Ouverture de la chasse

« Vie à Paris » du sept septembre 1880 mise en ligne le 26 janvier 2026. Temps de lecture : 25 minutes.

L’Ouverture ! — La statue de Pascal — Ce que Paris sera dans dix ans — De Paris à Versailles, petite physiologie d’un voyage — Le nouveau plafond du théâtre du Palais-RoyalSouvenirs de cour d’assisesUn livre de Charles DesmazeVictorien Sardou à Marly-le-RoiRabelais et FaublasNotes

L’Ouverture !

Les années se suivent et se ressemblent. Avec une régularité chronométrique, les mêmes occupations et les mêmes plaisirs arrivent à la même date. C’est une série de billets à ordre qui se nomment tour à tour le Salon, le Grand Prix, la Villégiature, la Mer, les Eaux, la Chasse… Nous en sommes à la chasse. Les éternels accidents qui dramatisent un peu ces fusillades où le chasseur parfois devient gibier, vont succéder, aux inévitables faits divers qui racontent comment les baigneurs se noient par imprudence, ce qui prouve, en passant, que l’expérience est chose parfaitement inutile et que la vie — ce n’est pas moi qui l’ai dit le premier — est un perpétuel recommencement.

La chasse est donc ouverte. Les fusils, nettoyés et huilés, endormis dans la gaine de cuir jaune, les cartouchières garnies, la gibecière prête, leur chien en laisse, les chasseurs en tenue de campagne encombrent les gares de chemins de fer. C’est l’Ouverture ! On a déjà brûlé bien de la poudre aux passereaux et débouché bien des flacons en l’honneur de Saint-Hubert. Avec cette chaleur épouvantable, je crains d’ailleurs que le plus clair de bien des chasses ne soit une insolation, et j’ai vu le moment où l’on retardait l’ouverture annuelle, comme on a retardé l’inauguration de la statue de Pascal, « pour cause de chaleur »1.

La Statue de Pascal

Voilà, un chapitre de physique auquel Pascal, qui s’occupa d’expériences barométriques, n’avait point songé : De l’influence du thermomètre sur l’inauguration des statues. Le fait est qu’il est parfaitement inutile, pour honorer un mort, de faire mourir de chaleur les vivants, ce mort eût-il d’ailleurs écrit les Provinciales2, inventé la vinaigrette et la brouette, et deviné les omnibus.

Nous avons ainsi, depuis quelque temps, une statue par dimanche. Rabelais et Denis Papin l’autre jour3 ; aujourd’hui Pascal, demain David (d’Angers). On ne dira plus que la France ne sait pas honorer ses grands hommes.

Grands hommes d’un siècle ou grands hommes de la minute, tous ont une statue ou pour le moins un buste — cette fraction de statue — bref, un peu de bronze et un peu de marbre.

Pour les hommes de bronze il ne faut pas de marbre !

s’écriait, avec un sérieux fort comique, le poète Belmontet4, prévoyant peut-être cette quantité de socles dressés sur nos places publiques. Pour moi, je trouve qu’à l’heure où nous sommes on réhabilite enfin un peu la pierre et le bronze en leur donnant ainsi l’image de braves gens, de gens utiles, de patriotes et de grands hommes, lorsqu’on les a contraints tant de fois, et pendant si longtemps, à illustrer des carnassiers célèbres et des chasseurs d’hommes toujours prêts à faire l’Ouverture à coups de canon. De telles statues sont la revanche du bronze.

Elle aura peut-être, cette statue de Pascal, fait abuser des chemins qui marchent et du roseau pensant les reporters érudits, — de cinquième main, — qui se plaisent aux citations faciles. J’ai retrouvé, un peu partout, ces deux images, vraiment fort belles, mais un peu connues. Elles ne m’ont rappelé que ce mot d’un père avare dont le fils prodigue faisait galamment rouler les écus :

— Que voulez-vous ? lui disait-on. Il est si faible. Un roseau !

— Eh ! parbleu, oui, fit le père, mais Pascal n’a pas dit que l’homme fût un roseau dépensant !

Ce que Paris sera dans dix ans

Je ne crois pas qu’il y eût à Clermont, beaucoup de Parisiens pour applaudir les discours de M. Alfred Mézières5 et les vers de M. Emmanuel des Essarts6, à moins que ce ne fussent des Parisiens de Royat. Blaise Pascal manque pour eux d’actualité, et les boulevardiers seraient plus nombreux si l’on élevait une statue à Mme Judic7. Je ne sais point trop, il est vrai, où sont les Parisiens, à l’heure qu’il est, mais je les suppose être tout simplement dans les environs de Paris, faisant leur villégiature dans la banlieue, comme cet Anglais qui faisait son tour du monde au bord du lac de Genève.

Avez-vous bien songé à une chose ? C’est qu’avec la facilité de locomotion qu’on a aujourd’hui et les conditions nouvelles de l’existence, il arrivera nécessairement un temps — qui n’est pas bien éloigné — où Paris n’habitera plus Paris. On la voit poindre, cette époque nouvelle, et, dans dix ans, ce sera là un fait acquis. Les Parisiens viendront à Paris le matin, pour leurs affaires, et repartiront le soir, après le courrier, pour retrouver leur maisonnée. Ils auront à Paris leur bureau, comme les Anglais ont, à Londres, leur office, et ils se choisiront, pour y placer leur home, un coin quelconque à Saint-Cloud, à Saint-Germain, à Vincennes, à Bellevue ou à Sèvres. Les travailleurs, forcés d’être à l’œuvre de bonne heure, les petits boutiquiers attachés aux volets de leurs devanture, — en supposant que les grands magasins, les bazars en commandite laissent à la longue subsister des petits boutiquiers — resteront seuls à demeurer dans Paris. Les ouvriers même habiteront la banlieue, prenant matin et soir des trains spéciaux, au rabais, des trains d’artisans, comme en Angleterre.

