Chronique de Paris parue dans Le Temps du 14 janvier 1872
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Je suis allé un instant hier soir au théâtre des Nouveautés1, qui offrait à la presse la quatorzième représentation de sa revue de fin d’année : la presse n’affluait pas et le publie non plus. La salle est pourtant gracieuse et coquette : c’est une bonbonnière qui rappelle tout à fait l’ancien local des Bouffes-Parisiens2, du temps d’Orphée aux Enfers3. Seulement le quartier n’est pas très fréquenté par le High life, et les naturels du faubourg Saint-Martin4 ne sont probablement pas de force à avaler 150 fois de suite une pièce à femmes.
Au reste, les auteurs de C’est toujours la même chose5 ne se sont pas mis en grands frais d’imagination, de mots ni de couplets ; je me hâte d’ailleurs de reconnaître que l’année 1871, ne prêtait guère à la restauration d’un genre auquel les Variétés même ont renoncé6. L’actualité faisant défauts on s’est rejeté dans l’archéologie : les plaintes de la diligence détrônée par le chemin de fer, l’oraison funèbre de la romance et de la tragédie, du télégraphe à bras7 et du boulevard du Crime, etc… Tout cela pouvait être drôle il y a dix ans, mais franchement peut-on penser que ça fera encore rire ?
Pour être juste, j’ajoute qu’il a été encore question du bois de Boulogne déboisé8, du macadam destitué, des coupures de billets de banque9, etc. Je m’en suis allé sur le couplet patriotique.
Les costumes sont assez brillants et les jupes suffisamment courtes ; Minerve est assez rondement jouée par une grande et belle fille dont j’ai oublié de chercher le nom ; le travesti du roi Carotte10 est gentiment porté par Mlle Daudoird11, que nous avons vue pendant l’armistice dans les Princesses de la rampe12 et qui a une réelle habitude des planches. La scène la plus gaie est le dialogue classique entre le balcon et la rampe.
Si j’ai un conseil à donner au directeur des Nouveautés, c’est de chercher son public ailleurs que dans le tout Paris13 ; pourquoi ne referait-il pas les Folies-Dramatiques14 ou même le Petit-Lazari15 ? Cela ne porterait aucune atteinte, à sa considération et, en mettant les places à bon marché, il aurait les anciens habitués du boulevard du Temple16.
Notes
1 Le théâtre des Nouveautés auquel s’est rendu Jules Claretie était déjà au moins le troisième ou quatrième du nom (on ne parvient plus à compter), après des interdictions par la censure, une faillite, un incendie et de multiples vicissitudes. Ce dernier exemplaire a re-re-ouvert en septembre dernier et sera démoli dans six ans, avant de renaître encore…
2 Dans ce que les parisiens nomment toujours « Carré Marigny », entre les Champs-Élysées et l’avenue Gabriel, a été construite en 1835 une baraque en bois dans laquelle étaient présentés des spectacles de prestidigitation. Vingt ans plus tard devait se tenir la première exposition universelle parisienne, un événement très attendu. Le jeune Jacques Offenbach, pas encore très connu, cherchant une salle en pensant profiter de l’occasion, achète le lieu et, après quelques menus travaux, ouvre un peu tard, en juillet, l’exposition ayant débuté à la mi-mai. La salle, d’abord nommée Bouffes parisiens est inaugurée le cinq juillet avec deux spectacles, Une nuit blanche, opéra-comique en un acte sur un livret d’Édouard Plouvier et Les Deux aveugles, sur un livret de Jules Moineaux, le père de Georges Courteline. Ce théâtre, étant agréable mais rustique et intenable l’hiver, la troupe s’est rapidement déportée vers l’ancien théâtre des Jeunes-Élèves de la rue Monsigny devenue disponible, et à qui l’on a donné le nom de Bouffes d’hiver. Du coup les Bouffes parisiens du carré Marigny sont devenus Bouffes d’été.
3 Ce n’est que trois ans après l’ouverture de la salle des Bouffes d’hiver qu’a été créé, en octobre 1868, Orphée aux enfers, opéra bouffe en deux actes et quatre tableaux d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy, sur une musique de Jacques Offenbach. Devant ce succès considérable, d’autres versions seront créées en fonction des modes, en 1868 et dans deux ans, en février 1874, ce qui fait que la phrase « du temps d’Orphée aux Enfers » peut prêter à confusion.
