Une séance à l’Académie

Chronique parue dans Le Temps du sept août 1880 et mise en ligne le 18 août 2025. Temps de lecture : vingt minutes.

M. Camille Doucet. — M. Victorien Sardou. — M. L. Fréchette

Camille Doucet

Il y avait hier, à l’Académie une portion de public qui n’est point, certes, habituée à ces solennités : j’entends des acteurs, des comédiens, des gens de théâtre. C’est la présence de M. Victorien Sardou1 et l’annonce de son discours sur les prix de vertu qui les attiraient là. Ils promettaient une brillante première. Ils n’ont pas été déçus. La séance a commencé, à deux heures, par la lecture du rapport de M. Camille Doucet2, secrétaire perpétuel sur les concours de l’année 1880. Il n’y avait point de prix de poésie à décerner, mais un prix d’éloquence3, que l’Académie a décerné à M. de Lescure4. Le sujet était l’Éloge de Marivaux.

Ce n’est pas un travail facile qu’un rapport académique sur une infinité d’œuvres, de livres et d’auteurs dont le nombre augmente tous les ans, et il faut une singulière habileté pour donner de l’attrait à cette longue énumération. M. Camille Doucet y réussit toujours. Il y met, avec beaucoup de simplicité, un esprit délicat et une aimable bonne grâce. On sent en lui la conviction de l’honnête homme et le goût sur du lettré Il caractérise une œuvre en peu de mots, et d’un trait il a peint un homme ; il se fait écouter en parlant des ouvrages les plus sérieux et il se fait toujours applaudir.

Tout ce qu’il a dit de Lamartine et de Rotrou5, dont l’Académie met au concours les éloges — l’un en vers, l’autre en prose — était éloquent et viril. Tout ce qu’il a dit des Mariages dans l’ancienne société française, d’Horace, de Janin6 — qu’il reçut jadis à l’Académie — était fin, délicat et vraiment agréable.

Le public, qui entendait se succéder dans cet excellent rapport des noms honorés mais peu familiers parfois à la grande masse lisante, a toujours saisi, et avec plaisir, l’occasion de saluer de ses bravos des noms qu’il connaissait bien ceux de M. André Theuriet7 et de M. Delpit8, par exemple, qui se partagent cette année le prix Vitet9-10 ; de M. Edmond Texier11, qui a écrit avec M. Le Senne12 une série de romans tout à fait remarquables, entre lesquels l’Académie a distingué et couronné les Mémoires de Cendrillon13 ; le nom de M. Camille Flammarion, l’astronome très populaire qui télégraphie lui-même aux journaux qu’il a fait à Reims une entrée triomphale ; le nom de François Coppée, enfin, qui mettait une touchante préface en vers aux Poésies posthumes d’un jeune homme emporté avant la vingtième année et dont l’Académie a voulu honorer la mémoire il s’appelait Henri-Charles Read14.

        Celui qui fit ces vers est mort à dix-neuf ans !

Dit Coppée,

Tel l’amandier précoce, au début du printemps
        Meurt pour une neige qui tombe.
Il ne reste de lui que ce bouquet glané,
Et d’une main pieuse, ainsi qu’un frère aîné,
        Je viens le poser sur sa tombe.

Un autre nom, qui nous est cher, a été aussi fort applaudi, c’est celui de M. Charles Edmond15, dont l’Académie couronnait, le livre si profondément original, qui fait penser à un Sterne16 voyageant sentimentalement à Alexandrie : Zéphyrin Cazavan en Égypte :

« C’est à un autre voyage, dit M. Doucet, sous d’autres cieux ayant aussi leur poésie et leur charme, que nous convie M. Charles Edmond, dans un livre plein d’intérêt, qui est plus qu’un roman, un tableau de meurs, presque une histoire, et qu’il a publié sous ce titre Zéphyrin Cazavan en Égypte. M. Charles Edmond n’a pas seulement visité l’Égypte17, il l’a longtemps habitée ; il en connaît les hommes et les choses ; il a pénétré dans le secret des maisons et dans le secret des âmes ; laissant à des savants, qui en abusent, le soin de nous montrer une fois de plus les pyramides il nous ouvre des portes fermées à d’autres et nous entrons avec lui chez tous ceux qu’il a vus et qu’il nous fait voir. — Il sait montrer et il sait conter, a dit de lui un des maîtres de la critique M. Paul de Saint-Victor18, il a le ton de familiarité spirituelle qui lie le lecteur avec l’écrivain ; on sort instruit et amusé de son livre, l’esprit plein de vues justes et de notions neuves, l’imagination colorée par ces tableaux brillants et bizarres qu’il fait passer sous les yeux. — En voulant y ajouter, je diminuerais cet éloge. »

Le Châtiment, ce drame social que M. Gustave Rivet19 donna au théâtre de Cluny et qui fit sensation le livre de M. F. Hément sur l’Instinct et l’Intelligence20, et la jolie fantaisie scientifique de M. Émile Desbeaux, le Jardin de Mlle Jeanne21, où l’auteur, sans pédantisme, apprend avec beaucoup d’agrément ce que, dans un jardin, doit étudier et éviter un enfant, leçon souriante de botanique pratique. Ont été salués également, au passage, par le public d’hier, ainsi que l’excellent livre de M. Louis Legrand, député du Nord, le Mariage et les Mœurs en France22.