Que deviendront alors les lieux de réunion, les théâtres, par exemple ? Ils seront, j’en ai peur, ce qu’ils sont à Londres, des établissements où l’on sert des larmes ou du rire — et surtout des décors — mais non plus, comme jadis, des salles choisies où les amateurs allaient suivre les progrès d’un art, les transformations d’un comédien ! Ah ! les progrès de l’art ! Ce ne sera plus sur le public trié que les fournisseurs dramatiques compteront alors (car, pour les auteurs, où seront-ils ?) mais sur les trains de plaisir et les fournées de l’étranger. On aura quelque truc merveilleux, comme le fil de platine de miss Œnea8, ou quelque phénomène artistique, comme Mlle Sarah Bernhardt, et l’on offrira cette attraction aux Yankees arrivés par le débarcadère, tandis que les Parisiens prendront le frais sous leurs arbres de Ville-d’Avray ou se chaufferont les pieds, l’hiver, à la bûche de famille.

De Paris à Versailles, petite physiologie d’un voyage

Et ce changement de mœurs est déjà parfaitement visible. Je l’observe tous les jours en regardant, sur la ligne de Paris à Versailles9, la quantité de gens que déverse, sur la banlieue, le train du soir. Ce doit être partout de même autour de Paris. Chacun pourrait tracer, de son côté, cette petite physiologie de la banlieue.

Dès Clichy-Levallois, le train commence à se vider. Beaucoup d’employés descendent, affairés, pressés, regagnant la maison en hâte, comme ils ont, le matin, pris vivement le chemin de leur bureau. À Asnières, l’aspect de la gare est tout autre. Ce sont de purs Parisiens qui s’arrêtent là, des Parisiens du boulevard, et chez eux le côté artistique domine. Acteurs, auteurs, boursiers, directeurs de théâtre. Mlle Lloyd10, qui revient de la Comédie-Française, salue M. Dormeuil11, qui tout à l’heure allait surveiller la construction de sa nouvelle salle. Tout ce monde rit, se connaît, se salue, descend, en causant, la rampe qui conduit à la ville. Cette colonie d’Asnières, fière de se mirer dans la Seine, tient à attirer tout Paris à Asnières et donnera, dans trois mois, une revue de fin d’année sur son petit théâtre.

Le train file. À Courbevoie la foule est grande. Elle n’a plus l’aspect aimable, élégant, un peu bohème, des descendants d’Asnières. Ce sont des gens plus pauvres : teneurs de livres, commis de maisons de banque, gens de bureau qui se répandent, en longues files noires, à travers ces grandes rues neuves, aux maisons hautes, quelques-unes semblables à des casernes.

Même quand on a vu et revu le panorama de Rome, sévère comme un paysage d’Aligny12, le panorama de Paris, aperçu les hauteurs de Puteaux, — ces maisonnettes étagées, ces minces cheminées de fabrique rayant l’horizon comme des aiguilles, — ce tableau, toujours nouveau, vous séduit. Le soir, il s’enveloppe de cette teinte indécise qui est comme la buée d’argent des toiles de Corot. Ce sont de bons bourgeois, pour la plupart, des fabricants, des blanchisseurs, de bonnes femmes serrant par la main leurs enfants, qu’on voit descendre là, par la pente raide que borne, au loin, le Bois, où traînent les brouillards du soir. Quelque Brummel de la plume trouverait que l’endroit n’est pas chic. Suresnes est plus chic. Des propriétaires, visiblement aisés, possesseurs de villas fort belles, s’arrêtent là. Moins de monde qu’aux stations précédentes.

Saint-Cloud voit débarquer des élégances cossues. Mais c’est à Ville-d’Avray que le high life s’arrête. Les équipages attendent à la gare, à côté de l’omnibus de Marnes, et tout juste devant un jardin où l’on aperçoit, à travers les arbres, au fronton du logis, le buste blanc d’Honoré de Balzac et, parfois, dans son jardin, M. Gambetta prenant le frais sans façon. À la gare de Ville-d’Avray, la plupart des petites mains qui se posent sur le cuivre de la portière pour l’ouvrir et descendre sont gantées de Suède — 5 3/4 — et les robes de surah semis Pompadour sortent de chez la bonne faiseuse. Villégiature haut cotée. C’est une descente de wagons qui ne ressemble pas à la descente de la Courtille.

Viroflay est plus champêtre. Il y descend fort peu de monde. Des ruraux. Des sages. À Versailles, où le train s’arrête13, beaucoup d’Anglais, des misses excursionnistes aux grands chapeaux Gainsborough, avec des voiles verts et des plumes défrisées ; des bourgeois de Versailles, l’air grave de gens paisibles qui aiment les solitudes du boulevard du Roi, des militaires en retraite traînant le pied et saluant des officiers en bourgeois, plus jeunes, qui s’en vont allègrement vers Paris, à l’heure crépusculaire où leurs anciens reviennent à Versailles…

Eh bien ! à dire vrai, ces villages et ces villas, ces champs de maraîchers, ces maisons de blanchisseurs, ces castels de banquiers, tout cela n’est que la banlieue de Paris, une sorte de Paris continué, — ce Paris qu’on aperçoit, le jour, étincelant au soleil, tout blanc, là-bas, par la trouée de Chaville, et qui, la nuit, rougit au loin le ciel avec la fumée rousse et les millions de lumières de ses rues, de ses théâtres, de ses cafés, de ses flambées de gaz, — Paris qui absorbera peu à peu tous ces coins de terre et en fera des faubourgs nouveaux, faubourgs paisibles où se réfugieront chaque soir, — avant dix ans, vous dis-je, — tous les Parisiens harassés de Paris.

