« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du 25 décembre 1871.
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Le premier de l’an amène les beaux livres et ramène les almanachs1. Avez-vous quelque idée de la publicité que représentent ces modestes brochures périodiques ? La librairie Pagnerre2, qui leur sert depuis un temps immémorial d’officine générale, en vend plusieurs centaines de mille3. Songez donc que beaucoup de gens n’achètent pas d’autre livre que l’almanach de l’année, et qu’avant l’apparition des journaux à un sou, les soirées d’hiver se passaient dans la lecture du Double-Liégeois4 ou de l’Almanach Comique5. Et puis l’almanach ne se lit pas en un seul coup et une seule fois il se lit page par page, comme le roman chez la portière, et se relit plusieurs fois dans l’année. On l’achète autant et plus dans l’épicerie du village que dans la librairie du chef-lieu. Et quel moyen de propagande, si le parti libéral pouvait s’astreindre à faire de la propagande ! Les cléricaux le connaissent à fond et l’emploient avec l’habileté, la ténacité, la puissance qu’ils savent apporter dans toutes leurs entreprises de charité. Qui ne sait dans quelles proportions redoutables se distribuent l’Almanach des Bons Conseils et l’Almanach du Laboureur : ce ne, sont pas, il est vrai, des histoires en l’air ou de la doctrine pédantesque qu’ils répandent, ce sont des anecdotes ayant l’intérêt d’un petit roman, où le bon prêtre finit toujours par avoir raison de l’impie, où tel missionnaire défié ou injurié par un esprit fort finit par l’amener au pied des autels, où tel blasphémateur, en un jour d’orage, est frappé de la foudre, pendant que son voisin qui s’est approché le matin même des sacrements est épargné, etc.
Je vois bien que la librairie Pagnerre, fidèle à ses antécédents et à sa clientèle, essaie de lancer l’Almanach de la République française, et je loue cette utile pensée ; mais je crois l’essai condamné : ce n’est pas la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qu’il faudrait, c’est la mise en action, la mise en scène de personnages animés de l’esprit moderne ; je sais bien que tout le monde ne peut pas refaire les romans d’Erckmann-Chatrian6, mais c’est pourtant sur les traces de ces deux créateurs qu’il s’agirait de marcher, fut-ce de très loin. La véritable, la seule veine de propagande est dans le genre illustré par Madame Thérèse7 et l’Histoire d’un paysan8. Inspirez-vous de ce souffle vraiment populaire, imitez ces charmants et puissants récits en petit, en très petit, mais, pour Dieu ! pas d’articles de journaux et pas de conférences. À qui pensez-vous donc faire lire des articles sur la question sociale ou sur l’instruction publique ? Ce sont de ces choses dont on peut faire venir l’idée par un récit familier, mais qui ne se professent pas.
Et cependant, une telle entreprise est devenue nécessaire. Il faut que le parti libéral sa fasse apôtre ; il faut qu’il constitue la Société de Saint-Vincent-de-Paul9 du progrès, et distribue, lui aussi, des almanachs des bons conseils. Il ne suffit pas que le peuple soit obligé de s’instruire10, il faut encore et surtout que les classes éclairées s’obligent elles-mêmes à l’instruire. Tous doivent apprendre, mais beaucoup doivent enseigner.
Nous voici un peu loin du Double Liégeois qui se tire à lui tout seul à 90 000 exemplaires, et à qui je recommande de ne se transformer à aucun degré ni sous aucun prétexte. Ce gros petit volume carré, à couverture bleue et à papier épais et brut, a son histoire, ses destinées, ses amis de quarante ans. Il perdrait peut-être en se modernisant. Et puis il a un concurrent, le Messager boiteux11 de Strasbourg, qui ne veut pas changer ses allures, et dont la vieille fidélité aurait vite raison du volage Liégeois, si le Liégeois était volage mais il n’en est rien, et je le vois bientôt se transporter en bande sur la place du Panthéon, où l’appelle la neuvaine de sainte Geneviève. C’est là que les paysans des environs de Paris viennent le chercher tous les ans, c’est là qu’il va les attendre de pied ferme.
J’ai sous la main un autre almanach qui fait une singulière figure, en cette année sanglante, c’est l’Almanach de la paix, de M. Frédéric Passy12 et ses amis. Eh bien ! franchement, l’initiateur de la Ligue de la Paix a une noble et touchante ténacité. Il n’a guère d’autre consolation ou d’autre espérance à offrir à ses lecteurs que le tunnel du mont Cenis13 ; mais ce grand événement lui paraît de nature à « démontrer aux belliqueux que le moment est venu de resserrer les liens d’union, non-seulement de la race latine, mais de la RACE HUMAINE tout entière. »14
Annexe
Calendriers, almanachs pour janvier, par Louis-Sébastien Mercier15
C’est une manufacture telle qu’il n’y en a point dans le reste du monde ; on en envoie des ballots dans les provinces et chez l’étranger ; étrennes mignonnes, almanachs chantants, etc. Il faudrait un catalogue pour les nommer tous. Cette marchandise, qui forme des murailles de papier noirci, est prête à la fin d’octobre ; puis viennent les couvertures brillantes, ouvrage des relieurs. Ceux-ci couronnent le mont Saint-Hilaire16 et sont harcelés par les libraires, qui, dans ce temps-là, ne s’occupent que d’almanachs, plus précieux pour eux mille fois que les œuvres de Montesquieu.
