de la colonne cinq : « Dans la maison de santé du docteur Blanche où, selon son désir, Charles Perey a été conduit, il s’est passé hier un fait bien étonnant.

« Un artiste, camarade de Charles Perey, vient le visiter. Cet artiste fort connu est aussitôt entouré d’aliénés qui, tous ont le Figaro à la main. Ils font des signes au visiteur qui ne comprend d’abord pas grand’chose à leur pantomime ; enfin, l’un d’eux s’approche de lui et lui dit tout bas, en désignant Perey : “Il ne faut pas le lui montrer, on y parle de lui.”     

C’était en effet le numéro dans lequel on annonçait la maladie de Charles Perey. »

Ce numéro est celui du cinq février 1873, page trois dans lequel Émile Blavet, sous la signature d’« Un Monsieur de l’orchestre » décrit la chute dans la folie du comédien Charles Pérey (Charles Bouchaux, ?1820- ?1896).

Charles Perey dans le rôle principal de Bamboche, dans La Fille des Chiffonniers, drame en cinq actes et huit tableaux d’Anicet Bourgeois et Ferdinand Dugué, créé au théâtre de la Gaîté le 22 mars 1861 (musée Carnavalet)

La longueur de cette note n’a pour but que de maintenir un peu le souvenir de ce pauvre homme.

5       Allusion au titre du vaudeville en un acte de Charles Labie et Charles Desnoyer L’Ombre de Nicolet, ou De plus en plus fort ! créé au théâtre de la Gaîté en septembre 1837, à l’occasion de la rouverture de ce théâtre du boulevard du Temple après sa destruction par un incendie.

6       On ne peut comprendre cette affaire qu’en sachant qu’Arsène Vigeant (1844-1916) était maître d’armes fort connu, et donc professeur d’escrime ou choses de cet ordre. Il a écrit plusieurs ouvrages sur la question.

7       Le paquebot transatlantique Ville du Havre, de retour de New York, a fait naufrage en novembre 1873 en plein milieu de l’Atlantique suite à une collision avec un voilier britannique occasionnant une large brèche dans la coque et provoquant la mort de 226 personnes, passagers et équipage.