4 Le théâtre des Nouveautés se trouvait à cette époque au 60 rue du Faubourg Saint-Martin, bien trop au nord pour être fréquenté par un autre public que les habitants du quartier.
5 C’est toujours la même chose, revue en quatre actes d’Alphonse Lemonnier et G. de Thony (qu’on ne confondra pas avec le musicien Charles Thony) créée au théâtre des Nouveautés le premier janvier 1872.
6 Jules Claretie nous indique que le théâtre des Variétés avait généralement une programmation vivante. Ce théâtre se trouve de nos jours sur le boulevard Montmartre, près du passage des Panoramas. Il a été créé en 1903 rue de Beaujolais, au palais-Royal, faisant ainsi concurrence à la Comédie-Française, ce qui n’est pas toléré, même de nos jours. Le théâtre a donc dû déménager pour s’installer, en 1907 à l’emplacement que nous lui connaissons aujourd’hui. C’est dans ce théâtre qu’en décembre 1864 Jacques Offenbach créera La Belle Hélène, opéra bouffe sur un livret d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy, encore donné de nos jours.

Le théâtre des variétés vers 1920 et à droite, les deux panoramas (musée Carnavalet) »
7 Le télégraphe de Chappe. Relire, dans Le Comte de Monte-Cristo, le chapitre LX : Le télégraphe.
8 Peut-être en vue de l’aménagement de l’hippodrome d’Auteuil qui sera inauguré en novembre 1773.
9 Suite à la défaite de 1871, la France a dû payer de fortes indemnités à l’Allemagne. Dans le même temps, l’essor de la photographie inspirait les faussaires et obligeait à imprimer de nouveaux billets, présentant des faces différentes. On assistait à une pénurie de billets.
10 Cette soirée est une revue de fin d’année, qui, comme nous l’avons compris reprend les événements de l’actualité. Parmi ces événements, la création du Roi Carotte, gigantesque féérie de Victorien Sardou sur une musique de Jacques Offenbach qui sera créé au théâtre de la Gaîté du square des Arts-et-métiers demain quinze janvier, mais dont on parle depuis des mois et qu’aucun Parisien n’ignore. Jacques Offenbach deviendra le directeur du théâtre de la Gaîté à l’été 1873. Dans son feuilleton hebdomadaire des Théâtres (Le Soir du quinze janvier) Jules Claretie rend compte de ce spectacle : « Celui qui nous eut dit, en janvier 1870, qu’un an, mois pour mois après le combat de Buzenval, jour pour jour après le bombardement de Paris, la grande préoccupation des Parisiens serait, en janvier 1871, la représentation du Roi Carotte eut passé à coup sûr pour un mauvais plaisant, et eût certainement été bafoué comme un calomniateur… » et de se souvenir des promesses et des espoirs d’alors…
11 Mademoiselle Daudoird (Marie-Anne Giraud, 1831-1908).

Mademoiselle Daudoird par l’atelier d’Antoine-René Trincart, 23 rue Louis-Le-Grand
12 Les Princesses de la rampe, comédie de Lambert-Thiboust et Léon Beauvallet, donnée au théâtre des Variétés en février 1857.
13 À cause de sa position trop éloignée du centre et des boulevards (note 4).
14 Comme le Petit-Lazari, objet de la note suivante, et comme bien des théâtres avec eux, le théâtre des Folies-Dramatiques, à l’origine sur le faubourg du Temple, a connu bien des aventures et on le retrouvera rue de Bondy (actuelle rue René Boulanger), un peu en retrait du Boulevard Saint-Martin. Jules Claretie suggère ici au directeur du théâtre des Nouveautés que sa salle reste ce qu’elle est, une agréable salle populaire.
15 Ce théâtre a été construit vers 1777 au 58 boulevard du temple (numérotation de l’époque) et vivotait petitement. En 1792, Ange Lazzari, mime italien très connu, en acheta le bail et redonna du souffle au théâtre pendant six ans après lesquels il fût détruit par un incendie. Le théâtre a été reconstruit sur son emplacement sous le nom de Petit-Lazari mais n’avait aucune chance de résister à l’agrandissement, au milieu des années 1860, de la place du Château d’eau, actuelle place de la République.
16 Suit le récit d’une visite à l’Hôtel Drouot de moindre intérêt et non reproduit ici.
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