Mais c’est, dans le discours de M. Camille Doucet, un poète inconnu, un poète canadien, qui a obtenu les honneurs de la séance. En couronnant les poésies canadiennes de M. Louis Fréchette23, l’Académie française a voulu prouver qu’ils ne nous sont pas étrangers, ces enfants perdus de notre mère commune, les Français du nouveau monde qui parlent notre langue et vivent de notre vie sous un autre ciel :

Chez nous, un sentiment qui ne saurait périr,
C’est l’amour du vieux sol qu’à bénir on s’obstine,
Du vieux sol poétique où chanta Lamartine,
Sol maternel pour qui nous voudrions mourir !

Ainsi chante24 M. Louis Fréchette en songeant à la France. L’Académie n’a point pensé que, semblable au roi Louis XV, elle devait se peu soucier de ces quelques arpents de neige25 qui sont le Canada, et elle a décerné, comme un souvenir maternel, un prix au poète canadien.

C’est sur cette nouvelle, qui lui a fourni une péroraison très éloquente, d’un patriotisme intelligent que M. Camille Doucet a terminé son discours, discours fort applaudi, comme tous les rapports de l’érudit secrétaire perpétuel. M. Camille Doucet est tous les ans habitué au succès. On n’a plus à l’en louer ; on n’a plus qu’à constater le fait26 M. Villemain27-28 eut applaudi. Le public, qui goûte fort l’esprit sans affectation et le naturel — chose rare en France, chose rare surtout dans les discours fait toujours, avec plaisir, comme M. Villemain.

Après M. Doucet, M. Alfred Mézières29 a donné lecture d’un fragment très joliment enlevé de l’Éloge de Marivaux30, par M. de Lescure. M. de Lescure connaît le dix-huitième siècle sur le bout du doigt. Je lisais hier les compliments que lui envoyait Sainte-Beuve sur son Sénac de Meilhan31 et Rivarol. M. de Lescure prépare tout un volume sur Rivarol32. Il s’est attardé en chemin avec Marivaux. On pouvait choisir plus mauvais compagnon. Son Éloge est vivant, piquant et pittoresque. Il y a là une reconstruction du salon de la rue Saint-Roch comme on les aime aujourd’hui33. M. Mézières, en fin critique, avait choisi avec soin un passage de l’Éloge qui pût donner une idée du tout et qui fût court. Il l’a lu de façon à donner envie de connaître tout le reste, et le public d’hier a fort apprécié et la lecture et le lecteur.

« Notre jeune président34, avait dit M. Doucet, vous parlera de la vertu en homme à qui rien d’humain n’est étranger, selon le mot de Tèrence35 ; — Avec son esprit et son cœur. » Et d’avance, le public avait applaudi le président et son discours. Il s’est fait comme un redoublement de silence et d’attention lorsque M. Victorien Sardou a pris la parole. Depuis le grand succès de son discours de réception sur Joseph Autran36-37, M. Sardou n’avait point parlé en public. Il a retrouvé hier les mêmes suffrages, les mêmes bravos et le même succès.

Certes il était plus facile de parler du poète exquis de la Fille d’Eschyle38 et de louer Autran que de louer la vertu. C’est un sujet rebattu, disais-je l’autre jour, et qui n’intéresse plus personne. La foule est sceptique. J’avais hier, à mes côtés, un jeune homme qui s’étonnait qu’on couronnât un Canadien et répétait le vieux mot de l’égoïsme « Je m’en moque comme du Canada » puis qui s’est mis à rire lorsqu’on a cité le nom d’un brave homme qui avait sauvé un gendarme. Sauver un gendarme ! Est-ce qu’on sauve un gendarme ! Un gendarme avec ses bottes peut-être et son tricorne ! C’est le comble du ridicule. Voilà l’opinion publique.

Il m’a pris la fantaisie de voir comment l’Académie, qui la couronne, a défini la vertu : « Vertu, s. f. Disposition ferme, constante de l’âme qui porte à faire le bien et à fuir le mal. »

Mais ce n’est pas la vertu qui fuit simplement le mal que l’Académie couronne, c’est celle dont la disposition, — manie, comme a dit M. Sardou39, est de faire et de refaire constamment le bien. J’avais grand’raison de penser que M. Victorien Sardou trouverait du nouveau et du « personnel » dans un sujet aussi ingrat et aussi vieilli que la vertu. Il a précisément vengé la douairière du discrédit dans lequel elle est tombée. Il a fort spirituellement parlé de ses rides pour avoir le droit de louer son sourire et sa grâce. L’an passé, M. J. Simon40 avait parlé de la vertu en moraliste, en philosophe ; M. Sardou en a parlé, cette année, en auteur dramatique, en Parisien, et je dirai en praticien, se souvenant de ses années d’externat, de bénévolat à l’hôpital, pour demander à la science un petit compte de certaines de ses exagérations. Avec quel art M. Sardou a lu ce discours, et avec quelle verve, quelle grâce légèrement ironique il a parlé de cette cérémonie à la Jean-Jacques, de ce couronnement de la vertu où l’argent se mêle à l’honneur et qui fait volontiers sourire malicieusement les gens !

