Chronique du huit novembre 1872 mise en ligne le 24 mars 2025. Temps de lecture : sept minutes.
La Revue critique1 vient d’éditer une piquante série de documents relatifs à l’exécution du décret du 5 février 1810. Ce décret organisait la censure pour tous les écrits imprimés en France et frappait de suppression les publications « pouvant porter atteinte aux devoirs des sujets envers le souverain et à l’intérêt de l’État. » Chaque semaine, la direction générale de l’imprimerie et de la librairie dressait un bulletin qui mentionnait les titres des manuscrits examinés par les censeurs, ainsi qu’un résumé de leur rapport et la décision prise par le directeur. Les documents publiés par la Revue critique ont été retrouvés dans les papiers d’un ancien employé au ministère de l’Intérieur. C’est un registre portant copie des bulletins hebdomadaires depuis la dernière semaine de septembre 1810 jusqu’à la dernière du mois de décembre de la même année. L’auteur de la découverte, M. Charles Thurot, a recueilli en outre les bulletins hebdomadaires des trois premiers mois de 1814.
Je dois, à mon grand regret, me borner dans les citations : je vous assure qu’il y a ici l’embarras du choix. La platitude a rarement enfanté de pareils chefs-d’œuvre. Les censeurs de 1810 n’étaient pas pourtant les premiers venus : parmi eux figuraient le comte Portalis2 (destitué en 1811), Ch. Lacretelle3, Esménard4. Ils se sont donné évidemment quelque mal pour prendre le ton voulu et acquérir la faveur du maître vous allez voir qu’ils y ont pleinement réussi.
Je suis l’ordre du catalogue. La première pièce concerne un libraire de Paris, nommé Nicolle, qui venait de suspendre ses payements. Le censeur chargé de rechercher les causes de la faillite déclare qu’à son avis la librairie ne comporte pas de grandes opérations d’argent. La raison est des plus simples : pour qu’un livre ait du succès, il faut qu’il soit infesté d’un esprit de sédition ; les libraires heureux doivent donc être éminemment suspects. Ceci est textuel « Il faut nécessairement compter sur le succès de certains ouvrages de parti pour espérer de fortes rentrées ; mais aujourd’hui il ne doit plus paraître d’ouvrages de parti, et dès lors un bon ouvrage ne peut s’écouler que lentement. »
Les réflexions de ce genre sont nombreuses. Les censeurs du premier empire ne se bornaient pas à supprimer d’un trait de plume les écrits coupables : leur courtisanerie trouvait aisément prétexte à des aperçus d’histoire ou de philosophie dont voici un échantillon :
Pourquoi ne remarque-t-on pas, dit l’un, combien il serait désirable qu’on pût distinguer de tant de productions indigestes qui paraissent sur l’histoire de notre temps, deux cents pages éloquentes, riches de faits non encore exposés et appuyés sur les témoignages les plus authentiques, qui retraçassent la gloire de la patrie et de son auguste chef sous des couleurs vives et nobles, et qui pussent familiariser les élèves des lycées avec les hauts faits du fondateur de l’empire, comme ils le sont avec ceux des héros de l’antiquité, qui gravassent dans leur mémoire les noms des batailles d’Iéna et de Friedland, comme le sont ceux des batailles d’Arbelles ou de Marathon, et qui leur fit connaître au moins aussi bien l’origine du Code Napoléon que celle des douze Tables. Un des torts de notre éducation moderne a toujours été de nourrir exclusivement la jeunesse de souvenirs étrangers. Les générations élevées par l’Université impériale doivent être nourries avec notre propre histoire : c’est là, surtout, qu’elles puiseront les sentiments d’admiration, d’amour et de fidélité qui doivent les attacher à l’empereur et à son auguste race. C’est ainsi et ainsi seulement que l’Université remplira le but de son institution.
Les livres d’histoire surtout sont traités avec une sévérité impitoyable. Un écrivain naïf a l’impertinence de publier une Histoire de Bonaparte. La censure proteste avec indignation contre ce titre « inexact et inconvenant », et le remplace par le suivant : Mémoires pour servir à l’histoire des campagnes de Napoléon le Grand. Il ajoute « On a supprimé quelques détails sur les premières années de la vie du héros : il est trop difficile de traiter un pareil sujet dignement pour qu’on soit étonné de l’imperfection de tant d’ouvrages sur un thème si beau et si fécond. On souffre à voir travestir ou rendre en mauvais termes ce qui est grand et beau de sa nature. On serait tenté d’écarter tout autre qu’Apelle5 du soin de peindre Alexandre mais il faut compatir à l’empressement du public qui ne peut voir ses images assez répétées, et à la bonne intention des écrivains qui ne croyent pouvoir mieux employer leur plume. »
Plus loin, il s’agit d’un livre qui retrace, sous forme de rêves, les principaux événements de la vie de Napoléon. Le censeur se demande si la pensée n’est pas irrespectueuse, mais il ne tarde pas à se rassurer en songeant « que les grandes choses qu’a faites l’empereur doivent naturellement remplir de sa présence l’âme des Français dans toutes les situations. » On voit que ces Argus6 prenaient leur tâche au sérieux.
