La Fête des drapeaux

La fête des drapeauxLe vieux soldatLe vieillard de Nantes — Les chansons du drapeauRefrains populairesExposition du cercle de la librairieIlluminationsPaul Broca et Louis GueymardNotes

Paris, 13 juillet

Pour une fois la date (du treize juillet 1880) affichée dans l’édition Havard, correspond à la date de parution de « La Vie à Paris » dans Le Temps. Texte publié le lundi deux juin 2025 Temps de lecture : 25 minutes.

La fête des drapeaux !

Veut-on savoir ce que c’est que ces trois couleurs françaises qu’on voit partout à l’heure qu’il est sur les boulevards et dans les faubourgs, et sous toutes les formes : cocardes tricolores, cravates tricolores, ombrelles tricolores, gants tricolores, Dieu me pardonne ! Il faut avoir vu le drapeau bleu, blanc et rouge glisser de sa hampe, comme un pavillon qu’on amène, pareil à une aile brisée d’oiseau qui tombe ; il faut, après le clapotement joyeux de ce drapeau de la patrie, avoir subi l’ombre du drapeau étranger pour savoir tout ce qui tient de consolation et de joie, d’espoirs sacrés, de souvenirs émus dans les plis de cet étendard. Comme toutes les choses de ce monde, en un mot, il faut avoir perdu le droit d’arborer son drapeau pour le regretter avec des larmes.

Le vieux soldat

Il était une fois, dans une petite ville des environs de Paris, à Corbeil, un vieux soldat, ancien commandant, portant à la boutonnière la rosette rouge, soldat d’Afrique et de Crimée, dont les longs moukhalas1 des Kabyles avaient souvent brûlé la peau, là-bas, dans les lentisques2, et qui avait laissé un peu de sa chair dans cet espace de quelques centaines de mètres carrés où dix mille morts s’entassèrent autour de l’écroulement de Malakoff3. Il s’était retiré à Corbeil, vivant là de sa pension, allant, en traînant le pied, voir, appuyé sur sa canne, les blés onduler et mûrir, les seigles devenir jaunes et les choux pousser dans la campagne.

Le soir, il allait faire quelque partie d’écarté chez des amis, ou, tout seul à sa fenêtre, il fumait sa pipe, en revoyant, dans la fumée, les burnous bruns des réguliers d’Abd-el-Kader ou les capotes grises des grenadiers russes. Devant lui flottait, sur la façade de la mairie, un drapeau tricolore qui, le vent tombé, laissait aller ses plis et s’endormait, au repos, comme le vieux soldat. Repos bien gagné, pour le commandant, crépuscule tranquille et doux après tant d’orages et de canonnades grondantes comme des tonnerres. Il espérait bien finir là, doucement, en vieil invalide qu’il était, impotent, les doigts tordus par la goutte, ne pouvant plus manier l’épée, pouvant à peine tenir ses cartes.

Wissembourg, Frœschviller, Gravelotte (de droite à gauche, hélas)

L’invasion vint4. Le commandant en ressentit un étonnement colère, une stupéfaction qui l’étourdit comme un coup sur la tête. Il déclarait que ce n’était pas possible ! Wissembourg, Frœschviller, Gravelotte ! Des combats d’avant-garde ! On était repoussé ; mais on verrait bien quand le pioupiou s’en mêlerait ! Et, un soir, sur le pavé de Corbeil, des cavaliers arrivèrent, lance au poing, caracolant dans les rues, — et ce n’étaient pas des lanciers français ! Ils précédaient de noirs bataillons, au pas lourd, qui passaient, passaient, passaient à travers Corbeil, comme un torrent sombre, et qui s’en allaient vers Paris, dont on entendait, dans la nuit, le canon gronder…

Le vieux commandant croyait faire un rêve. Ces masses noires, compactes et disciplinées, lui semblaient quelque chose comme des fantômes, une de ces visions qui durent trop, dans les cauchemars chargés d’angoisses. Mais il ouvrait sa fenêtre, cette fenêtre qui donnait sur la mairie, et il avait beau se frotter les yeux ou jurer, ou frapper du pied, il ne voyait plus le drapeau tricolore d’autrefois. Il n’y avait plus de drapeau français flottant sur sa petite ville. L’humble chef-lieu d’arrondissement avait amené son pavillon puisque les citadelles commençaient !

Alors, le soldat d’Afrique, l’invalide de Crimée eut la tentation d’en finir, de se jeter dans l’Essonne ou dans la Seine, de disparaître avec ce chiffon qui n’était plus là, qu’on avait arraché, déchiré ou volé. Il ne pouvait plus vivre sans ces trois couleurs disparues. Ses yeux en avaient besoin. Il se sentait devenir fou à cette idée que, dans tout Corbeil, il n’y avait plus une cocarde, plus un étendard qui eût le droit de se dire tricolore en face de l’aigle noir d’Allemagne. L’idée fixe, l’idée qui dessèche le cerveau, qui fait les grands hommes ou les aliénés, presse la cervelle humaine comme une éponge pour en faire couler le génie ou la démence, l’idée fixe s’emparait de ce vieillard à moustaches blanches qui avait soif des couleurs d’autrefois, des trois couleurs de la patrie !

Il rencontrait parfois, jadis, sur la promenade plantée d’arbres ou sur le Vieux-Marché, un enfant, un gamin, qui l’avait pris en affection, le saluait par son titre officiel : « Bonjour, commandant ! » et à qui, en manière de causerie, il apprenait la manœuvre avec un bâton, ou, du bout de sa canne, la topographie militaire, sur le sable ou la terre des allées :

— Tu vois, gamin, ça s’appelle une parallèle… Voilà comment on ouvre une tranchée… Regarde la manière de placer une batterie…

Et l’enfant écoutait, écoutait, ouvrant ses grands yeux, redressant sa petite taille.

Depuis l’occupation allemande, le commandant ne l’avait pas rencontré, son petit ami, soldat en herbe, maréchal de l’avenir !