Le nouveau plafond du théâtre du Palais-Royal

En attendant, il [Paris] absorbe toutes ces existences et centralise tous ces efforts. Le rajeunissement d’un de ses théâtres par un architecte-artiste, M. Sédille14 — un plafond nouveau, qu’un peintre accroche à une salle réparée — importent plus au public qu’un gros événement arrivé ailleurs. Ce diable de Villemessant, le journalisme fait chair, nous disait souvent :

« Un chien qu’on écrase sur le boulevard est plus important qu’un grand homme qui meurt à New-York ! »

Voilà donc que M. Émile Bayard15 vient d’achever de peindre cette petite salle du Palais-Royal que la Montansier16 fonda, meubla avec les fauteuils provenant de Versailles17, et qui a vu, depuis, défiler tant de bouffons célèbres ! Dans ce foyer du petit théâtre, sait-on que toute la société du Directoire s’agita, élégante, souriante, demi-nue ? C’était là que le prince Eugène18, habitué et passionné du théâtre, allait passer ses soirées. On lorgnait, du haut de la galerie qui existe toujours, son bel uniforme, et, lui, envoyait quelques coups d’œil aux merveilleuses19 accoudées…

M. Bayard a groupé, dans son plafond, tous les comiques dont nous avons tant ri : Grassot, dont la laryngite fut le génie, Ravel, Sainville, et ce pauvre Gil Pérèz, qui croit, là-bas, que ses lazzis nous ont fait rendre l’Alsace et la Lorraine ! — Ne fût-ce que pour voir ce plafond d’un peintre de talent, passé maître en ces décorations élégantes, la réouverture de la Montansier sera un de ces petits événements que Villemessant trouvait plus intéressants que de grandes catastrophes qui ne méritaient point de réclame, puisqu’elles avaient le tort de se produire au bout du monde.

Souvenirs de cour d’assises

Il20 en est de même de l’exposition de Thomas Couture21, aux Champs-Élysées, organisée par M. Barbedienne22, véritable apothéose d’un Maître qu’on a trop décrié, qui, avec ses écrits, nuisit lui-même à son pinceau, mais qui n’en restera pas moins une des hautes personnalités de ce temps-ci.

Mais Couture est un mort et même un immortel ! Parlez-moi des vivants !

Parlez-moi de Knobloch, au moins, et d’Abadie23 ! Voilà des gens qui sont actuels, et qui travaillent en plein Paris ! Quels sinistres personnages ! Ils tuent, non pas en pérorant, comme Lacenaire, mais en gouaillant, en blaguant — il n’y a pas d’autre mot. Ce pâle Lacenaire était romantique. C’était l’Antony24 du crime. Ils sont, eux, naturalistes. Ce sont les Vireloques25 du guet-apens.

Le procès d’Abadie — un Jean Hiroux26 rajeuni — et ses réponses insolemment railleuses, me font d’ailleurs penser à cet autre assassin que nous vîmes juger, il y a nombre d’années déjà, et qui s’appelait Charles Lemaire27. La physionomie brutale de ce garçon de dix-huit ans, blond et velu comme une bête fauve, m’est restée comme enfoncée dans la mémoire. Je revois toujours ce profil de Kalmouck28, j’entends encore cette voix métallique, aux féroces ironies. Ce Lemaire était un jeune drôle qui avait assassiné sa future belle-mère, la veille du jour où son père allait se remarier. Arrêté et mené devant le commissaire, les mains encore toutes rouges de sang, il disait en ricanant ce mot affreusement shakespearien :

— J’ai là de jolis gants pour aller à la noce de mon père !

Devant les juges, à la cour d’assises, son humeur gouailleuse ne se démentit pas un instant. Il posait pour la galerie. Tout murmure d’horreur devait lui caresser l’amour-propre, comme les bravos donnés à un comédien. Il cherchait les effets, il les préparait. On eût dit quelque cabotin lugubre parodiant un mauvais mélodrame :

— Je ne voulais pas seulement tuer ma future belle-mère, mais encore sa fille et deux de ses ouvrières (celle qu’il avait tuée était blanchisseuse). Seulement — et il souriait en disant cela — mieux vaut encore avoir fait le quart de son ouvrage que de n’avoir rien, fait du tout !

Le président lui faisant observer qu’il n’avait pas été désarmé par les cris vraiment déchirants de sa victime — car elle criait, la malheureuse ! »

— Dame, répondait Lemaire avec le ton narquois du faubourien de Paris, elle y était pour son compte !

On lui reprochait d’affecter une piété qu’il n’avait pas, de fréquenter, par exemple, l’église :

— J’y allais, répondit-il, parce qu’on y voit des femmes. Simple curiosité, monsieur le président. Je regardais passer une procession comme je regarderais défiler un bataillon !

Nous nous étions imaginés, Victorien Sardou et moi, qui assistions à ce procès, que la lecture quotidienne des Causes célèbres29 et des romans judiciaires avait dû exalter et détraquer ce cerveau malade ; M. Broca allait bientôt, à l’autopsie, constater que le cerveau était, chez Lemaire, adhérent au crâne, c’est-à-dire que ce monstre était un fou30.

— Il a dû, me disait Sardou, s’imprégner des exploits de Rocambole31 — et voilà le résultat !

— Il y a un moyen de le savoir, répondis-je, c’est de le lui demander.

On avait un moment suspendu l’audience. Juges, jurés, public, tout le monde était stupéfait d’entendre un accusé, à qui l’on demandait s’il avait été pour quelque chose dans la mort de sa pauvre bonne femme de mère, répondre : « Pour beaucoup, monsieur le président, je l’ai rendue très malheureuse, » et déclarer que si, en achetant un couteau, il s’était fait donner par le coutelier une facture en règle, c’était pour bien constater qu’il y avait préméditation. Ces réponses, joyeusement épouvantables, avaient mis un peu de désordre dans la salle des assises. On se regardait effaré.

Nous étions placés derrière le tribunal, à quelques pas de l’endroit où s’asseyait l’accusé, entre deux gendarmes. Lemaire était demeuré là, pendant la suspension d’audience. Il regardait le public et le publie le regardait. Le public avait l’air épouvanté, l’accusé avait l’air fier. Après avoir « posé » pour l’éloquence et les reparties, il posait un peu pour le torse, quoiqu’il fût petit et laid. Il s’était assis sans façon sur la barre où, tout à l’heure, il appuyait ses doigts noueux, et il contemplait cette foule qu’il venait de réussir à faire trembler, lui, un gamin de dix-huit ans !

Je m’approchai de lui, redoutant un peu certain gros verre sans pied qu’il avait à portée de sa main et dans lequel il trempait, de temps à autre, sa rude moustache rousse et ses lèvres sèches.