Voici qui devient plus original. Un prêtre du diocèse de Versailles avait demandé à publier sous ce titre : le Jeu des Rois, « une imitation du jugement des rois égyptiens après leur mort. » Les rois de France sont placés par ordre chronologique depuis le no 1 jusqu’à 200. On suppose une société jouant au jeu de loto. Le numéro sortant indique Clovis, Pépin, François Ier, etc. On lit l’article, et suivant que le personnage est bien ou mal noté, on reçoit ou l’on paye des jetons.
L’idée doit vous paraître inoffensive. La censure de 1810 n’a pas été de cet avis. Elle proscrit le livre et le jeu par ce motif que « la famille du Grand Dauphin éteinte si rapidement, Louis XVI, ses tantes gagnent un trop grand nombre de jetons et que leur histoire occupe trop de pages dans le livre. »
Si ce moyen est excellent pour graver dans l’esprit des enfants les souvenirs qu’on veut leur inculquer, pour leur apprendre à aimer et à admirer le sang de leur souverain, il faut s’en servir, mais il faut l’appliquer à d’autres personnages. Le directeur général de la Librairie a pensé que de tels livres devaient désormais être faits dans un autre esprit qu’il importait de former la jeunesse aux sentiments d’amour et de fidélité qu’elle doit à la dynastie présente, et qu’il fallait écarter de la circulation tout ce qui pouvait tendre à rappeler des souvenirs ou faire renaître des affections qui blessent l’intérêt de l’État.
Qui le croirait ? Henri IV lui-même, le roi de la poule au pot, n’a pas trouvé grâce devant ces juges inflexibles :
Le but de l’auteur paraît avoir été de rappeler à la mémoire des Français de tous les rangs et de tous les âges un prince dont le souvenir leur a toujours été cher. L’intention peut n’être pas mauvaise, mais l’effet le serait indubitablement. Il serait contraire à l’intérêt de l’État, dans les commencements d’une nouvelle dynastie, de populariser de plus en plus les souvenirs touchants des meilleurs des rois de l’ancienne. Une bonne vie, une bonne histoire d’Henri IV feraient honneur à notre siècle, mais des historiettes où son nom se trouve mêlé, ne doivent point circuler parmi le peuple et ne sont propres qu’à donner le change aux sentiments d’amour et de fidélité qu’il doit à l’empereur, son légitime souverain.
La pièce de résistance est un jugement longuement motivé sur le livre de Mme de Staël : de l’Allemagne7 :
II résulte du rapprochement des phrases répréhensibles qu’elle s’efforce de représenter la France comme gémissant sous un régime qui tend à dérober à la nation la connaissance de l’esprit du siècle, et qu’elle insiste sur les suppositions injurieuses qui ont si souvent fait méconnaître dans l’étranger les principes libéraux du gouvernement de Sa Majesté. En voulant donner de la France une fausse opinion, en abdiquant la gloire de sa patrie et accordant aux Allemands la supériorité de l’instruction de la pensée, elle semble avoir pour but de démentir tout ce qu’a fait l’empereur pour l’encouragement des lettres et des arts. Ses réticences indiquent les Français comme asseyant l’art de la domination sur le dol8 et la fraude, comme privés de toute liberté et même de tout bonheur civil.
L’Autriche n’est pas mieux traitée9. Elle s’est toujours montrée ambitieuse ou faible. Mauvais gouvernement. Bêtise des individus. Orgueil sans honneur. Peuple qui donne plus aux sensations qu’aux idées. Grands qui manquent d’esprit et que l’esprit importune : famille régnante, souverain, entièrement nuls.
La recherche des allusions en présente quelques-unes qu’on peut appliquer sans trop d’efforts aux circonstances qui ont précédé et suivi le mariage de LL. MM. II. et RR. Le mauvais esprit de l’auteur y perce de toutes parts. Trois autres passages assez clairs indiquent l’opinion qu’elle a ou qu’elle feint d’avoir de l’instabilité des institutions fondées par Sa Majesté.