« M. de Montyon, a dit M. Sardou, nous a priés de distribuer aux indigents l’éloge et l’argent. L’éloge est pour leur mérite, l’argent est pour leur pauvreté. »

Victorien Sardou

On sent que M. Sardou est amer en présence des triomphes et de l’étalage du vice. Il n’en est que plus attiré par les honnêtetés qui se cachent et la vertu qui, tout au contraire de Galatée41, s’enfuit et demande surtout à ne pas être vue. Il a conté en dramaturge tous ces simples dévouements de Mlle Chauve, de Lyon, de Barnier, d’Avignon, ou de Jean Mandement, d’Auterive (Haute-Garonne)42. Il a surtout, lui qui écrivait dans la préface de la Haine43 que tout son théâtre s’inspire de la femme et de ses dévouements, fait ressortir le côté féminin de tous ces grands actes de vertu. Ce n’est pas pour rien que la Charité est femme comme la Fortune, mais la Fortune a un bandeau et la Charité a des yeux. Elle a même parfois des lunettes, car elle est vieille d’ordinaire et s’est courbée en faisant le bien. Mais elle est femme. « Cherchez la femme » dans le crime. Cherchez-là plus encore dans le dévouement et la vertu. L’auteur dramatique a dignement remercié là la spectatrice éternelle du drame humain, celle qui nous donne le succès, quand nous parvenons à l’émouvoir, comme, au foyer, elle nous donne la joie fortifiante lorsque nous avons su la comprendre.

Tout le passage de ce discours de M. Sardou sur la femme et l’éternel féminin dans la vertu a été coupé, comme il le méritait, par des bravos qui tous n’étaient point des bravos féminins. Mais, au fait, c’est le discours entier qu’on a applaudi, et il n’est pas un trait, touchant ou fin, qui ait échappé à ce public. On a fait fête à l’orateur, comme on l’eut fait à l’auteur dramatique. M. Sardou, quelque habitué qu’il soit au succès, doit se sentir charmé de ce triomphe tout personnel, qui s’adressait à la fois au discours présentement entendu et au théâtre applaudi.

— Voilà, disait en sortant, un directeur de théâtre, une œuvre qui aurait plus de cent représentations chez moi si Sardou consentait à la lire chaque soir comme il l’a lue aujourd’hui !

Le fait est qu’on ne saurait mieux lire et mieux dire. Mais M. Sardou a bien autre chose à faire que de lire un discours, tout achevé et remarquable qu’il soit : il nous garde des œuvres à venir qui deviendront, comme le souhaitait le directeur, centenaires, quoiqu’elles n’aient point, malheureusement, pour les faire valoir un diseur tel que M. Sardou lui-même.

Louis Fréchette

Il semble n’exister qu’un unique portrait de Louis Fréchette, enrichi de plusieurs aménagements graphiques. C’est ce timbre-poste de 38 cents canadiens de 1989 qui a été choisi ici.

M. Camille Doucet avait, à la fin de son Rapport improvisé un petit post-scriptum pour annoncer que M. Fréchette, le poète canadien couronné, était présent à la séance de l’Académie. On a cherché des yeux le poète canadien. À la sortie, on attendait et on demandait M. Fréchette. Le spirituel secrétaire perpétuel était presque aussi accablé de questions que de félicitations :

— Où est M. Fréchette ? Montrez-nous M. Fréchette ! Et M. Camille Doucet cherchait, des yeux le poète dans la foule sans l’y découvrir.

M. Louis-Honoré Fréchette n’était pas un inconnu pour nous44. Il y a longtemps que nous avions lu ses vers avant que l’Académie les couronnât. Le mouvement littéraire qui donne en ce moment même une littérature française au Canada mériterait et aura certainement un chapitre spécial dans notre histoire. Il y a comme un renouveau des idées françaises et de notre langue dans cette terre qui fut la Nouvelle-France45.

M. Fréchette a quarante et un ans. Il est né, en 1839, à Lévis46, dont il a été plus tard le représentant au Parlement canadien. En 1864, il était reçu avocat. Il écrivait alors au Foyer canadien, à la Revue canadienne, recueils tout remplis de travaux remarquables, bien français. En 1865, il fondait le Journal de Lévis. La politique et la polémique l’ont un moment absorbé ; puis il s’est donné tout entier au théâtre et à la poésie. En 1863, il publiait un volume de vers, Mes loisirs47, des odes et des chansons. Il faisait représenter sur le théâtre de Montréal, puis à Québec, un drame national dont l’action rappelait aux Canadiens un épisode des luttes patriotiques d’autrefois, Félix Poutré ou l’échappé de la potence. Poutré, Papinaud, sont des noms de grands citoyens, célèbres là-bas.