Je le regardai avant de lui parler et je lui dis tout à coup, à brûle-pourpoint :

— Vous avez dû souvent lire Ponson du Terrail !

Un éclair d’orgueil traversa ses yeux bleus, très clairs, et, vivement, il me demanda, absolument comme un acteur s’informe des personnes de qualité qui le viennent applaudir :

— Tronçon du Poitrail ! Est-ce qu’il est dans la salle ?

Je n’invente rien. Tout ce court dialogue m’est demeuré très présent.

— Non, il n’est pas dans la salle, mais vous avez dû le lire assidûment ! Cela se voit !

L’assassin Lemaire haussa les épaules, et avec ce ton narquois qu’il avait en répondant, quelques minutes auparavant, au président :

— Moi ? dit-il, plein de mépris pour la fiction. À quoi bon ? Nous travaillons tous les deux dans les coups de couteau et je suis joliment plus fort que lui !

À la reprise de l’audience, Lemaire, interrogé sur ses lectures habituelles, devait répondre, d’ailleurs, avec une suprême ironie, qu’il ne lisait jamais que les « prix d’excellence » qu’il avait eus à la mairie de la Chapelle.

Et comme il les prononçait, ces trois mots : — Mes prix d’excellence !

Je n’ai pas lu une seule des réponses d’Abadie sans songer de nouveau à ce jeune Lemaire, dont j’ai la défense écrite par lui-même, et, chose triste à dire, fort éloquemment écrite, — espèce d’appel à la mort, où il semble que, pareil au héros du lycanthrope Pétrus Borel32, Charles Lemaire ait choisi la guillotine comme instrument de suicide, et où il s’écrie (je cite textuellement) :

« — Vous me devez la mort ! Vous me la devez, car je vous ai stupéfaits, et il n’est pas moral qu’un enfant de dix-huit ans tienne en échec la justice de son pays ! L’échafaud est la pierre de touche des courages : arrachez-moi donc un frisson de douleur à défaut d’une parole de repentir ! »

Quand on rencontre de pareils phénomènes, il semble qu’on ait l’impression éprouvée lorsque, dans une rue de Paris, des ouvriers soulèvent une de ces plaques de fonte qu’on appelle des regards et qui, par un escalier de fer, conduisent à l’égout. Des bouffées pestilentielles vous montent aux narines. Voilà le dessous de notre luxe et de notre vie d’en haut ! Les marécages noirs, les eaux croupissantes, ne sont pas plus peuplés de bêtes malfaisantes.

J’ai connu un homme très paradoxal qui, toutes les fois qu’on parlait d’une guerre, d’une expédition quelconque, répétait, avec un profond entêtement :

— Avant cette campagne-là se décidera-t-on à faire la campagne des carrières d’Amérique33 ?

Un livre de Charles Desmaze

Le fait est que Paris est comme ceinturé par les rôdeurs de barrières et de boulevards extérieurs. Nous avons, avec la curiosité des voyageurs, passé la nuit dans les taudis de Londres, qui ne sont pas plus horribles que des tapis francs34 parisiens. Les policemen étaient venus voir chez nous ce que nous allions voir chez eux. L’accusé Humbert, un déclassé de la race des Abadie et des Knobloch, assurait, il y a deux ans, devant la cour d’assises que ses pareils forment un petit peuple à part, une Cour des Miracles émiettée à travers les banlieues et où les ribaudes vivent gaiement avec les cagoux35.

Il disait, très nettement, au conseiller Charles Desmaze, qui le rapporte dans son Histoire de la Médecine légale en France36 :

— Les meurtriers, les voleurs et les filles vivent dans une compagnie étroite et nécessaire.

Nécessaire, voilà le mot terrible. La fille tombée s’accroche fatalement à l’homme déchu. Et tous deux haïssent et tous deux jalousent. Tous deux ont le même appétit, le même but, le même ennemi. La fermeture tardive des théâtres, des cafés, des bals publics, donne un refuge permanent aux rôdeurs de nuit. Ce sont là leurs bauges, à ces sangliers ; ils en sortent aussi pour découdre.

Ces malandrins sont le plus souvent des jeunes drôles, la fille allant à la jeunesse comme à la seule poésie qui lui reste. Quelle poésie ! Sur 35 000 arrestations opérées annuellement à Paris, on compte plus de 7 000 mineurs et plus de 15 000 récidivistes. Mais soyons satisfaits : on en pourrait arrêter plus encore, 40 000 hommes — quarante mille ! — vivant notoirement de la débauche des filles perdues.

Et quelles filles ! Les courtisanes italiennes, ces courtisanes un peu trop vantées, à en croire Montaigne, qui, voyageant par-là, ne les trouve point si jolies, les Fossita, les Blazifiora, la belle Impéria, qu’on enterrait avec pompe du temps de Léon X dans l’église de Saint-Georges, avaient nécessairement, comme dirait Abadie ou Humbert, leurs condottieri, leurs sbires, mais le velours et la soie des pourpoints recouvre et poétise bien des choses, tandis que, dans notre époque résolument naturaliste, l’étalage de la vendeuse d’amour en plein boulevard, autour des gares, la procession d’enfants, grêles et pâles, faméliques et alcooliques à la fois, le long du faubourg Montmartre, la maigre théorie des bouquetières qui vendent plus et pis que des fleurs fanées, un tel spectacle, une telle tristesse, sont faits pour navrer. Et, encore une fois, à côté de cette armée féminine, on aperçoit vaguement, on entrevoit, dans l’ombre, l’autre armée, celle des ribauds, des souteneurs, des tard-venus, des fils de joie, déguenillés et exténués comme la horde qui se traînait, avide de pilleries, derrière les armées du moyen âge.

