Deux-centième anniversaire de sa fondation
« Chronique » parue dans Le Temps du 22 octobre 1880 et mise en ligne le 22 juin 2026. Temps de lecture : 27 minutes (plus sept minutes pour les annexes).
Annexe I : « Le Carnet d’un mondain » par Étincelle — Annexe II : La Maison de Molière, par François Coppée — Notes
Contrairement à la plupart des Chroniques, qui ne paraissent que dans Le Temps, ce texte est aussi paru, sans modification notable, dans l’édition en volume de La Vie à Paris chez Victor Havard.

C’est ce soir que commencent les représentations solennelles organisées par M. Émile Perrin1, pour célébrer le deuxième centenaire de la fondation de la Comédie-Française2. Ce jubilé de la maison de Molière a été précédé hier par une répétition de gala qui comptera parmi les soirées célèbres de l’histoire du théâtre. Tout Paris, cette fois, et non plus seulement le tout Paris des premières, s’est trouvé rassemblé dans cette admirable salle où, comme le dit fort éloquemment M. Coppée, la langue qu’on parle vaut le drapeau qu’on défend ailleurs.
Une marquise, rayée de rose, tendue devant la Comédie-Française, conduit, par une façon d’antichambre improvisée, au péristyle, où, parmi les odeurs et les plantes vertes, les bustes de marbre semblent comme rajeunis. Au haut de l’escalier qui conduit aux balcons et aux loges, on se presse pour voir l’entrée de la représentation, comme on le faisait jadis pour voir la sortie des Italiens. Ici, presque chaque spectateur a un nom illustre et chaque personne qui défile incarne un talent ou une renommée. On jette un coup d’œil sur la salle avant le silence grave qui précède ici chaque lever de rideau, mais qui, cette fois, est plus profond encore, comme si cette toile rouge allait se lever à la fois sur les siècles désormais historiques et sur les perspectives pleines d’espoir de l’avenir.
Tout le monde est en toilette, les hommes cravatés de blanc, les femmes parées comme pour un bal3. Dans les loges, les sommités du talent ou du pouvoir. On a attendu, pour lever le rideau, l’arrivée du président de la République. Il s’installe, avec Mlle Grévy4, dans son avant-scène. Victor Hugo occupe, avec sa famille et des amis, une loge de face qui restera ouverte pendant les entr’actes, et chacun saluera ce grand vieillard aux cheveux blancs. M. Alexandre Dumas fils est à gauche dans une loge, ayant à sa gauche M. le général de Galliffet5. En face de lui, dans une loge, M. Victorien Sardou. En bas, aux fauteuils, l’Académie, M. Caro6 causant avec M. John Lemoinne7. Dans une baignoire, M. le duc d’Aumale8, et tout près de lui, la figure militaire et sympathique de M. Jules Sandeau9. Mme Edmond Adam, à côté de M. de Girardin10. La loge de M. Camille Doucet11 à côté de la loge de M. Victor Hugo. Il faudrait citer bien des noms pour donner le tableau de cette fête de notre théâtre national.
M. Henri Lavoix12, érudit des plus fins, a publié, un jour, une précieuse plaquette, la Première représentation du Misanthrope, où il parle de la salle et des acteurs, et des spectateurs du 4 juin 1666, comme le pourrait faire le Monsieur de l’orchestre13 d’aujourd’hui. Chapelle, Mignard, La Fontaine, Gilbert, Chappuzeau, Loqueteau, La Clairière, de Villiers, Montfleury, les peintres, les sculpteurs, les poètes et les grands seigneurs, le duc de Roquelaure, le duc de Mercœur, le comte d’Harcourt, M. de Vendôme, M. de Gourville, le maréchal d’Aumont, Mme de Cœuvres, Mme de Caderousse, Mlle de Guénégaud, Mme de Sablé, Mme de Sévigné, Mme de la Fayette, le duc de La Rochefoucauld, — combien d’autres ! — sont là, écoutant, applaudissant ou critiquant Alceste. Beaucoup de ceux-là étaient morts, le 18 octobre 1680, jour où, pour la première fois après la jonction faite entre les deux troupes de comédiens, ceux de l’hôtel de Bourgogne et ceux de Molière, la troupe des Comédiens français, devenue la Compagnie, donna, le dimanche 25 août 1680, une représentation composée de Phèdre et des Carrosses d’Orléans, pièce encore nouvelle de Champmeslé, et encaissa 1 424 livres 5 sols, qui ne furent point partagés, quelques intérêts restant à régler, et sur lequel total on mit, les frais prélevés, 1 298 livres 16 sols sous séquestre.