Il sortait peu, d’ailleurs, le commandant. Enfermé chez lui comme un loup, il enfonçait sur ses oreilles velues sa calotte de velours pour n’entendre pas les gros talons des patrouilles ennemies battant le pavé ! Il rognonnait et maugréait tout seul, cuvant sa bile, ne voulant pas voir les soldats étrangers qui manœuvraient là, si près de lui, et si bien, — les mâtins ! — trop bien, hélas ! Un jour pourtant il se promenait, frôlant les murs comme un honteux, ne regardant que le trottoir pour ne rien voir, rien, rien, pas un de ces uniformes bleu sombre, bleu de ciel, blancs ou rouges, lorsqu’il s’entendit appeler par une voix d’enfant :

— Commandant !
Il releva la tête.
— Mon commandant !
Il regarda derrière lui. Son visage tanné essaya de sourire.
— Ah ! c’est toi, gamin !

C’était le petit, le compagnon des bonnes heures d’autrefois, l’apprenti soldat, le troupier de cinq ans, qui se dressait sur ses talons, voulait hausser sa bouche rose jusqu’aux oreilles hérissées de poils du commandant, et, la tête blanche s’inclinant vers la tête blonde, le vieil officier entendit le garçonnet qui lui disait :

— Ils ne les ont pas tous pris, les drapeaux tricolores ! pas tous, commandant : — j’en ai un !
— Qu’est-ce que tu dis ? balbutia le vieillard, devenu tout blême, ses yeux noirs enfoncés dans les beaux yeux limpides de l’enfant, sérieux et pâle, lui aussi !
— Venez chez papa, commandant !… Il y en a un !…

Et l’enfant entraînait le soldat, qui, malgré ses rhumatismes, essayait de prendre le pas accéléré, — et s’essoufflait, le pauvre homme, — et le faisait entrer dans un humble logis de menuisier, de menuisier à l’aise, où, sur une armoire, tout poudreux, mais avec son pavillon aux trois couleurs, rayonnant encore sous la poussière bientôt essuyée, un petit bateau rapporté du Havre, autrefois, par le père à son fils, au lendemain d’un train de plaisir, — était là, arborant toujours, malgré les Prussiens, son petit drapeau tricolore !

Les deux lèvres fiévreuses du vieux se posèrent sur les joues de l’enfant et, frémissant, le gamin disait :

— Vous viendrez le voir, commandant, n’est-ce pas ? Tous les jours ! tous les jours !

Et, pendant les longs mois du sombre hiver, par la neige, par la bise, lorsque les rafales de la nuit apportaient jusqu’à la ville occupée le grondement des canons des forts, les crachats du bombardement — dans le logis de l’artisan, sous la lampe, — le commandant plaçait là, devant lui, le petit batelet de l’enfant, et il rêvait, rêvait, songeait, se souvenait, espérait devant ce jouet dont la lumière éclairait le pavillon, ce pavillon moins grand que la main, mais bleu, blanc, rouge — tricolore ! — et qui flottait toujours, et qui rayonnait sous cette lampe, et que les Allemands n’avaient pas vu, et que l’enfant n’avait pas amené !

Consolation puérile, si l’on veut, consolation touchante, profondément humaine, poignante et vraie. Il ne faut pas grand’chose aux malheureux pour se raccrocher à l’espoir. Et le vieillard voyait sans doute dans ce bateau d’enfant — qui va sur l’eau — l’image de cet autre vaisseau roulé par la lame et qui restait pourtant fidèle à sa devise, dans l’année terrible : Fluctuat nec mergitur !

La fête des drapeaux !

Ceux-là qui sont sevrés de cet emblème vivant et parlant du pays, ceux-là à qui on l’a pris, brisé et broyé dans la tourmente, savent ce qu’ils valent, ces chers lambeaux d’étoffe — haillons qui sont à une armée ce qu’est à l’homme l’honneur, ce qu’est la virginité à la femme !

Le Vieillard de Nantes

Ce n’est plus à Corbeil, c’est à Nantes. Ce n’est plus à la veille de 1870, c’est à la veille de 1830(5). Un autre vieillard vivait, loin de la ville, comme une bête fauve dans sa tanière, sourd au bruit du monde, volontairement enfermé dans sa solitude sauvage : une maisonnette aux murs de torchis, une cabane, presque une étable. Il n’en sortait qu’une fois, le dimanche, et, chose étrange, lui qu’on appelait un terroriste, il en sortait pour aller à la messe, toujours propre, dans un vieil habit bleu, bien épluché et bien brossé, qui datait peut-être de la Fête de l’Être Suprême6.

Et quand il passait, le menton rasé, maigre, le profil volontaire, de longs cheveux blancs tombant en boucles sur son collet bleu, les bonnes femmes s’écartaient, se signaient presque. Il y avait des enfants qui le suivaient en criant, avec des huées. Quelquefois on lui jetait des pierres. On se disait :

— C’est le vieux !… le vieux qui présidait le tribunal révolutionnaire !

Il semblait qu’il y eût sur son habit bleu des taches rouges devenues noires, des taches de sang.

Lui marchait lentement par les chemins, entrait à Nantes, traversait les rues, et, sans paraître s’apercevoir qu’on s’éloignait de lui, poussait la porte d’une église. Si quelqu’un allait lui tendre l’eau bénite, en le voyant celui-là laissait tomber le goupillon.

Le vieillard continuait sa marche, ne prenait point d’eau bénite, ne faisait point le signe de la croix, n’avait pas de livre de messe et s’en allait, debout, le front contre un pilier de pierre, prier on ne savait qui…

La messe finie, il sortait de même, sans dire un mot, sans voir personne. Depuis trente ans peut-être n’avait entendu le son de sa voix.