Le livre de M. Desmaze, plein de faits, de souvenirs, de sombres révélations, cette Histoire de la médecine légale, écrite par un magistrat des plus lettrés et des plus parisiens, nous en apprend long sur ces jeunes coquins, complices de ces filles et qui semblent, eux et elles, pulluler de plus en plus. Je sais tout ce que l’on doit de pitié à ce qui est tombé. Que d’inconscience dans ces tristes fins ! Quelles nécessités redoutables, quelles invincibles tentations quelles misères ! L’enfance sans parents, l’adolescence sans pain, la jeunesse sans amour ! Nul n’est plus ému devant ce qui souffre. Mais le vice en plein soleil, l’éclat de rire en plein jour, le frôlement de la jeune fille par la fille, voilà ce qui révolte, et, en fin de compte, la sentimentalité nous pousserait un peu loin si, en voyant arracher des champignons vénéneux le long d’un bois, nous nous écriions :

— Qu’ont-ils donc fait, ces pauvres champignons ? Est-ce leur faute s’ils ne sont point des dahlias ou des roses ? Laissez-leur donc leur part de lumière ! Poussez en liberté, pauvres fausses oranges, et empoisonnez librement les gens ! Vous les parfumeriez si vous étiez du jasmin ou de la verveine. A-t-on à vous reprocher de n’être ni de la verveine ni du jasmin ?

Victorien Sardou à Marly-le-Roi

Il y a bien quatorze ans qu’on a jugé cet Abadie avant la lettre, Charles Lemaire, dont je parlais tout à l’heure, et qu’on a arraché ce champignon. Il nous avait fortement, impressionnés, M. Sardou et moi, et nous en causions, le lendemain, dans les bois, en allant à pied de Saint-Germain à Marly :

— Qu’est-ce que nous ferions pourtant s’il apparaissait tout à coup, fugitif, au détour d’un chemin ?

— Ma foi, il était si stupéfiant hier, que nous causerions avec lui pour déchiffrer, si c’était possible, le secret d’un tel tempérament.

Stendhal, qui préférait les bandits aux honnêtes gens parce qu’ils sont moins banals, et Dickens, qui aimait mieux les fous que les êtres doués de bon sens, parce qu’ils sont plus originaux, n’eussent pas raisonné autrement.

À l’époque dont je parle, M. Sardou n’était guère que depuis quatre années propriétaire de ce château de Marly37, où il va célébrer aujourd’hui même la cinquantaine du mariage de son père et de sa mère38. Fête de famille, tableau de Greuze39 où, sur la pelouse verte, les cheveux d’or des enfants se mêleront aux cheveux argentés des vieux, sous le regard de la jeune et charmante mère.

M. Sardou a conté quelque part comment il devint, tout d’un coup, vivement, et comme on emporte d’assaut une position, propriétaire de ce parc du Verduron, qui était bel et bien, même avant lui, une habitation historique, toute peuplée de souvenirs.

Il habitait, depuis quelques étés, aux environs de Louveciennes, une villa, et, tout en y travaillant beaucoup, il en partait quelquefois pour s’aller promener dans tous ces bois d’alentour, qu’il connaît arbre par arbre, et pour y errer, soit à pied — car c’est un des plus intrépides marcheurs que je connaisse — soit — faut-il le dire ? — eh ! bien, oui, soit à âne, comme un Parisien de Montmorency.

Les ânes ont parfois des idées très bonnes.

Un jour de l’été de 1863, l’âne qui portait notre promeneur, le menant par les bois à sa guise, s’arrêta tout à coup brusquement, comme l’ânesse de Balaam40, non devant l’épée nue de l’ange, mais devant un saut-de-loup ourlé de chardons !

Les chardons plaisaient à l’âne. La fraîcheur du lieu, sa solitude, séduisaient le promeneur. « Et, comme dit M. Sardou lui-même, à travers les grands arbres qui bordent l’autre côté du saut-de-loup, le promeneur cherche à voir ce que leur feuillage épais lui dérobe.

Il voit moins qu’il ne devine ; mais ce qu’il devine est charmant. C’est une vieille maison à grands toits d’ardoises et de noble allure ; des chênes deux fois centenaires, des échappées de vue admirables ; rien de moderne, tout d’autrefois ! Plus bas, autre aspect : un parc oublié, négligé, qui retourne à l’état sauvage et dont les ronces obstruent tous les sentiers.

Notre curieux avise une bonne vieille qui ramasse du bois mort dans la forêt, comme dans les contes de Perrault, et lui demande : « Si c’est le château de la Belle au Bois-Dormant et par où l’on entre ! » À quoi la bonne femme répond : « Que c’est le château de Mme de Béthune, morte l’avant-veille, et qu’on n’y entre pas. » Mais notre homme est entêté : il confie son âne à la vieille et fait si bien qu’il pénètre dans ce parc, où, en dépit des broussailles et des ronces acharnées à lui disputer le passage, il voit tout ce qu’il voulait voir. Le lendemain, il écrit à son notaire, homme jeune, actif, résolu, et, huit jours après, il est acheteur du tout avant même que ses vendeurs se soient demandé sérieusement s’ils voulaient vendre.

Et c’est ainsi, — raconte M. Sardou lui-même dans un livre ébauché sous ce titre : Promenades autour de ma maison, — que, par un beau soir d’août 1863, Victorien Sardou prit possession de ce petit coin de terre, dont la monographie est comme un petit résumé de toute l’histoire moderne depuis Louis XIV. »

Il a bien changé, d’ailleurs, le Verduron — c’était le nom de la demeure de Mme de Béthune-Sully — depuis que M. Sardou en est devenu le Maître ! À cette place même où s’élevait autrefois le domaine des seigneurs de Montmorency, Marly-le-Châtel qui devait devenir Marly-le-Roi, une grille immense, copiée sur celle de l’Orangerie de Versailles, s’ouvre magnifiquement sur les jardins de Blouin, un des favoris de Louis XIV, un de ceux « à qui il ne fallait pas déplaire », dit Saint-Simon. Ce Blouin était le voisin de Fagon41, le médecin du roi, qui n’avait pas grand chemin à faire, lorsqu’à Marly Sa Majesté Louis XIV étouffait d’indigestion. Un petit mur séparait le jardin de Blouin de celui de Fagon. Le docteur prévenu accourait vite. Ce fut plus tard Sieyès42 qui acheta la propriété du médecin presque en même temps que C. M. Trudaine43 achetait celle de Blouin. Le Verduron avait, entre temps, appartenu à M. de Villemorin, gendre du fameux et prodigue Bouret, qui, dit-on, nourrissait, l’hiver, ses vaches avec des petits pois. Débauche de primeurs ! M. de Villemorin savait aussi dépenser hardiment, et donner des fêtes. La charmante pièce gravée de Saint-Aubin, le Bal paré44, reproduit exactement le salon de M. de Villemorin à Marly et on le retrouverait encore sous les tapisseries dont M. Sardou l’a orné.