Mme de Staël est coupable encore d’avoir « blâmé sans mesure le partage de la Pologne et de sembler annoncer ou prévoir l’indépendance de ce pays. Elle loue le caractère noble et exalté des Prussiens et l’héroïsme du prince Louis ; en un mot, elle trahit sans cesse, et sans s’en apercevoir, ses affections, ses vœux et ses regrets. »
Quant à la deuxième partie, consacrée à l’examen des principaux ouvrages des auteurs allemands modernes, Schiller, Lessing, Goethe, etc., la censure lui reproche « un enthousiasme qui indique plus d’imagination que de goût et de jugement, et qui paraît plus singulier que persuasif, un style qui vise à la force et à la profondeur, mais qui tombe souvent dans le pathos et dans la bizarrerie. Si l’on rencontre dans cette partie quelques observations fines et des aperçus ingénieux, le plus souvent les pensées, les principes, les remarques et les jugements sont superficiels et peu concluants. » Le rapport conclut néanmoins à la publication du livre, si l’auteur consent aux suppressions qui lui seront indiquées. Sur ces entrefaites, le ministre de la police générale ordonna la saisie des feuilles imprimées. On sait que l’ordre émanait du cabinet de l’empereur.
J’ai gardé pour la fin un témoignage de Gœthe qui déclare que, comme homme de lettres, « il voyait avec un intérêt mêlé d’admiration les sages règlements par lesquels le héros qui fait le bonheur de la France a pourvu à la propriété des auteurs nationaux et étrangers. » En récompense de cette bonne parole, les littérateurs de la censure lui décernent le titre de « Jean-Jacques Rousseau de l’Allemagne. » II serait curieux de savoir si l’éloge a été de son goût.
Notes
1 Il ne s’agit pas de La Revue critique des idées et des livres, qui ne paraîtra qu’à partir de 1907 mais de la Revue critique d’histoire et de littérature, hebdomadaire paru à partir de 1866. Le philologue Charles Thurot (1823-1882), spécialiste des langues anciennes, chroniqueur régulier de cette revue savante n’est pas du tout ici dans son domaine et aucun des numéros de novembre 1872 ne traite de ce sujet. On peut penser à une publication séparée, dont Jules Claretie n’indique pas la référence.
2 Maître des requêtes au Conseil d’État en 1806, Joseph-Marie Portalis (1778-1858) a été nommé pour quelques mois ministre des Cultes en 1908 en remplacement de son père. Royaliste dès la première Restauration de 1814, Portalis sut se maintenir en place pendant les Cent-Jours et a été nommé ministre à plusieurs reprises puis Premier président de la Cour de Cassation 23 années durant. La destitution de 1811 fut la suite d’intrigues religieuses mais ne dura que trois années.
3 Charles de Lacretelle (1766-1855), avocat, journaliste et historien, a dû abandonner son titre de noblesse à la Révolution, ce qui fait que sa fiche de l’Académie française omet le « de », ainsi que la signature qui s’y trouve. Ce « de » sera rétabli par sa descendance, et encore de nos jours.
4 Il y a deux Esménard, frères et journalistes. L’ainé, Joseph (1867-1811), a été nommé à l’Académie française en novembre 1810 au fauteuil douze, qui sera occupé en août suivant par Charles Lacretelle, objet de la note précédente. Tous deux ont été nommés et non élus.
5 Apelle, peintre grec du IVe siècle avant notre ère. Aucune de ses œuvres n’est parvenue jusqu’à nous. La célébrité d’Apelle a été telle que lui seul a été autorisé à établir le portrait d’Alexandre (-356-323). En 1740 le peintre vénitien Giambattista Tiepolo (1696-1770), a conçu la toile Alexandre et Campaspe chez le peintre Apelle qui représente Apelle dressant le portrait de Campaspe, maîtresse légendaire d’Alexandre, en présence de l’amant.

La colonnade à l’arrière-plan est très bien
6 Argus, surnommé Panoptès (qui voit partout) parce que supposé avoir cent yeux.
7 Germaine de Staël (1766-1817), femme de lettres. De l’Allemagne, Henri Nicolle, douze rue de Seine, 1810. Delphine, premier roman de Germaine de Staël publié en 1802 à Genève (Germaine de Staël étant née à Genève) chez Jean Jacques Paschoud, avait déjà fort déplu à Napoléon. Tous les exemplaires originaux de De L’Allemagne ont été détruits. En 1813 Germaine de Staël est parvenu à faire rééditer l’ouvrage à Londres chez John Murray.
8 Tromperie.
9 C’est cette année que Napoléon a épousé Marie-Louise d’Autriche.
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