La véritable date de la première représentation donnée par la Comédie-Française est donc, je le répète, du 25 août 1680, la lettre de cachet, signée Louis, avec le cachet de Louis XIV, et au bas Colbert, et réunissant en une seule Compagnie les deux troupes, étant cependant datée de Versailles, vingt et unième jour d’octobre 1680 :
« De par le Roy,
« Sa Majesté ayant estimé à propos de réunir les deux troupes de comédiens établis à l’Hôtel de Bourgogne et dans la rue Guénégaud, à Paris, pour n’en faire à l’avenir qu’une seule, afin de rendre les représentations des comédies plus parfaictes par le moyen des acteurs et des actrices auxquels elle a donné place dans ladite troupe, etc. »
Aujourd’hui 21 octobre 1880, il y a donc — officiellement — deux cents ans que la Comédie-Française existe.
Il y a eu hier, jour pour jour, deux cents ans, le dimanche 20 octobre 1680, la Comédie donnait Soliman, « pièce nouvelle de M. de la Tuilerie », et faisait 820 livres de recette. Jour pour jour, à l’heure où j’écris ces lignes, la Comédie donnait, il y a deux siècles, l’Avare, et encaissait 547 livres 5 sols.
Deux siècles ! Et, à travers tant de révolutions qui ont renversé tant de trônes, la Comédie-Française est demeurée toujours debout. Cette fondation de Louis XIV, basée d’ailleurs, chose étrange, elle, née d’une volonté monarchique, sur un des principes de la démocratie qui fut longtemps un des desiderata du socialisme — le principe de l’association — cette maison de Molière est devenue une de nos gloires nationales. Elle est restée, de toutes ces fameuses institutions que l’Europe nous envie, la seule invaincue, peut-être la seule inimitable, et ses comédiens, tour à tour comédiens du roi, comédiens de la nation, comédiens de l’empereur, ont toujours été les artistes de la France et du grand art théâtral français.
Ce n’est pas la soirée d’hier qui peut leur enlever leur prestige. M. Émile Perrin a fait là œuvre exquise d’artiste et de lettré. Il a dignement célébré le centenaire de la noble maison qu’il a la gloire d’administrer. Un volume de choix, qui paraît aujourd’hui même et qui, publié par Jouaust et Ollendorf, contient, outre une notice de M. P. Régnier14, le texte original du Bourgeois gentilhomme et de l’Impromptu de Versailles et des vers de M. Coppée15, un volume qui restera comme chose précieuse, est dédié à M. Émile Perrin. Ce n’est là que justice. On lira avec infiniment d’intérêt et de plaisir les pages que M. Régnier, le comédien savant — dans son art et hors de son art — a mis en tête de ce volume.
La représentation d’hier, qui a fini très tard, a commencé par le Bourgeois gentilhomme, dont on a joué le premier, le second et le troisième acte, en comédie-ballet avec la musique de Lully. Rien de plus charmant que cette luxueuse restitution archéologique. M. Perrin nous devrait donner le total des sommes qu’a coûté cette reprise. Ce serait à publier en regard du chiffre de la première représentation à Chambord.
Il ne m’appartient point de critiquer les comédiens. Je fais ici ce qu’eussent fait Loret16 jadis ou Robinet17-18 :
Mardi, ballet et comédie
Avec très bonne mélodie…
Très bonne, en effet. Les airs de Lully, fort joliment arrangés par J.-B. Wekerlin19, ont ravi l’auditoire. Cela est mélancoliquement vieillot, doucement solennel. Cela évoque tout un siècle majestueux, marchant en cadence sous sa perruque. On se serait cru à Marly, pendant une promenade du grand roi autour des Pavillons. M. Paul Lacroix20, qui assistait hier à la représentation — comme tous les moliéristes — me disait qu’il y a à, la Bibliothèque de l’Arsenal sept gros volumes manuscrits et inédits de musique de Lully, provenant de la bibliothèque du comte d’Artois.
Les costumes du Bourgeois gentilhomme, les bergerades en musique chantées par Mlle Jacob et deux autres élèves du Conservatoire, les gavottes et les sarabandes exécutées par les danseurs de l’Opéra ont vraiment fait grand plaisir. M. Truffier21 a été charmant dans le rôle de ce maître de danse que jouait si joliment l’acteur Faure dont on a exécuté hier toute une scène, une addition qui n’est point de Molière.