Tel compose un almanach pour vingt-quatre livres ; tel autre, comme M. Sautreau17, éditeur célèbre de l’Almanach des Muses, a trouvé le secret de se faire dix-huit cents livres de rente, en ne faisant que rassembler quelques vers d’autrui. Ainsi les jeux de l’aveugle fortune se manifestent jusque dans les almanachs.
On épuise les titres bizarres, et bientôt il n’y en aura plus. Un poète intitula le sien : Almanach des honnêtes gens18 : c’était une espèce de calendrier, où il délogeait tous les saints du paradis et la Vierge Marie, pour y placer des noms de philosophes, d’athées, et puis Brutus. On le mit à Saint-Lazare, tandis que d’un autre côté M. Séguier19 arma tous les foudres de l’éloquence contre ce calendrier bizarre, le faisant brûler par la main du bourreau, au pied du grand escalier ; il ne fallut pas un bûcher pour incendier l’ouvrage, une bougie fit l’affaire.
Un autre, dans le même temps, (M. Rivarol)20 fit un almanach où il distribuait des épigrammes peu variées et peu piquantes à quatre cents faiseurs de vers, et tout cela pour un peu d’argent : ces quatre cents faiseurs de vers ne le lâcheront qu’au Jugement dernier. Ce sont autant de lévriers qui sont et seront à sa poursuite ; mais comment irrite-t-on quatre cents rimeurs ? N’est-ce pas affronter sans masque et sans gants une ruche de guêpes ? Quelques-unes lui ont déjà fait sentir l’aiguillon.
Tous ces almanachs passent de main en main et puis meurent dès le mois de février : on ne conçoit pas ce que devient cette espèce de marchandise qui s’éparpille dans les innombrables poches des grisettes ; car toute fille a un almanach chantant qu’elle reçoit au Nouvel An.
On doit peut-être à cette foule d’almanachs l’incommode race des fredonneurs qui vous bourdonnent aux oreilles des notes de musique défigurées, et qui chantonnent quand vous leur parlez.
Les revenus de l’Académie de Berlin sont fondés sur la vente exclusive des almanachs. Le feu roi de Prusse avait pensé que, comme il ne faut pas beaucoup de génie pour faire un almanach, on pouvait appliquer le produit de ces sortes d’ouvrages à l’entretien d’une académie de savants : il paya donc ses académiciens, en affermant les prédictions de l’année, les chansons et les chansonnettes. L’Académie, maîtresse du privilège, crut qu’il était de sa dignité de supprimer de ces almanachs munis de son approbation, les vieilles et incertaines prédictions du beau temps, de la pluie, de la gelée, des orages, des tempêtes et des météores, etc., ainsi que les recommandations de couper les cheveux, les ongles, de prendre médecine et de saigner dans tel ou tel temps, etc. Qu’arriva-t-il ? On ne vendit plus d’almanach sans prédictions. L’Académie allait être sans marmite et réduite à un jeûne rigoureux ; elle ne manqua point de rétablir, le semestre suivant, les prédictions de l’année, sans quoi les tables des académiciens (tant astronomes que Grecs et Latins, antiquaires, érudits et grammairiens) étaient sans soupe. Or, il faut manger la soupe avant de rendre compte de l’état du ciel et de la rotation des astres et planètes.
Il me semble qu’on pourrait imiter l’ordonnance du roi de Prusse, affermer en France le produit des almanachs, pour l’appliquer aux gens de lettres. N’est-ce point le fumier, les débris des végétaux, qui alimentent nos arbres fruitiers ? Pourquoi donnons-nous notre argent pour l’almanach de Matthieu Laensberg ? Ne pourrions-nous pas composer chez nous un pareil chef-d’œuvre ? il se tire à soixante mille exemplaires.
Que ne dirions-nous pas de l’almanach royal, qui rapporte vingt-cinq à trente mille livres de rente à un libraire ? Pourquoi un privilège éternel pour une telle production, tandis qu’on n’accorde des privilèges que de six ou neuf ans pour des ouvrages de génie, et qu’on en dépouille les familles ?
Notes
1 Voir en annexe, le chapitre « Calendriers, almanachs pour janvier » du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), qui n’aurait certainement pas désavoué Jules Claretie.
2 Laurent-Antoine Pagnerre (1805-1854) a fondé sa maison d’éditions (politique de gauche) et sa librairie en 1831 au 18 rue de Seine. Il a été le premier à publier Les Misérables, en avril 1862 alors que Victor Hugo était encore en exil à Guernesey. Voir l’article d’Auguste Nefftzer en page trois du Temps du deux avril 1862, suivi d’un extrait de trois colonnes.