Du temps de Trudaine, André Chénier a habité cette demeure, puis, un peu plus tard, Bonaparte a passé par le Verduron, mais il n’a fait qu’y passer, et, chose étrange, à cheval, comme un chasseur fantastique de la légende allemande. Il courait un cerf ; le cerf s’était, en franchissant le fameux saut-de-loup devant lequel s’arrêtait l’âne, réfugié dans le parc à peu près fermé, depuis Trudaine. Bonaparte voulait forcer son cerf. Il se fit ouvrir d’autorité la grille rouillée, les volets clos, et, à cheval, suivi de ses chiens, nous dit M. Sardou, et de tout son monde, traversa la salle à manger sans quitter l’étrier. Quelle étrange vision ! Il apparaît, galope et disparaît. La salle à manger, le jour où M. Sardou en fit ouvrir, comme lui, les portes gonflées par l’humidité, se demanda peut-être si ce n’était point, par hasard, Bonaparte qui revenait.

Il y avait des années que Mme de Béthune-Sully, réfugiée au Verduron, morne, triste, folle, disait-on, vivait là, cadenassée, ne recevant personne, les lettres glissant sous sa porte, les fournisseurs apportant la nourriture par les chatières. Un drame, qu’on a conté, avait fait partir la raison de la pauvre femme. M. Sardou arriva tout juste pour recueillir sa succession.

Et tout cela, grâce à son âne !

L’auteur de Patrie et de la Haine45 n’eût peut-être jamais acheté le Verduron s’il y fût entré, comme Bonaparte, à cheval.

Rabelais et Faublas

Et maintenant voilà, sous ces grands arbres, qu’on fête une cinquantaine. M. Sardou est plus habitué pourtant à fêter les centaines46.

Son père, M. Antoine Sardou, grand, maigre, solide et nerveux, et sa mère, petite, souriante et aimable sous ses cheveux blancs, vont sous les chênes qui ont vu passer Louis XIV, apercevoir, comme dans une brume heureuse, les fantômes de leurs souvenirs. Ils n’avaient pas fait ce rêve, lorsque, dans la chambre de la rue Beautreillis, leur naissait ce fils aîné qui devait donner, avec beaucoup de gloire, ce tapis vert de Marly à la promenade de leurs noces d’or.

Mais M. Victorien Sardou a eu pour premier maître son père, ce savant homme qui publiait, il y a six ans, à San Remo — très près de Nice, son pays — une édition si complète et si personnelle de Rabelais, collationnée sur les vieux textes, annotée avec un soin impeccable et augmentée d’un chapitre entier, d’après un vieux manuscrit de la Bibliothèque nationale47.

Il n’a pas oublié ce premier enseignement. C’est M. Antoine Sardou qui apprenait jadis à son fils l’amour de ce seizième siècle que le dramaturge, doublé d’un érudit, connaît si bien, et qui lui inspirait jadis de si jolies pages — fort peu connues — sur Erasme48 et sur Jérôme Cardan49. M. Victorien Sardou a dû penser à ces leçons premières en écrivant Patrie. Et, en retour, c’est à son fils, sans nul doute, que M. L.-A. Sardou a songé, lorsqu’en écrivant sa notice sur l’auteur de Pantagruel et parlant de ceux de nos écrivains qui ont sugcé la substantifique mouelle rabelaisienne, il ajoutait :

Et parmi nos bons auteurs contemporains, ne pourrait-on pas en citer plus d’un portant les marques évidentes de son commerce intime avec Rabelais et autres excellents écrivains du XVIe siècle ? C’est que, en effet, tout notre génie gaulois, toute notre langue, tout le caractère propre de notre littérature est là, dans ce grand siècle de la Renaissance.

Et vive en effet la mouelle rabelaisienne ! Mais ne la confondons pas avec cette « maladie de la moelle gauloise » qui pousse maintenant les spéculateurs à vendre des journaux comme celui que j’ai entendu crier en pleine rue, et qui prennent ce titre : Faublas50 !

Faublas ! On vendait, jadis, sous le manteau, en se cachant beaucoup, ce livre où il y a du talent. On débite maintenant, en pleine rue, le pseudo-Faublas, où il n’y en a pas. Il faut, paraît-il, que tout le monde vive…

Jules Claretie

Notes

1       Il s’agit peut-être de la statue de Pascal créee par Eugène Guillaume (1822-1905) inaugurée cette année 1880 à Clermont-Ferrand, ville de naissance de Blaise Pascal en 1623.

2       Les Provinciales ou Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis et aux RR. PP. Jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères. Il s’agit d’un recueil de dix-huit lettres parues, en français, à Cologne en 1657. Ces débats entre Jansénistes et Jésuites représentaient un tel danger que Blaise Pascal a préféré se réfugier sous le pseudonyme de Louis de Montalte et faire imprimer à l’étranger.

3       Une statue de Denis Papin, par Aimé Millet a été inaugurée à Blois le 29 août dernier (1880) et s’y trouve encore en 2026, au milieu d’un très grand escalier portant aussi son nom.

4       Est-ce bien le poète et archidéputé bonapartiste Louis Belmontet (1798-1879) qui a prononcé cet alexandrin trop martial ou Hippolyte Delphis de La Cour, dont on ne connaît presque rien, à l’occasion de l’inauguration de la statue de Vercingétorix à Alésia à l’été 1865 ? Cet heureux homme (Hippolyte) dont l’Académie française, à l’occasion de son prix de poésie, par la voix d’Abel-François Villemain dans un gentil massacre, a dit qu’il s’agissait d’« une pièce de vers où l’inexpérience de l’art n’a pas empêché quelques heureux signes de talent ».