Il ne faisait pas un signe, pas un geste, ne saluait aucun être vivant, ne tressaillait pas quand il entendait — car il devait entendre — les souvenirs tragiques d’autrefois évoqués devant lui, jetés à sa face comme des insultes ou des menaces et qui le laissaient impassible On remarquait seulement que, lorsqu’il passait devant la préfecture où flottait le drapeau blanc7, il relevait brusquement le grand collet de son habit et marchait très vite, comme s’il n’avait pas voulu voir…

Et puis il remontait là-haut, dans son refuge, — sanglier retournant à sa bauge. Une fois, le jour de la Saint-Louis, fête du roi, on avait voulu le brûler vif, là-dedans, tandis qu’il dormait.

Un prêtre avait dit :
— Laissez-le vivre ! c’est son châtiment !

Il rentrait donc et s’enfermait, vivant on ne savait de quoi, on ne savait comment, écrivaillant, son nez mince fourré dans des bouquins écornés…

On vous dira son nom à Nantes.

Un dimanche, un dimanche de juillet, par un beau soleil, le vieux s’achemina selon sa coutume vers la ville, marchant lentement, plus lentement chaque semaine. Il traversa les champs, entra dans Nantes, prit machinalement le chemin de l’Église et passa devant la préfecture.

Devant la préfecture, il y avait un rassemblement. Des groupes parlaient. Des mains se tendaient vers la façade du monument, à l’endroit où flottait d’habitude le drapeau blanc avec ses fleurs de lys.

Machinalement, tout en relevant d’instinct son grand collet d’habit, le vieux regarda.

Il regarda ce que les autres regardaient et, tout d’un coup, là, subitement, il devint livide…

On le vit braquer ses yeux tout grands, tout blancs, effarés, sur le drapeau qui flottait là, — un nouveau drapeau, un drapeau tricolore, un drapeau venu de Paris par la diligence, avec la nouvelle des Ordonnances et de la protestation des journalistes et de la bataille des trois jours. — On le vit essayer de faire un pas, difficilement, automatiquement ; — on l’entendit ouvrir la bouche, jeter un cri qui resta dans sa gorge : Vive la Fr…

Et, d’un bloc, la face en avant, il tomba raide sur le pavé, foudroyé…

On l’enterra, le surlendemain — quelques-uns disent dans un linceul tricolore. Derrière son convoi marchait un notaire de Nantes, Favreau8, légitimiste et devenu depuis député de la Seine-Inférieure, un des seuls hommes à qui le vieux loup, le scélérat, comme on l’appelait, eût jamais peut-être conté son histoire, et qui disait de lui :

Que voulez-vous ! il est mort comme il a vécu : dévot et patriote à sa manière, amoureux de son pays et fou du drapeau tricolore !

Ce sont de belles folies, celles-là.

Les chansons du drapeau

Tous ces souvenirs me reviennent devant cet amas de rubans et de cocardes dont va se décorer Paris. J’aurais souhaité, avec toutes ces illuminations, une chanson, un cri de poète sortant des entrailles de la foule. Il en naît, il en naîtra sans doute et beaucoup, mais des « actualités », des refrains patriotiques dont le lendemain emportera les couplets comme le vent la fumée des lampions et la flamme des lanternes. Les chansonniers de la rue chantent les drapeaux nouveaux qu’ils appellent des drapeaux pacifiques :

Après les drapeaux de la guerre
Voici les drapeaux de la paix !

Il est évident que la cérémonie du 14 n’a rien de belliqueux, mais des drapeaux « de la paix » distribués à une armée, c’est pousser un peu bien loin l’enthousiasme pacifique.

Un autre chansonnier chante le Drapeau de l’Avenir :

Sur nos drapeaux, au lieu de pique,
Citoyens, mettons un flambeau !


Ce qui est encore une façon d’illuminer.

Et toujours la note pacifique :

Nous qu’a vaincus le sort des armes,
Soyons vainqueurs par le savoir !

Ce sont là de bons sentiments, un peu naïfs. Et toutes ces chansons paraissent imprimées sur du papier tricolore. Le beau poème de M. Émile Blémont9 se distingue du moins et se détache de ces actualités. Il restera. C’est encore une édition tricolore, avec une vignette de Régamey10, et le Porte-Drapeau de M. Blémont est un vieux patriote alsacien qui, en pleine invasion, demande à être enterré en terre alsacienne — devenue terre allemande, — dans les plis d’un drapeau aux trois couleurs :

Là-bas, là-bas, là-bas, il est, je vous le dis,
Un cadavre qui serre entre ses bras raidis,
Gage d’inébranlable espoir, sainte relique,
es célestes couleurs de notre République !

M. Blémont a dédié ses beaux vers, d’un souffle si vaillant, à son père lorrain11. Et l’anecdote qu’il conte est historique. Il y eut, en effet, un vieil Alsacien enterré à Mulhouse, en 1871, dans un drapeau tricolore. M. Blémont avait même nommé le héros de l’aventure :

Grand travailleur, — c’était un Kœchlin de Mulhouse12.

Il a ôté le nom, sans doute pour donner à son récit un caractère plus général. Mais le fait subsiste. Le vieux Kœchlin dort dans un drapeau français en un cimetière d’Alsace.

— On se croirait en juillet 1830(13), me disait quelqu’un, hier, en voyant ce déploiement d’ornements tricolores !

En 1830, on avait un chansonnier, qu’il est de mode de railler, mais qui nous manque. C’est Béranger14. Les disciples mêmes de Béranger avaient alors le ton, et je me rappelle ce fragment d’une chanson racontant comment un régiment français, apprenant loin de la patrie que les trois couleurs sont revenues avec les journées de Juillet, improvise un drapeau tricolore avec le drapeau blanc :

Soudain pour faire un drapeau tricolore,
Le colonel offre un manteau d’azur,
Un grenadier, sur les lys qu’il abhorre
Ouvre sa veine et répand un sang pur !