Annonce parue dans La Patrie du trois avril 1862
3 Laurent Pagnerre était réputé pour ses almanachs au point que le dessinateur Cham en a donné ce croquis en 1863.

Dessin de Cham paru dans Le Charivari du 14 décembre 1862. En quoi cette année 1862 avait donc été si mauvaise pour Laurent Pagnerre ? À cause de cette édition des Misérables, justement, dont on aurait pu imaginer d’importants bénéfices. En effet Victor Hugo « Le Proscrit », déplaisait fort au pouvoir (Napoléon Le Petit était paru suite au coup d’état du deux décembre 1851) et Laurent Pagnerre en a subit bien des misères…
4 Cet almanach de Liège date au moins du début du XVIIe siècle et est encore édité tous les ans de nos jours.
5 Cet Almanach comique semble être apparu sous la monarchie de Juillet de Louis-Philippe, dont les premières années ont vu apparaître un certain relâchement des contraintes de la Restauration. On y voyait les premiers dessins de Cham (1818-1879) et, plus tard, de Grévin (1827-1892).
6 Émile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890), dont les auteurs de nombreux romans régionaux exaltant le sentiment patriotique. En 1771, tout le monde a lu L’Ami Fritz, paru en volume chez Hachette en 1864 mais avant cela en feuilleton dans Le Temps à partir du samedi quinze août jusqu’au six septembre 1863.
7 Erckmann-Chatrian, Madame Thérèse, ou Les Volontaires de 92, Hetzel, 1863, 377 pages.
8 Erckmann-Chatrian, Histoire d’un paysan, Hetzel 1868.
9 Cette entreprise catholique a été initiée par un groupe d’étudiants dans ces mêmes années 1830 ayant vu la parution de l’Almanach comique de la note 5, face aux premiers mouvements anticléricaux qui aboutiront 75 ans plus tard. L’action, fort louable avait pour but de soulager la misère. Comme on le voit deux-cents ans après, ça n’a pas très bien réussi.
10 Par la « loi Jules Ferry » du 28 mars 1882 et donc pas encore promulguée.
11 Le Grand Messager boiteux de Strasbourg, d’origine allemande, est paru en 1816 dans sa version française. Les couvertures des numéros du début du XXe siècle représentent un crieur de journaux invalide de guerre et pourvu d’une jambe de bois.
12 Frédéric Passy (1822-1912), avocat, auditeur au conseil d’État de 1846 à 1848, économiste, sera membre de l’Académie des sciences morales et politiques en 1877 puis député « union démocratique » puis « union républicaine » de la Seine, de 1881 à 1889 (deux mandats). Frédéric Passy sera en 1901 le premier lauréat du prix Nobel de la paix en même temps qu’Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge.
13 Le tunnel ferroviaire du Mont Cenis été inauguré en septembre dernier
14 Suit le compte rendu d’une séance de l’Académie des sciences, non reproduite ici et compensée par l’annexe.
15 Ce texte provient du chapitre MXXXI du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier. L’édition Mercure de France de 1994 en trois imposants volumes ressemble assez à l’édition de 1986 du Journal littéraire de Paul Léautaud mais contrairement à cette dernière, n’est pas épuisée. On trouve ce chapitre MXXXI aux pages 1531-1534 du volume II de cette édition.
16 Ce mont n’est qu’une grosse colline du Québec, près de Montréal.
17 Claude-Sixte Sautreau de Marcy (1740-1815), journaliste et homme de lettres. À collaboré, avec Barthélémy Imbert, aux Annales poétiques ou Almanach des Muses « depuis l’origine de la Poésie Française ». Cette revue mensuelle a été réunie en quarante volumes par Nicolas Delalain de 1778 à 1787.
18 Sylvain Maréchal (1750-1803), avocat au Parlement de Paris mais ne pouvant se débarrasser d’un bégaiement, s’est tourné vers la littérature, bien moins rémunératrice. Sylvain Maréchal a été emprisonné, juste avant la Révolution, pour ses idées progressistes. Son Almanach des honnêtes gens « pour la première année du règne de la Raison » remplaçait les noms des saints par celui d’« honnêtes gens ». Il ne comptait en effet qu’une seule feuille, six mois par page. Nombreux étaient les honnêtes gens à apparaître deux fois dans l’année, tant il y a pénurie en la matière. Dans l’Arrêt de la cour de janvier 1788 nous pouvons lire : « On est indigné de voir Moïse rangé dans la même classe que Mahomet. Hobbes, Spinosa, Voltaire et Freret sont surpris d’être honorés comme Bossuet, Pascal, Fénelon et Bourdaloue. »
19 Antoine-Louis Séguier (1726-1791), avocat général au Parlement en 1755 à 1790 et orateur réputé a été admis par protection de Louis XV (et non élu) à l’Académie française en 1757. Séguier s’y est rapidement montré un personnage désagréable, « du parti religieux et adversaires des philosophes », selon sa notice de l’Académie française.
20 Rivarol (Antoine Rivaroli, 1753-1801) écrivain, journaliste, essayiste et pamphlétaire royaliste. Son Petit Almanach de nos grands hommes, en collaboration avec Louis de Champcenetz, 1788, lui valut bien des inimitiés.
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