Gravure de Benjamin Damman extraite de l’ouvrage édité par Jouaust et Ollendorff, objet de la note 15 »
Puis est venu l’Impromptu de Versailles. Joli décor, somptueux costumes. M. Coquelin22 jouait Molière, un rôle qui n’a jamais été joué que trois fois, la première fois par Molière lui-même, la seconde fois le 12 mai 1838, par Samson, le jour de la représentation donnée au bénéfice du monument de Molière23 (c’était, ce soir-là, Népomucène Lemercier24 qui avait été chargé de la pièce de vers, comme hier Coppée), — la troisième fois, enfin, hier, dans cette soirée qui comptera parmi les grands succès du comédien.
On s’est amusé à cette scène de coulisses du temps du grand roi, mais c’est là une pièce qui aurait besoin d’être jouée avec des notes. Ce fut, pour Molière, quelque chose de ce qu’est une brochure pour Dumas fils. Il répondait à Boursault25 et à d’autres, et il répondait, vertement. Le Peintre se moquait de son Portrait.

Hier Coquelin donc incarnait Molière, Delaunay26 La Grange27. Lorsque Molière, parlant à ses comédiens et les conseillant, arrive à La Grange et lui dit :
— Pour vous, je n’ai rien à vous dire !
On a fait à Delaunay une ovation flatteuse. Toute la salle a battu des mains.
Mlle Bartet28, charmante en robe blanche relevée de bleu, ses juvéniles épaules sortant, élégantes de son corsage ouvert, jouait Mlle Béjart ; Mlle Samary29, Mlle du Croisy30 ; Mlle de Brie31, l’Éliante32 de Molière, dont le grand succès fut Agnès, la jolie Mlle de Brie, la Lucile du Dépit amoureux et la Cécile de 1’Étourdi, c’était Mlle Broisat33, en robe blanche et rose, tandis que Mlle du Parc34, la femme des grandes séductions, comme l’a appelée un critique de nos jours, cette Mlle du Parc que Molière a aimée, que la Fontaine et Racine ont trouvée charmante et qui inspira une passion à Corneille vieilli, Mlle du Parc qu’on appelait la Marquise, c’était Mlle Croizette35, souriante et fine comme un buste de Pajou36 et costumée admirablement, pareille à un Velasquez ou plutôt à un Carolus Duran37.
Je songeais, en écoutant Coquelin jouer Molière, qu’il n’était pas possible de contester au grand comique son talent de comédien. M. Régnier, qui vient d’écrire dans sa Notice ce qu’il nous disait un jour, nous a souvent cité des jugements qui prouvent que Molière acteur était excellent. La preuve, c’est que ses ennemis allaient répétant que ses pièces ne faisaient d’argent que parce qu’il jouait lui-même ! « On verra quand il ne sera plus là ! »
On voit aussi par l’Impromptu que Molière excellait à imiter les acteurs de son temps, et que cette plaisanterie, si fort goûtée des Parisiens actuels, était déjà à la mode du temps de Louis XIV. M. Brasseur38, l’imitateur extraordinaire, savait-il qu’il a, en ce genre, Molière pour prédécesseur ?
À peine le rideau était tombé sur 1’Impromptu de Versailles qu’il s’est relevé sur toute la troupe, sociétaires et pensionnaires, dans la diversité de leurs costumes tragiques ou comiques : Mlle Favart39 en peplum, Mlle Madeleine Brohan40 en Elvire41, Mlle Dinah Félix42 en soubrette, Mlle Dudlay43 en Camille44, M. Maubant45 en Auguste, M. Worms46 dans son costume de l’Impromptu, M. Laroche47 dans son habit de Dorante48.
M. Got49, doyen, s’est alors avancé et, d’une voix émue, il a récité la poésie de M. François Coppée, la Maison de Molière.

Première page (XXIII) du texte de François Coppée dans l’ouvrage édité par Jouaust et Ollendorff pour le deux-centième anniversaire de la fondation de la Comédie-Française
De beaux vers, larges, virils, pleins de pensée et de souffle, d’une langue très simple et très fière. Des vers où l’on a applaudi bien des traits, l’un qui est un souvenir à l’Alsace, l’autre un hommage de notre génération à Victor Hugo50 :
Tout crépuscule annonce une aurore future,
Et l’on ne doit jamais douter du lendemain.
Comparez l’Océan et le génie humain ;
Tous les deux sont régis par une loi conforme.
Après les petits flots vient une lame énorme ;
Un silence plus long suit son écroulement,
Et l’eau beaucoup plus loin recule en écumant ;
Sur la grève elle s’est, en râlant, retirée ;
Mais rien ne contiendra l’assaut de la marée ;
Et tu le sais, ô siècle éternellement fier
De voir l’œuvre d’Hugo monter comme la mer !