Et le bleu, le blanc et le rouge sont trouvés ! — C’est peut-être fort ridicule, mais il me paraît que ces inventions chauvines valent mieux que les chansons à la mode, les productions courantes, les drôleries que rabâchent, après les étoiles et les nébuleuses de cafés-concerts, tous les désœuvrés et les imitateurs : la Sœur de l’emballeur15 ou encore Pst ! pst ! pst !16

Refrains populaires

Car voilà où elle en est, et depuis longtemps, cette pauvre chanson française ! Ce qui fait le tour de Paris, et parfois le tour du monde, c’est, pour parler le langage même des programmes de cafés-concerts, la scie annuelle lancée (il y a lancée) par le comique à la mode :

— Pst ! pst ! pst ! Ou :
                 Je suis la sœur
                 D’un emballeur
Bien connu, bien connu dans l’quartier
        De la ru’ de l’Échiquier !

Et ces inepties éternelles, fleurs maladives du pavé de Paris, qui poussent tous les ans avec les petits pois, font la gaieté, l’esprit, la plaisanterie courante des trois quarts des gens. La province les répète parce que Paris les a chantées, l’étranger les adopte parce qu’elles arrivent de Paris. Oui, cet étranger qui prend le boulevard pour tout Paris, Paris qui dépense pour Paris qui pense, et la petite verrue pour le grain de beauté, l’étranger croit être au goût du jour en répétant la sottise nouvellement éclose, en greffant chez lui nos branches malades, et j’ai entendu un jeune diplomate exotique, n’ayant sans doute jamais ouvert chez nous Littré ni Renan, demander quelle chanson nouvelle il pourrait bien transplanter à la cour de son souverain :

— Pst ! pst ! ou la Sœur de l’emballeur ? Quelle est la plus chic ?

Absolument comme cet attaché militaire français qui, à une des dernières revues passées par le souverain de la nation vers laquelle il est délégué, fut tout étonné d’entendre un feld-maréchal illustre lui dire, en se mettant en selle — et sans doute pour flatter la nationalité de notre compatriote ou lui prouver que lui aussi, quoique Borusse17, avait l’esprit parisien :

Ah ! capitaine ! vous savez ?… Comme dans le Petit Faust18 :
— N’oublions pas que nous sons à cheval !

Et de rire — de rire beaucoup, de rire énormément, — devant le capitaine qui ne riait pas.

Exposition du cercle de la librairie

Il y a loin de ces lourdes chansons qui deviennent les floraisons inévitables des étés parisiens et la gaieté des musicos en plein vent des Champs-Élysées à cette exhibition choisie, faite pour les délicats, les érudits et les curieux, que vient d’organiser le Cercle de la Librairie dans l’hôtel que lui a bâti Charles Garnier, boulevard Saint-Germain19.

Ce n’est pas là le plat de tout le monde — piscis omium20 — mais c’est un régal littéraire qui a son prix, et je crois bien que le Cercle de la Librairie a vu défiler, depuis quelques jours, tout ce qu’il y a d’amateurs de beaux livres à Paris et un peu ailleurs. À l’exposition des produits modernes de l’imprimerie, de la papeterie et des estampes, les organisateurs de cette exhibition toute spéciale ont eu l’idée de joindre une partie rétrospective, l’exposition de tous ou presque tous les livres imprimés en France depuis l’origine jusqu’à la fin du dix-huitième siècle. Il y a des trésors dans ces incunables21 qu’on ne saurait vraiment regarder qu’avec respect. Toute cette presse, qui emplit de son bruit le monde et qui jette, par jour, des millions de ses feuilles à tous les vents, elle a cependant commencé par-là, par ces livres presque comparables aux almanachs du Messager boiteux22 !

Et23 tout justement c’est de Strasbourg patrie de ce bon piéton clochant du pied que vient le plus vieil ouvrage exposé là. C’est le traité De l’Art de prêcher, par saint Augustin, en latin, Jean Mentelin24, imprimeur, en 1468 environ. Ce Mentelin avait été l’introducteur de la typographie à Strasbourg, alors ville impériale, et cet Art de prêcher est une de ses premières impressions. C’est M. Firmin Didot25 qui expose ce livre en même temps que bien d’autres raretés, des exemplaires uniques, par exemple : le De Officiis de Cicéron, texte latin, imprimé par Henri Eggesteyn26, le second imprimeur de Strasbourg.

Il y a des dynasties chez ces vieux imprimeurs de livres, dynasties bourgeoises et savantes qui valent toutes les autres. Ils portent des numéros d’ordre comme les rois : Henri Ier Estienne, Henri II Estienne, F.-À. Didot27, P.-F. Didot28, Jean Ier Gruninger29, Jean Ier Knoblouch30, Strasbourgeois, et parmi ces vieux imprimeurs, dont quelques-uns sont trop modestement représentes au Cercle — par exemple les Oudot31, de Troyes ; les Barbou32, de Limoges — des imprimeurs de sang royal, chose inattendue, prennent rang comme exposants dans le catalogue, absolument comme le chah de Perse à l’Exposition universelle33. Le duc de Bourgogne figure comme imprimeur avec un volume à ses armes, les Prières à l’usage des Enfants de France, de l’imprimerie du duc de Bourgogne établie au château de Versailles (1760). Le jeune et royal imprimeur avait alors huit ans.

Le roi Louis XV nous apparaît sous un aspect nouveau, celui d’exposant posthume ; il a envoyé là un Cours des principaux fleuves et rivières de l’Europe, de imprimerie particulière du cabinet du roi (1718).

C’était — ceci soit dit pour les curieux un certain Collombat34 qui dirigeait l’imprimerie de Louis XV, et un nommé Vincent celle du duc de Bourgogne35.

Vraiment, elle eût mérité qu’on s’occupât d’elle un peu plus longuement, cette exposition rétrospective. Mais allez donc vous préoccuper de vieux livres et de reliures précieuses lorsqu’il s’agit d’aller voir un feu d’artifice et d’entendre tirer des pétards ! Ah ! si ces livres admirables et rares étaient appendus à des mats de cocagne comme des timbales ou des jambons, je ne dis pas. Et encore les jambons attireraient plus de monde !

