Chronique ancienne parue dans Le Temps du huit octobre 1872.
Page web mise en ligne le sept mars 2025. Temps de lecture : quatre minutes.
La distraction d’Émile Littré — Détectives privés

La distraction d’Émile Littré
Ces savants sont tous les mêmes c’est de M. Littré que je veux parler. L’éminent auteur du Dictionnaire, de même que quelques-uns de ses collègues en haute philosophie, est sujet à des distractions périlleuses. Ne voilà-t-il pas qu’en se promenant, l’autre jour, au sommet d’un phare haut d’un premier étage, il s’est avisé d’imiter l’astrologue de la fable et de tenir ses yeux attachés au ciel, sans s’inquiéter le moins du monde de la course déraisonnable que ses coquins de pieds exécutaient à son insu ? Ce phare inhospitalier n’avait pas de garde-fou vous voyez d’ici le dénouement précipité de l’aventure. Ces sortes de descentes ne laissent généralement pas le temps de la réflexion.
Vous devinez que je ne parlerais pas de l’affaire sur ce ton, si elle avait eu des suites fâcheuses. Le savant en a été quitte pour la peur. Je l’ai rencontré hier traversant la rue des Saints-Pères, le nez fourré dans un gros livre, avec le plus profond mépris des omnibus qui arpentaient la chaussée sur ses talons. Heureusement les cochers ont, de temps à autre, la bonté d’avertir : il n’y a que les phares qui ne préviennent pas.
Si M. Littré était de la doctrine du Pyrrhon1, quel joli rapprochement je tiendrais au bout de ma plume ! Vous savez que ce Pyrrhon, d’antique mémoire, était un sceptique enragé qui faisait profession de douter de tout, même de l’existence des objets matériels. Ses disciples qui, contrairement à l’usage reçu, loin d’exagérer la doctrine du maître, n’y ajoutaient qu’une foi médiocre, étaient obligés, de temps à autre, de le retenir par le pan de son manteau quand un fossé malencontreux venait à s’ouvrir sur sa route. La légende veut que Pyrrhon, abandonné à lui-même, eût risqué l’expérience du fossé et bien d’autres qui l’auraient infailliblement relevé de ses doutes en lui rompant le cou. Malheureusement pour mon rapprochement et fort heureusement pour lui, M. Littré n’est rien moins qu’un pyrrhonien : le maître de la philosophie positive me permettra donc de lui conseiller de regarder dorénavant à ses pieds. L’intérêt de la science l’en supplie après l’intérêt de sa propre personne, auquel il a le tort de ne pas assez songer.
Détectives privés
Vous rappelez-vous l’une des scènes les plus amusantes du Tricoche et Cacolet2-3 de Meilhac et Halévy, qui a dû être interrompu par la fatigue des acteurs plutôt que par l’épuisement du succès et qui sera certainement repris un jour ou l’autre ? Tricoche débitant à Van der Pouf le boniment de sa petite industrie surveillance garantie avant, pendant ou après, célérité et incognito, mystère et discrétion ? Vous vous êtes douté naturellement que ce trait de mœurs devait avoir été saisi sur le vif, que cette industrie peu recommandable existait ailleurs que dans l’imagination de deux hommes d’esprit. Je me souvenais vaguement pour ma part d’avoir vu traîner autrefois, sur une table d’estaminet, un prospectus du même genre avec le nom et l’adresse du spécialiste. Mais le moyen de retrouver une piste perdue ! Voici qu’un nouvel échantillon de cette prose malpropre vient de tomber sous mes yeux. Je l’ai reçu hier sous bande, comme vous avez pu le recevoir vous-même. Meilhac et Halévy n’ont rien inventé. Lisez plutôt :
Monsieur,
Vingt années suivies d’une pratique de chaque jour.
L’intuition absolue de la chose, une discrétion constatée m’ayant su faire apprécier par le commerce, la magistrature et les hautes classes.
Honoré de la confiance intime de beaucoup d’entre vous.
Veuillez bien me laisser croire, monsieur, que vous accepterez mes offres de services.
Ma spécialité, surveillance particulière, détaillée ci-dessus, vous mettra à même de juger de l’opportunité des services que je puis rendre à un moment donné.
Avec mes remerciements anticipés, veuillez, monsieur, me permettre de vous offrir les saluts empressés d’un dévoué serviteur.
La « surveillance particulière détaillée ci-dessus » concerne Paris, la province et l’étranger, rien que cela !
M. X… a l’honneur de vous faire connaître sa spécialité que vous saurez apprécier. — Il se charge d’affaires intimes et particulières, dans l’intérêt des familles, telles que renseignements sur mariages, sur dissipateurs ou incapables, recherches des débiteurs, de successions, etc., etc. — Il se charge principalement des surveillances quotidiennes qu’on désire lui confier, c’est-à-dire surveiller pour affirmer non seulement ce dont on doute, mais encore ce que l’on croit certain et que cependant on ne peut vérifier soi-même, ce qui est indispensable pour les personnes en désaccord où toujours l’une, ou l’autre a besoin de preuves suffisantes.
NOTA. M. X… fait observer que ses affaires sont faites toujours sous sa surveillance immédiate, et quand on le désire absolument par lui seul, donc sécurité complète et discrétion absolue pour les personnes ayant besoin de son ministère.
Je n’aurai garde, vous le comprenez sans peine, de faire à cet industriel peu naïf l’honneur de répandre son nom. Il ne s’en chargera que trop bien lui-même. Ajoutez que la maison, (car c’est une maison en titre, l’agence Tricoche et Cie) est ancienne ; M. X… est le successeur de M. Z… C’est même à l’occasion de ce changement d’étiquette sociale que la nouvelle annonce de ce commerce lucratif a dû de voir le jour. Est-ce à dire que la démangeaison me prenne de philosopher à ce propos ? Mon Dieu non ! L’humanité, telle que nous la voyons, est éternelle ; libre à vous d’en rire ou d’en pleurer. Les sermons des moralistes pas plus que l’indignation vertueuse d’un humble chroniqueur n’y changeront rien.
Notes
1 Pyrrhon d’Élis (365–275) avant notre ère philosophe sceptique.
2 Dans deux semaines, le 25 octobre, nous pourrons lire sous la plume de Paul Laloi, titulaire de la « Gazette du Palais » du Gaulois, une affaire d’adultère dans laquelle cette agence est citée, tenue par un certain Mazier, 33 chaussée d’Antin.
3 Tricoche et Cacolet, vaudeville en cinq actes d’Henry Meilhac et Ludovic Halévy créé au théâtre du Palais-Royal en décembre 1871 avec Jules Brasseur et Jules Pérès. Le texte de la pièce est paru chez Michel Lévy peu après. Jules Claretie connaît bien cette pièce pour en avoir donné un compte rendu dans sa chronique des « Théâtres » dans Le Soir du onze décembre 1871. Jules Claretie traitera de cette affaire dans « Santerre contre Santerre », chronique parue dans Le Temps du 28 avril 1880.
.