Lamartine et Victor Hugo l’encourageaient alors.

Depuis, M. H.-L. Fréchette, dont un frère, M. Achille Fréchette48, est écrivain aussi, a publié un volume de vers tout à fait remarquables, d’un patriotisme canadien qui vibre toujours au souvenir du patriotisme français, la Voix d’un exilé. M. Edmond Lareau49 porte également à l’actif de M. Fréchette un recueil de pamphlets, les Lettres à Basile50. Tous ces renseignements se trouvent dans L’Histoire de la littérature de M. Lareau (1 vol. in 8o, Montréal, 1874).

Ces poètes du lointain pays ont souvent plus que nous l’âme de la France. Tel d’entre eux, Lemay51, rappelle l’inspiration de Lamartine, tel autre, Crémazie52, a laissé un poème, le Drapeau du Carillon, qui attendrit et pleure53 ; M. Fréchette a parfois des accents à la Hugo, dans ses « Châtiments » canadiens54. Un autre, un nouveau venu, M. Eudore Evanturel55, dont on vient de publier à Québec les Premières poésies (avec une préface d’un autre littérateur canadien distingué, M. Marmette56), semble s’inspirer de la note intime de François Coppée. Tous ont pour Muse l’idée française, tous mériteraient le souvenir et le salut de la France. Le grand succès de M. Fréchette à Paris et son couronnement par l’Académie française vont retentir là-bas, au pays où Montcalm a laissé ses ossements, comme une bonne nouvelle.

On y sera heureux de voir que la mère patrie d’autrefois n’oublie pas les petits-fils des enfants qu’elle a perdus. Mais quelle singulière et quelle généreuse ville, après tout, que ce Paris qui ne connaît pas un homme et qui, tout à coup, tient à le connaître, à savoir qui il est, où il est, et associe le nom de M. Fréchette au succès de M. Doucet et au discours modèle de M. Victorien Sardou !…

Notes

1       Tout a très mal commencé pour Victorien Sardou (1831-1908), qui a dû interrompre des études de médecine qu’il ne pouvait financer et a survécu en donnant des cours particuliers. Ses premières pièces n’ont pas eu un meilleur sort, les directeurs de théâtre, changeaient ou mouraient juste avant les premières représentations. Une de ses premières pièces a même été affichée par erreur sous le nom d’un autre. C’est alors que tout fortuitement il fait la connaissance de Virginie Dézajet, qui lui offre un théâtre, 41 boulevard du Temple, qui existe encore aujourd’hui. Après une pièce interdite par la censure, dernier épisode de malchance, toutes les pièces de Victorien Sardou connaîtront le succès, dont Daniel Rochat, créée à la Comédie-Française le seize février dernier et déjà évoqué dans La Vie à Paris du 24 février.

2       Directeur général de l’administration des théâtres en 1863, Camille Doucet (1812-1895) a été élu à l’Académie française en 1865. Il en est, depuis quatre ans, le secrétaire perpétuel. Il est de ces hommes qui, comme Jules Claretie, portent bien leur nom ; et son nom, Camille Doucet le porte sur son visage. Il est auteur de quelques comédies en vers, bien oubliées de nos jours. On peut lire ce rapport de Camille Doucet sur le site web de l’Académie française (7 500mots, 25 minutes).

Camille Doucet par Lucques, en couverture des Hommes d’Aujourd’hui numéro 316, de 1890

3       Classé dans la catégorie des prix de littérature et de philosophie, ce prix fondé par Jean-Louis Guez de Balzac en 1654, a été le premier à être décerné par l’Académie. Il a été attribué pour la première fois en 1671 et il ne semble pas avoir été attribué après 1931. Ce prix est décerné pour la première fois depuis la guerre et même depuis 1868. Sa prochaine attribution aura lieu dans six ans.

4       Adolphe Mathurin de Lescure (1833-1892), historien, chef des secrétaires-rédacteurs du Sénat mais aussi titulaire de la rubrique littéraire de la très royaliste Gazette de France. Adolphe de Lescure et une sorte de collectionneur de prix de l’Académie française pour en avoir reçu cinq, de 1875 à 1886, donc celui dont il est question ici.

5       Jean de Rotrou (1609-1650, mort de la peste à l’âge de 41 ans). Né moins de trois ans avant Pierre Corneille, Jean de Rotrou est considéré comme l’un des précurseurs du théâtre. À l’âge de 19 ans il est intégré, en tant qu’auteur, dans la troupe des comédiens du Roi de l’Hôtel de Bourgogne, près de Halles et fait représenter sa première comédie : L’Hypocondriaque ou Le Mort amoureux, première d’une longue série d’œuvres. Jean de Rotrou et Pierre Corneille se côtoient encore de nos jours, chacun ayant une rue à son nom de part et d’autre du théâtre de l’Odéon.

6       Jules Janin (1804-1874), romancier et critique dramatique, notamment au Journal des débats, où il est demeuré quarante ans. Jules Janin a été élu à l’Académie française en avril 1870 au fauteuil de Sainte-Beuve. Camille Doucet a reçu Jules Janin à l’Académie française le neuf novembre 1871.