Et36 pourtant, encore un coup, que de merveilles ! Il en est d’inappréciables, de vénérables, comme, par exemple, le premier livre avec figures sur métal — de l’étain, sans doute, — qui ait été imprimé en France les Méditations du cardinal de Torquemada, en latin, Johann Neumeister37, imprimeur (Albi 1481). Ce Neumeister avait été l’élève et fut même l’associé de Gutenberg. Il mourut à Lyon, pays des beaux livres et des nobles typographies.

Il en est d’imprimés dans les petites villes, à Bétharam, en 1648, par exemple, petit village de l’ancien Béarn qui fut lieu de pèlerinage, comme Lourdes, et où l’on imprimait de minces libretti mystiques pour les pèlerins ; à Château-Gontier, à Châteaudun, à Jargeau, à la Ferté-sous-Jouarre où l’on n’a jamais, paraît-il, imprimé qu’un seul livre — à Passy-lez-Paris, anciennement village de Nygeon, où, en 1540, fonctionnait une imprimerie de moines, des Minimes de Saint-François-de-Paule.

Il en est qui évoquent des souvenus émus, comme par exemple ceux d’Étienne Dolet38, l’imprimeur lyonnais qu’on amena, de Lyon à Paris, pour le pendre et que le restaurateur des lettres, François Ier, laissa brûler en place Maubert, devant la foule attendrie. La Sorbonne et le parlement tenaient à ce supplice, et Dolet fut étranglé comme matérialiste. Il n’y a pas beaucoup plus de trois cents ans de cela. Le premier livre sorti des presses d’Étienne Dolet figure au boulevard Saint-Germain, prêté par M. Firmin Didot. C’est le Caton chrétien (1538) en latin, caractères romains et italiques.

Je le répète, on aurait plaisir à s’attarder devant ces vitrines et à prendre des notes. Le premier livre imprimé à Paris, dans l’été de 1470, ne se rencontre pas à l’exposition du Cercle de la Librairie. C’est un recueil de Lettres latines de Gasparino de Bergame39. Mais on y voit le second, imprimé avec les mêmes caractères par les trois premiers imprimeurs de Paris, qui n’étaient point Parisiens, — l’un, Ulrich Géring40 étant Suisse (du canton d’Argovie), l’autre, Martin Friburger41, Alsacien (de Colmar), le troisième, Martin Krantz42, Mayençais. Ce second livre parisien a pour titre Lettres apocryphes de Phalaris, traduites du grec en latin.

Illuminations

Mais quel moment étonnant a donc choisi ce Cercle, je le répète, pour offrir — quoi ? Des bijoux typographiques et des incunables. La préoccupation n’est pas là. On a bien autre chose à faire que de penser à Gutenberg ou à Étienne Dolet ! Paris se pavoise. Paris se décore. Paris fait la toilette de ses maisons. La petite guerre politique continue dans les petites choses. Je lisais naguère un vieil article du livre fameux (et oublié) de Ladvocat, les Cent-et-un, sur Paris illuminé43. L’auteur, passant en revue tous les genres d’illuminations dont pouvait disposer le Paris de 1833, montrait les hôtels « ruisselants de lampions » et les fenêtres des ouvriers éclairées de la modeste chandelle des six44 ». — « Des fenêtres obscures, ajoutait-il, comme en deuil au milieu de la fête, décèlent le républicanisme du locataire. » Ô antithèse de l’histoire ! Devant une fenêtre noire, on disait alors :
— C’est un républicain !
Ou
— C’est un carliste45 !

Aujourd’hui, les fenêtres très sombres sont peut-être carlistes encore, mais elles ont une opinion moins définie qu’au lendemain de 1830. Elles sont moins conservatrices. Et ce sont les fenêtres républicaines qui flamboient !

En réalité, sous tous les régimes, les fenêtres qui illuminent sont des fenêtres « satisfaites ». Il y a d’ailleurs fenêtres et fenêtres : il y a et il y aura toujours des fenêtres refrognées et boudeuses et des fenêtres gaies, alertes, ouvertes comme une bouche rieuse, contentes de tout, Il y a des fenêtres silencieuses comme des douairières et semblant regretter tant de choses évanouies, comme Lisette regrette sa jambe bien faite et son temps perdu46. Il y a des fenêtres ouvertes à tout venant et purement enchantées, ne demandant qu’à se pavoiser comme de jolies filles toujours prêtes à se mettre un ruban au bonnet et une fleur au chapeau. On peut dire des fenêtres ce que Musset dit des portes : il faut qu’une fenêtre soit ouverte ou fermée47. Et l’art de gouverner tient peut-être tout entier, quoique Machiavel n’en dise rien, dans la science de faire ouvrir les fenêtres confiantes, aspirant l’air, et d’empêcher que la peur ne tienne les fenêtres fermées.

Louis XVI, honnête homme qui forgea des ferrures de fenêtres aux armes de Marie-Antoinette pour les petits appartements de Versailles (et ces espagnolettes sont d’un serrurier de talent) eut le grand tort de fermer, après la prise de la Bastille, les fenêtres de la monarchie. Il les eût laissées ouvertes — qui sait ? — le cri de la nation fût arrivé peut-être jusqu’à lui et le peuple eût peut-être écouté la voix du roi tombant des fenêtres ouvertes. Le roi ferma les fenêtres et tira les verrous. Le peuple, alors, qui a le tort de ne pas ouvrir les portes, mais de les enfoncer, jeta des cailloux dans les vitres des fenêtres closes ; il se grisa avec ce fracas de choses brisées, et tout fut dit. La révolution pacifique était finie, et la monarchie était perdue. Simple histoire de fenêtres fermées.

