Une journée de M. l’administrateur

Texte mis en ligne le 14 octobre 2024. Temps de lecture : six minutes.
Texte extrait de Adolphe Brisson, Portraits intimes, 2e série, Armand Colin 1896.

Une journée de M. l’administrateur général de la Comédie-Française

Par Adolphe Brisson

M. l’Administrateur général se lève à huit heures en hiver, à sept heures en été.

Dès son réveil, on lui apporte une liasse de journaux, un monceau de lettres. Il ouvre les journaux et va tout de suite aux nouvelles théâtrales. Première cause d’irritation… M. l’Administrateur général compte dans la presse de rudes adversaires : dramaturges auxquels il a dû, à son vif regret, fermer les portes de son théâtre ; reporters mécontents ; jeunes chroniqueurs « amis de la maison », qui épousent avec ardeur les colères de Dorine, s’associent aux regrets de Célimène et servent les rancunes de l’impétueux Figaro ou de l’aigre Sylvia.

Et ce sont des bruits inexacts, des notes perfides dont, malgré sa philosophie, M. l’Administrateur général est agacé… Ici un chroniqueur, connu pour la violence de son humeur batailleuse, lui décoche des flèches empoisonnées ; là, au milieu d’une causerie en apparence inoffensive, s’épanouit une fleur de méchanceté. Telle feuille annonce que M. Coquelin et Mme Sarah Bernhardt vont reparaître sur les planches de la Comédie-Française1. Telle autre assure que M. l’Administrateur intente à M. Coquelin une action retentissante et le félicite ironiquement sur sa fermeté, sur la vigilance avec laquelle il assure le respect des traditions.

Les journaux parcourus, M. l’Administrateur général passe aux lettres. Elles sont nombreuses, mais peu variées. Les mêmes missives se retrouvent dans tous les courriers. Ce sont des demandes d’audience, des envois de manuscrits, des réclamations et des plaintes contre les décisions du Comité. À la plupart de ces lettres, M. l’Administrateur général est obligé de répondre de sa propre main, afin d’être bien sûr de ne dire que ce qu’il veut et de ne pas s’engager à, son insu.

Ceci le mène à dix heures. Il jette un coup d’œil sur le rapport du semainier relatif à la soirée de la veille ; sur le bordereau de la recette ; enfin sur le bulletin de répétition qui lui permettra de régler l’emploi de sa journée. Vous croyez peut-être qu’après avoir pris connaissance de ces documents et noirci une vingtaine de feuilles de papier à lettres, M. l’Administrateur général a conquis le droit de se reposer… Erreur profonde… Presque toujours, le matin, il y a quelque course urgente à accomplir visite au magasin de décors, boulevard Bineau2 ; visite au dessinateur de la Comédie, pour examiner ses maquettes et ses projets de costumes.

M. l’Administrateur général file comme le vent, rentre chez lui à midi un quart, déjeune en toute hâte ; puis sa serviette volumineuse sous le bras, il se dirige vers la Comédie. Il y arrive à une heure précise, se glisse dans son cabinet, esquivant les importuns qui voudraient le saisir au passage, et il trouve sur son buvard un nouveau paquet de lettres, presque toutes fâcheuses et indiscrètes, presque toutes lui demandant quelque chose qu’il lui est impossible d’accorder…

Cependant la vieille pendule du foyer marque une heure et demie, on commence à répéter sur la scène ; la présence de M. l’Administrateur général est impérieusement réclamée, il ne peut se dérober à ce devoir… Et le voilà pendant deux heures qui suit la pièce nouvelle, qui confère avec l’auteur, discute avec les interprètes, arrête les détails et règle les idées de mise en scène. Vers trois heures, le régisseur s’approche de lui.

« Monsieur l’Administrateur n’oublie pas qu’il est attendu au ministère ?

— C’est juste… Il n’est que temps ! »

Et M. l’Administrateur général dégringole l’escalier et se dirige vers un des trois ministères avec lesquels la Comédie entretient des relations administratives ministère des Travaux publics (pour les questions d’immeubles) ; ministère des Finances (pour l’inspection, des écritures, la vérification des livres) ; ministère de l’Instruction publique (pour les affaires qui touchent au comité et au personnel). Cette formalité accomplie, M. l’Administrateur général pousse un soupir de soulagement.