7       André Theuriet (1833-1907), a publié plusieurs recueils de vers qui furent couronnés par l’Académie. Il a fait paraître une quarantaine de volumes de romans, de contes et de nouvelles et plusieurs pièces au Théâtre-Français. André Theuriet sera élu à l’Académie française en 1896 au fauteuil d’Alexandre Dumas et sera reçu par Paul Bourget. André Theuriet sera membre de la Commission du Dictionnaire et de la Commission de la réforme de l’orthographe.

8       Albert Delpit (1849-1893, âgé de 44 ans), fils d’un marchand de tabac installé aux États-Unis, est né à la Nouvelle-Orléans mais a prudemment choisi de poursuivre ses études en France où il devient secrétaire d’Alexandre Dumas père. Albert Delpit est auteur de romans, de pièces de théâtre et de poésies.

9       Le prix Vitet est un prix annuel de littérature, créé en 1873, attribué sans condition précise. Il a été attribué pour la première fois il y a cinq ans, en 1875. L’an dernier il a été attribué à Jules Claretie pour son récit patriotique Le Drapeau, édition illustrée, 106 pages, texte encadré de bleu-blanc-rouge.

La page 78 du Drapeau

10     Ludovic Vitet (1802-1873), normalien, d’abord journaliste puis auteur dramatique. Premier inspecteur général des monuments historiques, consciencieux, prédécesseur à ce poste de Prosper Mérimée. Ludovic Vitet a été élu à l’Académie française en 1845. Il a aussi été à deux reprises élu député de la Seine-Maritime.

11     Edmond Texier (1815-1887), rédacteur en chef de L’Illustration, est surtout connu pour son splendide Tableau de Paris paru en deux volumes sur trois colonnes (398 et 396 pages, 1 500 gravures), parus chez Paulin et Le Chevalier en 1852-1853.

12     Camille Le Senne (1851-1931), librettiste.

13     Edmond Texier et Camille Le Senne, Les Mémoires de Cendrillon, Calmann-Lévy 1870 (340 pages), ouvrage ayant valu cette année le prix Montyon à ces deux auteurs.

14     Henri-Charles Read (1857-1876) est le frère de Louise Read, gouvernante et secrétaire de Jules Barbey d’Aurevilly. Lire le Journal de Paul Léautaud au 24 février 1908. L’Anthologie des poètes français du XIXe siècle, d’Alphonse Lemerre n’apprend rien et nous lirons chez lui le volume de Poésies posthumes paru en 1979, précédé d’une préface-poème de François Coppée dont la première strophe est citée ci-après par Jules Claretie.

15     Charles-Edmond Chojecki (1822-1899), connu sous ses seuls prénoms, comme ici, né en Pologne a dû se réfugier en France en 1844, à l’âge de 22 ans et est naturalisé Français en 1857. Il obtient alors un emploi de bibliothécaire au Sénat, qu’il conservera jusqu’à sa retraire en 1896. Charles Edmond est l’auteur de plusieurs romans dont, avec Jules Claretie Le Ménage Hubert écrit en commun sous le nom de Jules Tybil (Dentu 1884). Zéphyrin Cazavan en Égypte, dont il sera question ci-après, est paru chez Michel Lévy cette année 1880 (172 pages).

16     Laurence Sterne (1713-1768), romancier et religieux irlandais. Par « voyageant sentimentalement », Jules Claretie pense au Voyage sentimental à travers la France et l’Italie paru en 1768 en Grande-Bretagne et en français à Genève en 1785.

17     Homme de gauche affirmé, le jeune Charles Edmond, pas encore Français, a été interdit de séjour au début du second empire et en a profité pour effectuer un long séjour en Égypte avant d’être autorisé à revenir en France. L’âge venant, il s’est rapproché du pouvoir.

18     Paul de Saint-Victor (1825-1881) va mourir dans onze mois, le neuf juillet prochain. Fils de poète, Paul de Saint-Victor est entré dans la carrière des lettres en étant le secrétaire d’Alphonse de Lamartine avant de devenir critique littéraire et de rejoindre, en 1869, le très officiel Moniteur universel, où il fera carrière. Juste avant cela, et la guerre de 1870 qui a condamné l’empire, Paul de Saint-Victor a été nommé inspecteur général des Beaux-Arts.

19     Gustave Rivet (1848-1936), licencié ès lettres, professeur au lycée de Dieppe en 1871, puis au lycée Charlemagne, à Paris, avant de quitter l’enseignement en 1875. Proche de Victor Hugo, Gustave Rivet publie Victor Hugo chez lui, chez Maurice Dreyfous en 1878 (316 pages). Gustave Rivet a aussi écrit quelques drames, dont ce Châtiment créé en mars dernier. Ce républicain convaincu (ce qui dans ces années-là signifie démocrate) ne va pas tarder à se lancer en politique et être élu député (gauche radicale) de l’Isère pour six mandats, de 1883 à 1903 avant d’être élu sénateur jusqu’en 1924.