Il y a une chose très frappante, d’ailleurs, dans la physiologie, — pour ne pas dire la philosophie, — de toutes ces fêtes. C’est que plus nous avançons, plus l’époque devient amie du fait, de l’argent, préoccupée de la grave question de l’estomac, — et plus, au contraire, les fêtes s’idéalisent. Les mœurs perdent l’idéal en chemin, et le peuple, pour ses fêtes, le ramasse. Il se réjouissait autrefois de ces distributions de vin, de jambonneaux et de saucissons qui avaient lieu aux Champs-Élysées entre deux gendarmes. Les gravures du temps nous ont conservé l’aspect de ces centaines de mains levées, de ces énormes bouches ouvertes, de ces bousculades épiques sous la pluie officielle des boudins et des pains riches ! On s’écrasait pour une bouchée de charcuterie. La foule se ruait sur ces faveurs du pouvoir lancées dans le plein air de Paris comme se pressent les quémandeurs dans une antichambre de ministre. Il y avait des visages meurtris, des jambes contusionnées et des reins cassés. C’était le spectacle hideux de la plèbe se ruant non pas vers les jeux, mais vers la mangeaille.

Aujourd’hui, une telle scène répugnerait. Des statues, des banderoles, des devises, des mots qui sonnent comme des fanfares, voilà ce qu’il faut à ce peuple d’artistes. La mise en scène le séduit. Le rêve lui plaît mieux que la réalité. Il est comme ces enfants épris du théâtre et qui se passeraient plutôt de dîner que d’arriver trop tard à leur place et quand la pièce est commencée ! On peut tout faire avec de telles imaginations et des nerfs semblables. Il y a là des cordes généreuses qu’il faut savoir faire vibrer. Les grands mots auxquels se prend toujours l’humanité ne sont, après tout, que les étiquettes des grands sentiments qui dorment en elle, sous une couche plus ou moins épaisse d’intérêts, de lâchetés ou d’égoïsmes, — et qu’il faut savoir, à de certaines heures, réveiller…

Triste symptôme si rien ne se redressait au bruit de tambour de cette diane !

Paul Broca et Louis Gueymard

Ce roulement étouffe d’ailleurs, soit dit encore une fois, toutes les autres préoccupations. La mort vraiment déplorable de M. Paul Broca48, qui eût été un événement en tout autre instant, est un accident à demi perdu dans le bruit des préparatifs, les coups de marteau et les coups de rabot. Le chanteur Gueymard49 disparaît sans qu’on se retourne. Il avait longtemps été applaudi. Il jetait, avec un accent énergique, la note cuivrée de Roland à Roncevaux50 :

Superbes Pyrénées !

Musique militaire qui allait bien à ce ténor, retentissant comme un clairon. Il meurt sans bruit après en avoir fait beaucoup, en chantant. Meurt-il du larynx, après en avoir vécu ? Ce M. Broca, qui avait tant étudié le cerveau humain, c’est par le cerveau qu’il périt. Une congestion, et tout est dit. Tant de science, de projets, de recherches commencées, de travaux inachevés, tout cela est anéanti, en un jour, en une heure. L’homme était jeune encore. Il pouvait longtemps être utile. Il y a, dans les cours grises des asiles, de tristes idiots rasant les murs, des monomaniaques berçant à l’écart leurs rêves stupides, buvant, comme des ivrognes ataxiques, un peu de chaleur dans un rayon de soleil. Ceux-là vivent. Et, comme on dit à l’hôpital, le chef est mort ! Il y a de ces méchancetés ironiques du destin !

Il y a deux ans, M. Broca présentait au Congrès de l’Association française pour I’avancement des sciences un travail curieux où il étudiait la température de la tête de l’homme à l’état sain. La température de la partie droite est un peu inférieure à celle de gauche. Il y a en moyenne 33°90 à droite et 34 degrés environ à gauche. Quand le cerveau travaille, la température s’élève. L’inactivité intellectuelle repose, l’activité fonctionnelle échauffe et use. Et M. Broca était capable de dire, à un millième de degré près, la température de tous les lobes cérébraux, lobe frontal, lobe temporal, lobe occipital ! Il savait bien cela, et c’est par là qu’il meurt. Le cerveau se venge. Il tue qui le devine et qui le traite en bête de somme. Après tout, ceux-là seuls ont vécu qui ont élevé la température de leur crâne !

M. Broca fut un moment le seul membre de l’Académie de médecine qui n’eût pas le ruban de la Légion d’honneur à sa boutonnière. Ceci soit dit pour tous ces peintres d’aujourd’hui qu’on fait chevaliers à vingt ans et qui se plaignent ! M. Broca eut la croix plus tard, mais qu’il l’eût ou non reçue, il n’en aurait pas moins cette inévitable croix que nous aurons tous, — croix de bois ou croix de pierre — sous forme de fosse ou de monument.

Il se repose, le savant ! Le cerveau a cessé de bouillir.

Jules Claretie

Notes

1       Moukhala, fusil du Magreb, à long canon mais de petit calibre, encore utilisé aujourd’hui dans certaines manifestations culturelles traditionnelles.

2       Lentisque, arbuste fruitier poussant dans les maquis.

3       Malakoff est le nom d’une colline, proche de Sébastopol. La bataille de Malakoff a eu lieu en 1855, pendant la guerre de Crimée, opposant la Russie, d’une part, et les Français et Anglais d’autre part.

4       Cette « invasion » est celle de la guerre de 1870. Le mot, souvent prononcé à l’époque tendait à faire oublier que c’est Napoléon III qui avait très imprudemment déclaré la guerre à l’Allemagne.

5       C’est-à-dire des Trois glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830 qui ont vu l’abdication de Charles X.

6       Cette fête, associée au folklore révolutionnaire, s’est tenue dans toute la France le huit juin 1794.

7       Le drapeau tricolore tel que nous le connaissons n’a été adopté officiellement qu’en 1830.

8       Louis Favreau (1811-1870), avoué, conseiller municipal de Nantes, député légitimiste de la Loire-Inférieure d’avril 1848 au coup d’état de décembre 1851.