Il ne lui reste plus qu’à rentrer au théâtre, qu’à recevoir une dizaine de visiteurs de marque difficiles à éliminer, qu’à écrire une quinzaine de lettres et à rédiger un ou deux rapports. Il se met courageusement à l’œuvre. Il expédie les visites (moment pénible à passer). Il réconforte M. X…, qui lui soumet ses embarras financiers ; il rassure M. Z… ; qui craint de voir sa pièce (une pièce reçue) ajournée aux calendes grecques ; il reçoit froidement le sociétaire Y…, qui vient lui demander la permission de jouer le Misanthrope à Bruxelles, et daigne à peine sourire aux grâces de Mlle W… qui, de sa voix la plus suave, sollicite l’autorisation d’aller passer le prochain mois de décembre dans le Midi.

Enfin, il affronte avec constance, mais non sans ennui, le flot des auteurs grincheux, des blackboulés, des éternels mécontents, anciens camarades du journalisme et de la vie littéraire, qui semblent lui reprocher son ingratitude.

Le torrent des visiteurs écoulé, M. l’Administrateur général s’enferme avec ses paperasses. Il ouvre les lettres qui se sont empilées d’une heure à cinq sur le maroquin de son buvard. Hélas ! il y trouve d’autres récriminations, d’autres protestations, d’autres supplications. Voici quelques-unes de ces lettres que je prends au hasard et qu’Asmodée (le plus indiscret des diables) a bien voulu me communiquer.

        Monsieur l’Administrateur général,

Je suis affligé de voir la profonde indifférence avec laquelle vous traitez le répertoire de mon frère. Aucune de ses pièces n’a paru sur l’affiche depuis trois mois. Je sais qu’il est de mode, dans la jeune École, de décrier son génie. Mais je suis étonné que la direction de la Comédie- Française, à qui est confié le culte de nos chefs-d’œuvre, croie devoir s’associer à cet injuste dédain. Laissez-moi espérer que, etc… et veuillez agréer, etc.

A. B.

(Un des plus grands noms de la littérature contemporaine.)

        Cher monsieur,

Eh bien ! que deviennent vos promesses ? Et vos bonnes paroles d’autrefois ? Vous adoriez le talent de ma mère, vous vantiez le succès de ses ouvrages, vous lui avez consacré une étude enthousiaste que j’ai pieusement conservée. Vous pourriez maintenant me prouver que votre sympathie était sincère, en remettant à la scène une de ses comédies. Hélas ! vous n’y pensez guère, et vous avez d’autres projets. Voyons, cher monsieur, un bon mouvement. Vous me rendrez si heureuse, si heureuse !… Et soyez sûr que le public ne s’en plaindra pas.

C. D.

(La fille d’une femme de lettres justement illustre.)

        Monsieur,

On a bien raison de dire qu’on n’est jamais trahi que par les siens ! Vous haïssez les brutalités de l’École réaliste ; vous êtes idéaliste dans l’âme ; vous aimez la saine littérature et vous refusez obstinément de reprendre une œuvre typique, qui contient une éloquente protestation contre les effets du pessimisme et de la pornographie ! Pauvre grand homme ! Il serait bien navré, s’il pouvait voir ce qui se passe ! Enfin, je veux croire que vous prendrez ma demande en sérieuse considération et je vous prie, etc.

E. F.

(Le fils d’un éminent romancier.)

        Mon cher ami,

Vous savez qu’on ne m’a pas joué depuis trois semaines. Ce n’est pas gentil ! Allons ; faites-moi vos excuses et affichez-moi pour dimanche en matinée.

G. H.

(Un descendant littéraire de Corneille.)

        Mon cher confrère,

Non ; certes ! je ne suis pas satisfait et pour cause… Coquelin devait reprendre ma pièce chez vous. Il est parti, et ma pièce reste en plan. Ne pourriez-vous la jouer sans lui ?

I. J.

(Un candidat perpétuel à l’Académie.)