20     Félix Hément (1827-1891), mathématicien, inspecteur général de l’Instruction publique, a écrit plusieurs ouvrages de pédagogie scientifique. De l’instinct et de l’intelligence, Delagrave 1880, 231 pages.

21     Émile Desbeaux (1845-1903), qui a vu ses études de droit bouleversées par la guerre, écrit dans divers journaux populaires avant d’obtenir, conjointement avec le comédien Émile Marck, la direction du théâtre de l’Odéon. On doit à Émile Desbeaux quelques comédies populaires et surtout plusieurs ouvrages pédagogiques et de vulgarisation pour la jeunesse dont ce Jardin de Mlle Jeanne, botanique du vieux jardinier, chez P. Ducrocq libraire-éditeur, 1879. Tous les ouvrages de cet ordre auront des titres basés sur la même construction : Les pourquoi de Mlle Suzanne, Les projets de Mlle Marcelle et les étonnements de M. Robert, ou encore La Maison de Mlle Nicolle

22     Louis Désiré Legrand (1842-1910), docteur en droit et docteur en lettres avec une thèse latine sur Leibniz, et une thèse française sur Sénac de Meilhan. C’était une époque l’on savait ce que signifiait le mot études. Comme plusieurs des auteurs vus ici, Louis Désiré Legrand est un homme politique, mais davantage que ses prédécesseurs. La plupart de ses ouvrages sont de nature professionnelle, se rapportant aux élections ou aux industries de sa circonscription. Louis Désiré Legrand a été député (gauche républicaine) du Nord pour trois courtes législatures, de 1877 à 1882. Le Mariage et les mœurs en France est paru en 1879, chez Hachette (359 pages).

23     Louis-Honoré Fréchette (1839-1908), après des études de droit et des débuts difficiles, se fait élire, à 35 ans au parlement d’Ottawa. Hors ses poèmes, il est néanmoins de ces hommes qui échouent dans presque tout ce qu’ils entreprennent. Jules Claretie reviendra plus amplement sur Louis Fréchette à la fin de son article.

24     Dans des vers cités par Camille Doucet dans son discours et que Jules Claretie a sans doute noté à la volée sans autre référence. Il s’agit du poème Envoi, que l’on trouve dans le groupe « Amitiés » des Oiseaux de neige, cent-un sonnets de 1879.

25     « Et qui savait si bien, ô galant troubadour, / En huant Jeanne d’Arc chanter la Pompadour ! / Dis-moi, de cette voix tant de fois sacrilège, / Ce que valaient, pourtant quelques arpents de neige ! » Louis Fréchette, La Légende d’un peuple : « Sous la statue de Voltaire ». Une édition en volume de ce recueil paraîtra à Montréal en 1908 chez Beauchemin, accompagné d’une préface de Jules Claretie.

26     Jules Claretie, on le sent, prépare son élection, qui interviendra en 1888.

27     François Villemain (1790-1870), est cité ici en tant qu’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie française (lire, à ce propos la note suivante). Si les incessants soubresauts du XIXe siècle ont parfois ralenti la progression de ce brillant progressiste, aucun ne l’a empêché. C’est ainsi que l’on retrouve ce fils de petit bourgeois à l’Académie française à 31 ans, et secrétaire perpétuel à 34 ans, ministre de l’Instruction publique en 1839 et président de la société de Géographie en 1941.

28     Le lecteur aura remarqué, non sans malice, que le prédécesseur de Camille Doucet n’est pas François Villemain mais le très (trop ?) érudit Henri Patin, passé ici sous silence. Dans ses discours et même ses cours, se perdant dans nombre de considérations anecdotiques secondaires, Henri Patin entraînait ses auditeurs dans un maquis sinueux et hors de propos, conduisant parfois aux moqueries de la presse. Ainsi a-t-on pu lire, dans sa chronique nécrologique établie par Paul Parfait dans Le Charivari du 23 février 1876 (page deux) : « L’excellent secrétaire perpétuel paraissait surtout appelé à perpétuer cette étonnante phraséologie de 1820, dans laquelle on ne craignait rien tant que de désigner les choses par leur nom ». La suite de la phrase de Jules Claretie confirme ce non-choix : « Le public, qui goûte fort l’esprit sans affectation et le naturel — chose rare en France, chose rare surtout dans les discours ».

29     Comme Louis Désiré Legrand (note 21), Alfred Mézières (1826-1915) est aussi docteur ès lettres avec une thèse en français et une seconde sur les fleuves de l’enfer, qui font toujours frémir, surtout en latin. Après avoir été enseignant et journaliste, Alfred Mézières s’est tourné vers la politique et a été élu député (cinq mandats de 1881 à 1890) puis sénateur (deux mandats de 1900 à sa mort).

30     Adolphe de Lescure (note 3), fera paraître en 1883 chez Firmin Didot, un Théâtre choisi de Marivaux qui sera précédé de l’éloge en question.