9       Émile Blémont (Émile Petitdidier, 1839-1927), poète et auteur dramatique, directeur de plusieurs journaux. Émile Blémont est encore connu pour son poème comme on en composait des kilomètres à l’époque, Le porte-drapeau publié en 1864 (donc avant la guerre de 1870) : « C’était un vieillard simple et droit, à la voix franche ; / Ses sourcils étaient noirs et sa barbe était blanche, / Et des éclairs brillaient dans ses yeux indulgents. / Riche, digne de l’être, ouvert aux pauvres gens, / Possédant sans jaloux tous les biens qu’on jalouse, / Grand travailleur, c’était l’exemple de Mulhouse… » Le portrait le plus connu d’Émile Blémont se trouve dans le groupe d’Henri Fantin-Latour nommé Un coin de table (1872) dans lequel il figure parmi neuf autres convives (si l’on compte le bouquet) entre Pierre Elzéar et Jean Aicard.

Pierre Elzéar, Émile Blémont et Jean Aicard, fragment de la peinture d’Henri Fantin-Latour (voir la note 24 de La Vie à Paris du 24 février 1880 ou la peinture est reproduite en entier.) »

10     Il y a quatre Régamey peintres et dessinateurs, Louis Régamey (1814-1878), et ses trois fils. Il s’agit ici du troisième fils, Frédéric Régamey (1849-1925), peintre et aussi journaliste. Cette vignette, allégorie très prononcée, représente un vieillard sortant d’un tombeau entraînant une foule de soldats.

11     François Petitdidier (1807-1886) est né à Herny, en Moselle et mort dans le XVIe arrondissement de Paris

12     Variante du vers donné dans la note 9 ci-dessus : « Grand travailleur, c’était l’exemple de Mulhouse. »

13     Faute typographique du Temps, qui porte « juillet 1880 ».

14     Pierre-Jean de Béranger (1780-1857).

15     La Sœur de l’emballeur, paroles de J. Reynard sur une musique d’Auguste Teste, chantée par Victorine Demay à l’Alcazar d’été en 1880.

Musée Carnavalet

16     Peut-être Pst ! Hé ! Benoît ! créé par la même Victorine Demay sur une musique de Jager à l’Alcazar d’été cette même année 1880.

17     Les Borusses étaient une peuplade vivant au nord de la Pologne, sur la mer Baltique.

18     Hector Crémieux et Adolphe Jaime (fils), Le Petit Faust, opéra-bouffe en trois actes, et quatre tableaux sur une musique de Hervé créé aux Folies dramatiques en avril 1869. Il s’agit d’une parodie du Faust de Charles Gounod créé dix ans plus tôt. Acte I, scène II : « VALENTIN. / Quand la paix s’assure, Déposant l’armure, Il pense à la verdure… / CHŒUR. / Et si n’y a pas d’verdure ? / VALENTIN. / II pense à sa masure. / CHŒUR. / S’il n’a pas de masure ? / VALENTIN. / Il pense à sa future… / CHŒUR. / Et s’il n’a pas d’future ? / VALENTIN, parlé. / Ah ! qu’est-ce que vous m’entortillez ? / Et s’il n’a pas de future, Il se contente alors de panser sa blessure. / VALENTIN, parlé. / Messieurs, vous oubliez quo nous sommes à cheval. »

19     Le cercle de la Librairie se trouve encore de nos jours au 117 Boulevard Saint-Germain dans l’hôtel construit par Charles Garnier en 1877-1879, à la demande du libraire et éditeur Jules-Joseph Hébrard.

Le cercle de la Librairie à l’époque de sa construction

20     Piscis omium : poissons pour tous. Dans ce contexte Jules Claretie aurait dû écrire Piscis hic non est omnium : « Ce poisson-là n’est pas pour tout le monde », qui est la souscription aux Pensées philosophiques de Denis Diderot. En effet, ce texte remettait en cause la pensée religieuse de l’époque et n’était donc pas « pour tout le monde ». Ce recueil d’aphorismes a d’ailleurs été publié anonymement à La Haye (en 1746).

21     Incunables, Jules Claretie exagère un peu, un incunable étant un livre datant des touts débuts de l’imprimerie et donc tiré à tout petit nombre d’exemplaires avant les derniers jours du XVe siècle, le plus souvent religieux.

22     Le messager boiteux (autrement dit, pas Mercure), est le nom de plusieurs almanachs régionaux apparus dans la dernière moitié du XVIIe siècle. Certains de ces titres existent encore de nos jours en Alsace ou en Suisse.

23     Ce paragraphe et des trois suivants, traitant des dynasties d’imprimeurs n’ont pas été retenus dans l’édition Havard.

24     Johannes Mentelin (1410-1878) était alsacien et donc Allemand. C’est lui, qui a imprimé, en 1466 la première bible en allemand, quatorze ans après Gutenberg qui avait imprimé la première bible du monde, en latin.

25     Firmin Didot (1764-1836), imprimeur et éditeur français. Firmin Didot est le plus connu de la dynastie des imprimeurs de ce nom, encore actifs de nos jours.

26     Heinrich Eggestein (1415-1488, sans certitude pour ces deux dates). On peut remarquer que Jules Claretie francise le nom de ces imprimeurs allemands bien qu’Alsaciens. La guerre de 1870, à laquelle Jules Claretie a participé est encore bien prégnante dans tous les esprits.

27     François-Ambroise Didot (1730-1804), fondateur de la dynastie des Didot et père de Firmin Didot, objet de la note 25 ci-dessus.

28     Pierre-François Didot (1731-1795), frère de François-Ambroise, ci-dessus.

29     Johann Grüninger (Johannes Reinhard, 1455-1532), imprimeur et éditeur strasbourgeois, a pris pour nom celui de sa ville de naissance. Dans son enthousiasme, Jules Claretie mélange les époques, reprenant sans doute les notes prises au cours de sa visite.

30     Ce Jean Knoblouch, plus connu sous le nom de Knobloch semble être né en Suisse sous le nom de Jean Cist et a été lui aussi imprimeur à Strasbourg à partir de 1500 et est peut-être mort en 1528 ou 1530.