        Monsieur et cher maître,

Je me permets de vous envoyer un manuscrit. Ne frémissez pas d’horreur… Je pense que mon nom ne vous est pas inconnu ; j’ai fait jouer à l’Œuvre une pièce qui a eu, l’an dernier, quelque retentissement. Celle que je prends la liberté de vous soumettre est absolument moderne par le concept, moderne par l’écriture. J’espère que vous apprécierez la sincérité de cet effort, tenté dans la voie de la vérité et de la vie.

K. L.

        Cher monsieur,

Mon drame est reçu depuis bientôt trois ans. J’attends tous les jours le bulletin de répétition et, comme sœur Anne, je ne vois rien venir. Il y a, dans ce retard, des raisons obscures et qui m’échappent. Je vais publier dans le Figaro une série d’études sur la Comédie-Française… Vous me permettrez d’y signaler cet abus… (et quelques autres) dont je ne suis pas seul à souffrir.

M. N.

(Un membre du Cercle de la Critique.)

        Mon cher ami,

J’ai une pièce en deux actes, je la tiens à votre disposition ; mais je ne veux, à aucun, prix, avoir affaire au Comité de lecture. Il me répugne de passer sous les fourches caudines de vos sociétaires. C’est à vous, à vous seul que je veux la lire. Vous m’en direz sincèrement votre avis. Ça vous va-t-il ?

O.P.

(Une des gloires du jeune roman français.)

M. l’Administrateur général parcourt avec mélancolie ces missives. Puis il trempe sa plume dans l’encre et il répond. Il répond tout de suite, car le moindre retard amènerait des froissements, allumerait des colères. Que répond-il ? Des choses aimables… Il proteste de ses excellentes intentions, il invoque les embarras du théâtre, l’encombrement, les engagements antérieurs. Enfin, il verra ! Il tâchera ! Il promet… sans promettre — et jette un gâteau de miel dans les gueules affamées.

Sept heures sonnent, puis sept heures et demie. Et M. l’Administrateur général écrit toujours. Il se décide enfin à aller dîner. Il rentre chez lui courbaturé, préoccupé, la tête lourde. À neuf heures, il revient au théâtre et recommence à écrire, à lire des manuscrits, à recevoir des visites jusqu’à minuit. S’il est trop fatigué, il demeure paisiblement au coin de son feu, s’étend sur un bon fauteuil, se fait apporter le théâtrophone3 et là, pendant deux heures, il suit, de loin — témoin invisible et d’autant plus redoutable, — la représentation, et note au passage les défaillances et les manques de mémoire de ses sociétaires bien-aimés.

Ainsi s’achève la journée de M. l’Administrateur général. Journée si laborieuse, si féconde en contrariétés, en complications, en difficultés de toute espèce, que parfois M. l’Administrateur général songe au mot souvent cité de Labiche :

« Si l’on me nommait directeur de la Comédie-Française, disait l’auteur de la Cagnotte, je n’accepterais que pour une heure — parce que le mois commencé compte, — puis je donnerais ma, démission. »

Notes

1       Sarah Bernhardt (1844-1923) a quitté la Comédie-Française en 1880 dans des conditions fracassantes l’obligeant à payer un fort dédit. Constant Coquelin, dit Coquelin aîné (1841-1909) a quitté la Comédie-Française il y a près de dix ans, en 1887.

2       Ces ateliers de décors sont demeurés, de 1868 à 1975, boulevard Bineau, à Neuilly. Ils sont de nos jours à Sarcelles.

3       Le théâtrophone était une installation permettant, moyennent un abonnement, d’entendre des spectacles depuis chez soi via une ligne téléphonique. À une époque où l’amplification électrique n’existait pas et qu’il fallait donc utiliser un écouteur, cette installation avait peut-être pour but de pouvoir offrir un (deux ?) écouteur à chaque membre de la famille et peut-être aussi un moyen de paiement. On peut lire à ce propos le court récit d’Alphonse Allais « La vie drôle » en une (colonne cinq) du quotidien Le Journal du 27 juillet 1893. L’action se situe dans une brasserie du boulevard des Capucines : « Les tourtereaux, très près l’un de l’autre, goûtaient à ce moment les joies du théâtrophone. / Chacun son récepteur à l’oreille, ils semblaient tout à l’extase de la musique de Lohengrin. / De temps en temps, le baron glissait une pièce de cinquante centimes dans la petite fente pour entretenir la communication. ».