31     Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803), on s’en souvient, fait l’objet du sujet de thèse de Louis Désiré Legrand, c’est juste un hasard. Gabriel Sénac de Meilhan est une sorte d’arriviste comme il s’en faisait tant sous la monarchie, parce que c’était ça ou rien. Il a écrit des livres.

32     Ce sera Rivarol et la société française pendant la Révolution et l’émigration (1753-1801), études et portraits historiques et littéraires d’après des documents inédits, par M. de Lescure, Plon 1883, 516 pages.

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34     Victorien Sardou.

35     Homo sum ; humani nihil a me alienum puto : « Je suis un homme ; j’estime que rien d’humain ne m’est étranger ». Térence (moins 190-moins 159), esclave et poète latin.

36     Le poète méridional Joseph Autran (1813-1877), candidat des catholiques à l’Académie française, perdit en 1862 devant Octave Feuillet puis face à Camille Doucet en 1865. Un accord fut conclu entre les deux camps à l’élection suivant, de mai 1868 qui l’accueillit en même temps que Claude Bernard. Comparer ces deux hommes est risible. Le plus triste de cette affaire est que Joseph Autran, qui n’a laissé que des œuvres médiocres, devança alors Théophile Gautier, qui n’a jamais pu être élu.

37     Joseph Autran, mort en mars 1877 a laissé vacant le fauteuil numéro neuf, qui a échu à Victorien Sardou, élu en juin de la même année. Victorien Sardou a donc dû prononcer l’éloge de son successeur le 23 mai de l’année suivante, tâche peu enthousiasmante. Ça a été un massacre : « Il est des écrivains qui attirent l’attention publique par des qualités d’un très-vif éclat. Cette impression subite est quelquefois très-prompte à s’effacer. » Victorien Sardou évoque ensuite le « poète charmant » ; « Son talent est le reflet de toute sa vie. Ami de la solitude et de la retraite » ; « l’heureuse absence de toute ambition » « On a vu fuir [La Fille d’Eschyle] et se dérober depuis à tous les regards, comme une nymphe antique, un peu confuse de s’être révélée au public parisien, dans la chaste beauté de sa nudité grecque. » Plus loin : « J’ai dit : grecque, Messieurs, et j’ai dit : antique. Ce sont bien là les deux termes qui me semblent caractériser ce génie poétique, tout spécial, et nous expliquer son originalité. »

38     Joseph Autran, La Fille d’Eschyle, étude antique en cinq actes, en vers, créée au théâtre de l’Odéon en mars 1848.

39     Discours de Victorien Sardou « sur les prix de vertu 1880 » : « dans ces dévouements admirables, dans ces sacrifices héroïques, sublimes, que vous allez couronner, il y a quelque peu d’“exaltation”. “Car enfin, vous dira-t-elle, sacrifier au prochain ce que l’on a de plus précieux, sa fortune, sa santé, se vie ! Est-ce bien raisonnable ?… N’y a-t-il pas là quelque chose d’excessif, de maladif ?… Tranchons le mot : une manie ?… la manie du dévouement… la manie de tout donner ; comme d’autres ont celle de tout prendre ?… — Récompenser ces gens-là ?… Pourquoi ?… — Ils sont heureux de se dévouer… C’est leur bonheur !… Les voilà tout récompensés !… Et nous n’avons plus rien à faire ici” »

40     Jules Simon (1814-1896), normalien, Agrégé et docteur en philosophie et enseignant, député républicain des Côtes du nord en 1848-1849. Pour s’être opposé, dans un cours en Sorbonne, au coup d’état de Napoléon III, il fut révoqué le lendemain, ce qui ne l’empêcha par d’être élu, en 1863, député d’opposition de la Seine pour trois législatures jusqu’en 1876. La troisième République, survenue entretemps, il a été nommé, dès le cinq septembre, pour quelques mois, ministre de l’Instruction publique puis, en 1876, quelques mois encore, président du Conseil. Jules Simon présente la (petite) particularité d’avoir été nommé le même seize décembre 1875 sénateur inamovible et élu à l’Académie française. Il est resté dans l’une et l’autre compagnie jusqu’à sa mort.

41     Galatée « à la peau de lait » est amoureuse et amante du Berger Acis. Mais l’horrible cyclope Polyphème est jaloux d’Acis. Dans sa fureur il arrache un rocher de l’Etna et le précipite sur Acis. Galatée change alors en rivière le sang d’Acis afin de pouvoir s’y baigner jusqu’à la fin de ses jours.

42     Lauréats des prix de vertu 1880.

43     Victorien Sardou, La Haine, drame en cinq actes créé au théâtre de la Gaîté (de nos jours Gaîté-lyrique, proche des Arts-et-métiers) en décembre 1874 avec une musique de scène de Jacques Offenbach.

44     « nous » étant ici Jules Claretie.

45     « La Nouvelle-France est un ensemble de territoires coloniaux français d’Amérique septentrionale, ayant existé de 1534 à 1763, avec le statut de Vice-Royauté de France. Sa capitale était Québec. » (Wikipédia).