5       On peut s’interroger sur la raison qui a conduit Alfred Mézières (1826-1915), conseiller général de Meurthe et Moselle, à se rendre à Clermont-Ferrand pour inaugurer une statue et prononcer un discours. Le fait est confirmé par un autre discours (comme quoi les discours peuvent parfois servir), celui que l’académicien Pierre de Nolhac prononcera 43 ans plus tard, toujours à Clermont-Ferrand, devant la même statue : « Je me souviens […] de l’inauguration de ce bronze d’Eugène Guillaume, autour duquel nous sommes réunis, devant la majestueuse montagne dressée sur l’horizon, […] des paroles d’Alfred Mézières […] ». Alfred Mézières, historien de la littérature et journaliste. En le citant, Jules Claretie se souvient qu’Alfred Mézières a participé à la fondation du Temps en avril 1861, au côté d’Auguste Nefftzer.

6       Emmanuel des Essarts (1839-1909), poète, parfois connu sous le nom de Georges Marcy, proche de Stéphane Mallarmé. Emmanuel des Essarts était normalien, agrégé et docteur ès lettres. Emmanuel des Essarts a discouru ici en tant qu’adjoint au maire de Clermont-Ferrand.

7       Pour la comédienne Judic, voir la note 14 de la page « Deux actrices anglaises ».

8       Qui est cette Miss Œnea dont il ne reste rien ? dans Le Figaro du sept mars 1886, « Courrier des théâtres », colonne quatre nous lisons que « le 23 mars, dans un ballet nouveau, début de miss Œnea, qui fit courir tout Paris au Châtelet il y a six ans. Et dans Le Matin du treize décembre 1889, dernière colonne de la page trois, nous assistons au déclin de cette artiste « remplacée par mademoiselle Préciosa ». Espérons que le public y a gagné. Il existait aussi à cette même époque une miss Ænea (de son vrai nom Lœtitia Dando), spécialiste de voltige et de danse aérienne. Quant au fil de platine…

9       Jules Claretie possédait une maison de campagne à Viroflay, où il a dû passer une partie de l’été en famille.

10     Mademoiselle Lloyd (Marie-Émilie Jolly, 1842-1897), comédienne « Belle et distinguée » selon sa notice de l’Académie française.

11     Léon Dormeuil (Léon Xavier Contat Desfontaines, 1824-1882), directeur de théâtre, est en train de rénover entièrement le théâtre des Menus-plaisirs (actuel théâtre Antoine), boulevard de Strasbourg. On ne le confondra pas avec son père, Joseph-Jean (1791-1882), comédien et directeur de théâtres, mort trois mois avant son fils.

12     Théodore Caruelle d’Aligny (1798-1871), peintre paysagiste.

13     En français : terminus.

14     Paul Sédille (1836-1900), architecte et peintre, surtout connu pour la reconstruction du magasin du Printemps qui sera détruit par un incendie en mars prochain (1881).

15     Émile Bayard (1837-1891), peintre, décorateur et illustrateur.

16     Mademoiselle Montansier (Marguerite Brunet, 1730-1820), comédienne et directrice de théâtre, a acheté en 1790, et entièrement rénové le théâtre Beaujolais, de nos jours théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier (ne pas confondre).

17     Sans doute pas du château mais plus vraisemblablement de son théâtre de Versailles.

18     Eugène de Beauharnais (1781-1824), fils adoptif de Napoléon Ier, vice-roi d’Italie.

19     Les Merveilleuses, apparues à la chute de Robespierre à l’été 1794, se sont libérées de la tenue trop rigoureuse ayant prévalu à la Révolution. Dès les jours suivants, ces jeune femmes enfin insouciantes ont adopté des tenues très libres, correspondant à l’ouverture de grandes festivités et à l’espoir d’un renouveau.

20     Ce paragraphe et les deux suivants proviennent de l’édition Havard, en volume.

21     Thomas Couture (1815-1879), peintre réputé pour ses compositions historiques.

22     Cette exposition dite « technologique » (première du nom) s’est tenue l’an dernier (1879), réservée au métal avec l’orfèvrerie, la joaillerie, la bijouterie, les bronzes d’art et la fonte. Ferdinand Barbedienne (1810-1892), fondeur de bronze d’art et peintre.

23     Il s’agit d’une bande, dirigée par Abadie, dont font partie au moins Knobloch, bavard comme une pie, Gilles et Kirail, qui ont commis des meurtres rue Fontaine et à Saint-Mandé au début de l’année 1880.

24     Alexandre Dumas, Antony, histoire d’amour flamboyante et drame en cinq actes représenté au théâtre de la Porte-Saint-Martin au printemps 1831 avec un immense succès.

25     Ce s est fautif, Thomas Vireloque étant un personnage.

26     Jules Claretie écrivait dans un quotidien. Les personnages de Jean Hiroux comme de Thomas Vireloque étaient donc fort connus de lecteurs de cette époque, autant qu’ils restent incertains de nos jours. Ce sont de ces personnages qui entrent dans le domaine public et que les auteurs utilisent à leur gré comme s’ils étaient des personnes réelles. Ces deux-ci se ressemblent par quelques points et surtout par leur richesse narrative. Lisons Roger Bellet dans « Le sang de la guillotine et la mythologie de Jean Hiroux (1840-1870) » dans le numéro 31 de la revue Romantisme de 1981, pages 63-76 : « Jean Hiroux : ce personnage mythique, vagabond hirsute, assassin de veuves (exactement d’une veuve), abordant la guillotine avec une naïveté élémentaire et une absence de “sérieux” qui confèrent à ses paroles un humour “hénaurme”, semble courir dans des histoires orales avant 1830 ; en 1830, on trouve son identité, écrite pour la première fois, dans les Scènes populaires d’Henry Monnier, puis on oubliera ce qu’il doit à Henry Monnier. Désormais installé par les personnages et les idées reçues, il devient, après 1848, et sous l’Empire notamment, une référence littéraire fréquente, mais réinvestie politiquement jusqu’en 1870. »

27     Le vingt décembre 1866, ce jeune serrurier ne supportant pas que son père se remarie a assassiné à coups de couteau la future épouse. Voir Le Temps du 23 décembre 1866, page deux, colonne quatre.