31     Nicolas Oudot (vers 1565-1636), patriarche d’une dynastie, a été le premier imprimeur, au tout début du XVe siècle à savoir mettre en œuvre un procédé d’impression rapide et bon marché (et surtout de bien moindre qualité) lui permettant de diffuser (il était aussi libraire) une importante quantité d’ouvrages à bas coût dans une collection sous l’enseigne de la Bibliothèque bleue. Le principal problème devenait alors le manque de textes.

32     Comme les Didot, ou les Oudot, les Barbou figurent une longue lignée d’éditeurs dont le nom est demeuré sur plusieurs siècles. Le patriarche semble être Nicolas Barbou, né au XVe siècle. Voir Paul Decourtieux, Les Barbou, imprimeurs, Lyon – Limoges – Paris (1524-1820), Limoges, 1896, 415 pages.

33     Il s’agit de l’exposition universelle de 1878 ou le pavillon de la Perse était nommé « pavillon du chah de Perse ».

34     Jacques Collombat (1668-1744).

35     Philippe Vincent (1724-1790), imprimeur-libraire, imprimeur du duc de Bourgogne en 1758.

36     Ce paragraphe et les trois suivants ne figurent pas dans l’édition Havard.

37     Johannes Neumeister, mort vers 1510 à Lyon.

38     Étienne Dolet (1509-1546), imprimeur lyonnais a eu le tort de s’attaquer à l’ordre établi, ce qui lui a valu plusieurs séjours en prison, plus une condamnation à mort pour hérésie. En 1546 il a été pendu à Paris, place Maubert puis brûlé avec ses livres, ce qui lui vaut encore aujourd’hui le statut de premier martyr de la liberté de la presse et un particulier respect du monde de l’imprimerie. Il y a deux ans, en avril 1878, une rue nouvellement créée dans le XXe arrondissement, faisant face à l’église de Ménilmontant récemment érigée, a été nommée rue Étienne-Dolet, pour contrebalancer. Une statue en bronze à son effigie, plus grande que nature sera érigée en mai 1889 à l’emplacement de son supplice, sur un socle imposant, puis fondue par les autorités françaises en 1942 en hommage à l’Allemagne.

39     Gasparin de Bergame (1360-1431). Son recueil de Lettres latines a été imprimé dans un atelier installé dans le cloître Saint-Benoît, alors dépendance de la Sorbonne.

40     Ulrich Gering, mort en 1510.

41     Plutôt Michael Friburger, né à Colmar vers 1443, est arrivé à Paris vers 1470, qu’il a quitté vers 1478.

42     Plus probablement Crantz. Ces trois imprimeurs ont à cette époque suivi sensiblement le même chemin. Voir Jeanne Veyrin-Forrer, « Hommage aux premiers imprimeurs de France, 1470-1970 », Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1971, no 2, p. 65-80. Pour approfondir.

43     Le texte évoqué par Jules Claretie est d’un certain A. Baudin, pages 109-130 du douzième tome. « En 1831, une figure centrale de l’édition parisienne, le libraire Ladvocat, est au bord de la faillite. Tous les hommes de lettres du temps s’engagent à lui venir en aide en lui donnant deux textes sur Paris. C’est ainsi que naît la formidable aventure éditoriale de Paris ou le Livre des Cent-et-un, publié en quinze volumes entre 1831 et 1834, et jamais réédité depuis. Ce Tableau de Paris donne à lire des études de mœurs dont le ton, le genre et le sujet sont aussi divers que les auteurs. Il s’agit d’inconnus, de débutants en voie de reconnaissance (Sue, Dumas) comme des plus célèbres écrivains du siècle : Hugo, Chateaubriand ou Lamartine. Les “cent-et-un” croquent les journalistes, les grisettes et les flâneurs qui hantent le Palais-Royal, les cabinets de lecture ou les passages parisiens. » (présentation d’une réédition de textes choisis chez Champion en 2015, 1200 pages). Dans le même temps (1833), Ladvocat publiait Cent-et-une nouvelles des cent-et-un, « ornées de cent-et-une vignettes dessinées et gravées par cent-et-un artistes » (deux tomes).

44     Plus personne ne se souvient de ce qu’étaient ces chandelles des six. On peut imaginer qu’il s’agit d’un diamètre ou d’une longueur. Reste à déterminer l’unité de mesure employée, que nous ne connaîtrons pas, ou du nombre de chandelles représentant un certain poids (six à la livre ?) ou un certain volume. De la lecture des journaux, il apparaît qu’une chandelle des six éclairait davantage qu’une chandelle des huit. La Feuille de Provins du treize mars 1858, page trois nous révèle qu’une chandelle des six éclaire autant, à l’extérieur, de nuit, qu’une lampe à deux mèches. On lira aussi avec gourmandise dans Le Droit du 14 mars 1852 (page 261) le récit d’un procès à propos de poids des paquets de chandelles non respecté.

45     Partisan de Charles X.

46     Allusion à Ma grand’mère, chanson de Béranger : « Ma grand’mère, un soir à sa fête, / De vin pur ayant bu deux doigts, / Nous disait en branlant la tête : / Que d’amoureux j’eus autrefois ! / Combien je regrette / Mon bras si dodu, / Ma jambe bien faite, / Et le temps perdu ! »

47     Alfred de Musset, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, proverbe en un acte représenté en avril 1848 sur la scène du Théâtre Français qui était paru dans la Revue des Deux Mondes en novembre 1845.

48     Paul Broca (1824-1880), mort le neuf juillet dernier d’une rupture d’anévrisme à l’âge de 56 ans, est médecin anatomiste et anthropologue. Paul Broca est encore réputé de nos jours pour avoir déterminé dans le cerveau en 1861, la zone dédiée à la parole, encore nommée de nos jours « aire de Broca ».

49     Louis Gueymard (1822-1880), premier ténor de l’opéra en 1848, mort le huit juillet dernier, un jour avant Paul Broca et à peine plus âgé que lui.

50     Roland à Roncevaux, opéra (livret et musique du bien oublié Auguste Mermet (1810-1889), créé à l’opéra de la rue Lepelletier en octobre 1864 avec un certain succès (soixante représentations).

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