46     La commune de Lévis se trouve sur la rive sud du Saint-Laurent, face à la ville de Québec.

47     Louis Fréchette, Mes loisirs, Brousseau, 1863, 103 pages.

48     « Achille Fréchette naît le 13 octobre 1847, le septième enfant de Louis-Marthe Fréchette et de Marguerite Martineau, au 230 rue Saint-Laurent à Hadlow Coye dans la paroisse Saint-Joseph de La Pointe-Levy. » Source : La Voix des Fréchette, volume 10-numéro 4 (2001).

49     Edmond Lareau (1848-1890), avocat, a publié en 1874 une importante Histoire de la littérature canadienne (496 pages) et quelques ouvrages de droit. Il sera député de 1881 à 1886.

50     Louis Fréchette, Lettres à Basile, à propos des causeries du dimanche de M. A. B. Bouthier, début 1872, 81 pages.

51     Pamphile Le May (1837-1918) a plusieurs fois fait évoluer la graphie de son nom. Il figure évidemment, dans l’Histoire de la littérature canadienne d’Edmond Lareau, qui le qualifie d’« écrivain le plus fécond qu’ait produit à ce jour la muse canadienne ». Il faut se méfier de l’index de cet ouvrage qui ne respecte pas l’ordre alphabétique absolu et place Lemay entre Laberge et Lacombe. Comme Louis Fréchette et comme, semble-t-il de nombreux futurs auteurs québécois, Pamphile Le May entreprend des études de droit puis descend faire fortune aux États-Unis avant de rentrer chez lui par la première diligence et le premier bateau. La soutane émet encore des effluves puissants dans ces contrées lointaines et le pauvre Pamphile y succombe un temps avant de se sauver une fois encore, pour son salut sur terre. Pamphile trouve alors une place de traducteur au Parlement.

52     Octave Crémazie (1827-1879) figure lui aussi dans l’Histoire de la littérature canadienne d’Edmond Lareau, qui écrit, page 87 : « La première voix véritablement inspirée qui fit vibrer aux accords d’une lyre éminemment archaïque des sons harmonieux et poétiques est celle d’Octave Crémazie. » Ça ne dit pas grand-chose mais ça fait toujours plaisir. On peut aussi noter que ce libraire québécois est mort au Havre. Peut-être rentrait-il chez lui ?

53     On aurait aimé que Jules Claretie s’attarde un peu sur ce « drapeau de Carillon », dont le nom provient de la bataille de Fort Carillon de juillet 1758 qui a vu la victoire de Montcalm sur les Anglais. Ce drapeau présentait une fleur de lys à chaque angle, tournée vers le centre. Ces fleurs de lys sont de nos jours et depuis 1948 toujours à chaque angle, mais verticales. « Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux / Où seuls, abandonnés par la France leur mère, / Nos aïeux défendaient son nom victorieux / Et voyaient devant eux fuir l’armée étrangère ? / Regrettez-vous encor ces jours de Carillon, / Où, sous le drapeau blanc enchaînant la victoire, / Nos pères se couvraient d’un immortel renom, / Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire ? »

54     Victor Hugo, Les Châtiments, 1953.

55     Eudore Évanturel (1852-1919), poète abrasif autant qu’attachant, ne figure pas dans l’Histoire de la littérature canadienne d’Edmond Lareau, dont l’index ne comporte que deux noms à la lettre E. Les Premières poésies d’Eudore Évanturel ont été publiées par Augustin Côté en 1878. On peut en relever Les Amoureux :

	Les amoureux
CET amour réchauffé s’anime aux feux de l’âtre,
Ils s’étaient rencontrés au sortir du théâtre,
Comme ceci : l’instant de se dire au revoir.
Et depuis, le dimanche et le mercredi soir,
— Ces jours sont de rigueur, qu’il vente ou bien qu’il pleuve —
Bien ganté, l’avocat va passer chez la veuve
Quelques heures au moins, très-régulièrement.
— S’aiment-ils ?
	— Oui, sans doute, ils s’aiment tendrement.
Si bien que, quand il sonne à son heure ordinaire,
C’est la veuve — elle a fait la langue à sa portière —
Qui rayonnante accourt et s’empresse d’ouvrir.
— Tiens, c’est vous ! La santé ?
	— Mais la vôtre ?
		— À ravir !
Et lui, le vieux garçon, timide et respectable,
S’assoit un peu loin d’elle, en extase, à la table
Où la veuve savoure un bol de chocolat.
Et la soirée ainsi se passe, et l’avocat
Songe à son union qu’il dit être prochaine.
Songe-t-il, cependant, qu’ils ont la cinquantaine ?

56     Joseph Marmette (1844-1895), comme tout jeune québécois de cette époque, a fait son droit et fréquente les milieux littéraires avant de se lancer dans l’aventure aux États-Unis. Le CV semble écrit à l’avance mais c’est la Suisse qui accueille le jeune Joseph Marmette. Il y demeure deux ans avant de rentrer en Ontario où il a trouvé un emploi aux archives du Gouvernement tout en publiant une douzaine de romans historiques en feuilleton dans la presse locale.