28     Habitant de Kalmoukie (sans c), région de Mongolie.

29     Causes célèbres et intéressantes, avec les jugements qui les ont décidées, recueillies par M. ***, avocat au Parlement. « À Paris, chez la veuve Delaulne, ruë Saint-Jacques à l’empereur, MDCCXXXIV, avec approbation et privilège du Roy. » (au moins sept volumes, parus sur vingt années). L’auteur, « M. *** » est le Lyonnais François Gayot de Pitaval (1673-1743).

30     Voir Paul Broca, « Sur l’assassin Lemaire et la criminalité », Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris, 1867, volume deux, numéro un, pages 347-355. Paul Broca (1824-1880, mort il y a trois mois), médecin, anatomiste et anthropologue.

31     Rocambole est un personnage créé par le romancier à succès, le prolifique Pierre de Ponson du Terrail (1829-1871) pour son roman-feuilleton Les Drames de Paris dont le premier épisode « Les deux frères (prologue en deux époques) » est paru dans le quotidien La Patrie du 21 juillet 1857. Ce feuilleton a été réuni en volume l’année suivante.

32     Pétrus Borel (Pierre Borel, 1809-1859), dit « Le Lycanthrope », critique littéraire et homme de lettres.

33     Ces carrières d’Amérique ont porté ce nom pour avoir créé la fortune de leurs exploitants, peut-être américains. Elles se trouvaient un peu à l’est de l’actuel parc des Buttes-Chaumont. Ces deux lieux étaient riches en gypse, servant à produire du plâtre. Le gypse sous les Buttes-Chaumont était accessible par des galeries souterraines, qui ont rendu les buttes Chaumont totalement inconstructibles. La structure des carrières d’Amérique, bien plus profondes a permis la construction de bâtiments lors de leur fermeture peu de temps après la guerre de 1870. Une exploitation à ciel ouvert était aussi possible à certains emplacements. Les lieux laissés à l’abandon où subsistaient des installations minières ont attiré nombre d’occupants illégaux et de voyous de toutes sortes jusqu’à l’acquisition du terrain par la ville pour la construction d’un hôpital. De nos jours, le quartier de la Mouzaïa, à Paris, permet de se rendre en province sans prendre le train.

34     Tapis franc : « Taverne, cabaret mal famé où se réunissaient les malfaiteurs. » (TLFi).

Tu t’es fait broder d’or par l’empereur bohème.
Ta vie est une farce et se guinde end poème.
Et que m’importe à moi, penseur, juge, ouvrier,
Que décembre, étranglant dans ses poings février,
T’installe en un palais, toi qui souillais un bouge !
Allez aux tapis-francs de Vanvre et de Montrouge,
Courez aux galetas, aux caves, aux taudis,
Les échos vous diront partout ce que je dis :
— Ce drôle était voleur avant d’être ministre !

Victor Hugo, Les Châtiments, livre IV : Quelqu’un, Pléiade de Pierre Albouy, Gallimard 1967, page 102

35     Cagou : « Misérable, gueux vivant seul » ou « Chef des voleurs (TLFi).

36     Charles Desmaze (1820-1900) : Histoire de la médecine légale en France d’après les lois, registres et arrêts criminels, Charpentier 1880, 340 pages. La citation se trouve page cent.

37     Il ne s’agit pas du château de Marly proprement dit, qui, depuis l’an dernier (1879) appartient à la Présidence de la République mais du Château du Verduron à Marly, comme nous le verrons ci-dessous, que Victorien Sardou (1831-1908) a acheté en 1863 (il avait alors 32 ans).

Le château du Verduron

38     Antoine Sardou (1803-1894) avait épousé en 1830 Marie Viard (1809-1882).

39     Jean-Baptiste Greuze (1725-1805).

40     Balaam était un devin moabite envoyé par son roi pour maudire Israël. Devant se rendre sur place, son ânesse a été arrêtée par la main de Dieu. Ça fonctionne moins bien de nos jours.

41     Guy-Crescent Fagon (1638-1718), premier médecin du roi de 1693 à la mort de Louis XIV en septembre 1715.

42     Joseph Sieyès (1748-1836), prêtre révolutionnaire, député du Tiers-État, a fini en 1799 comme Président du Sénat.

43     Charles Michel de Trudaine de La Sablière (1766-1794), guillotiné le 26 juillet avec son frère, Charles-Louis.

44     Augustin de Saint-Aubin (1736-1807), dessinateur et graveur. Ce bal paré est celui du seize décembre 1774, la gravure est d’Antoine-Jean Duclos (1742-1795).

Eau-forte, collection BNF

45     Victorien Sardou, Patrie ! drame historique en cinq actes et huit tableaux créé au théâtre de la Porte-Saint-Martin en 1869. L’action se déroule à Bruxelles en 1568. La Haine, drame en cinq actes et huit tableaux, musique de scène de Jacques Offenbach représenté au théâtre de la Gaîté (Arts-et Métiers) en décembre 1874. L’action est à Sienne, en 1369.

46     Centaines de représentations.

47     Œuvres de Rabelais précédées de sa biographie et d’une dissertation sur la prononciation du français au XVIe siècle, et accompagnées de notes explicatives du texte par M. A. L. Sardou, chez J. Gay & fils, San Remo 1874, trois volumes, le premier illustré d’un portrait de François Rabelais en frontispice.

48     Une traduction, en 1856, du Dulce Bellum Inexpertis de 1515.

49     Jérôme Cardan (1501-1576), mathématicien, philosophe et astrologue Italien.

50     Vraisemblablement d’après Les Amours du chevalier de Faublas, roman de Jean-Baptiste Louvet de Couvray (chez Ambroise Tardieu, 1787-1790, trois volumes). Jean-Baptiste Louvet (1760-1797), mort de la tuberculeuse à l’âge de 37 ans. Ce roman est paru en Pléiade en 1965 dans le volume « Romanciers du XVIIIe siècle » (volume II) par Étiemble. On le trouve aussi en Folio.