Cc dernier vers a été acclamé et l’on s’est tourné vers la loge au fond de laquelle se cachait l’auteur d’Hernani, dont on chantera aussi, dans l’avenir, les centenaires.
Je reprocherai seulement à M. Coppée d’avoir dit de Musset qu’il fut un « rossignol trop tôt tombé du nid ». Le poète de l’Espoir en Dieu51 et des Nuits52 est mieux et plus qu’un rossignol. Quels documents humains que ses sanglots ! Rossignol ! Il eût été furieux, le malheureux qui s’entendait, de son vivant, comparer à Mme Waldor53, et que Lamartine appelait « jeune homme au cœur de cire ».
Lamartine vieilli qui me traite en enfant54 !
M. Got, qui a dit ces vers et le poète qui les a écrits avec une véritable inspiration ont été salués comme ils le méritaient. On a fait relever le rideau et, encore une fois, comme dans une apothéose, ce groupe coloré de comédiens nous est apparu devant un portique au fronton duquel se détachaient ces deux mots éloquents : Comédie-Française, et où, à la lorgnette, j’ai pu lire ces deux glorieuses files de noms bien français et se faisant face les uns aux autres :
Corneille
Molière
Racine
Voltaire
Regnard
Destouches
Marivaux
Beaumarchais
Victor Hugo
Alfred de Musset
Alexandre Dumas
Casimir Delavigne
Scribe
Augier
Alexandre Dumas fils
Sardou
Puis le lourd rideau est retombé encore une fois, comme sur un des tableaux les plus émouvants que nous ayons vus au théâtre, et il nous reste aujourd’hui de cette soirée, qui fait tant d’honneur à M. Perrin, comme le sentiment d’un triomphe el le spectacle d’un couronnement.
C’est là comme l’Apothéose de la Comédie-Française.
Annexe I « Le Carnet d’un mondain »
Ce texte, signé Étincelle55, est paru en une du Figaro du 22 octobre 1880, colonne quatre. Les notes seront peu fréquentes.
Rien d’extraordinaire dans les toilettes de mercredi soir à la Comédie-Française pour la représentation en l’honneur de Molière.
Un éclectisme singulier, voilà ce qu’on pouvait constater : il y avait des robes décolletées, des robes demi-décolletées, des robes de ville et des robes de chambre. Ces dernières, portées sans doute pour tenir compagnie au Bourgeois gentilhomme.
Mlle Grévy était en robe de surah rose, ouverte carrément, garnie de dentelles blanches avec bouquet de roses de côté.
En face d’elle, Mme de Beyens, toutes voiles dehors, en toilette décolletée de pékin noir et blanc avec des diamants.
La jeune Mme Cochery, très jolie toilette de satin merveilleux blanc. Corsage Révolution à revers, garnis d’une broderie cachemire. Mme Andrieux, en gaze noire ; une fleur de diamants dans les cheveux. Mme Adam, coiffée d’un chapeau Rembrandt. On voyait miroiter des diamants, dans la loge du Président de la Chambre, mais je ne puis pas abaisser le grillage de la vie privée.
Mme Alexandre Dumas avait amené sa plus jeune fille, Mlle Jeannine, une enfant, qui a toutes les grâces spontanées de l’enfant avec le sérieux d’un esprit supérieur. Elle était vêtue de blanc, avec deux roses au corsage. Son visage, aux grands yeux intelligents, rappelle trait pour trait celui de son père.
En somme, peu de mondains à cette solennité, et surtout peu de mondaines. La seule femme qui ne tenait ni au gouvernement ni aux lettres, c’était Mme de Pully, accompagnée de Mme de Colobrin, sa sœur.
Un chroniqueur bien informé devant savoir ce qui se passe au fond de la pensée, voici les opinions que j’ai recueillies.
Opinion d’un amateur éclairé : Ce Lulli ! Quelle musique, quel charme, quelle distinction, avez-vous remarqué le motif du menuet ? On voit Madame Henriette s’avançant gracieusement sur ce motif-là (À part) : J’aime joliment mieux : Bu qui s’avance56.
Opinion d’un auteur dramatique : Ce Molière, quel homme ! Les moindres improvisations sont des traits de génie ! Comme cela rabaisse toutes les réputations d’aujourd’hui ! (À part) : Quelle vieille balançoire !
Opinion d’une jolie femme qui tient à paraître spirituelle.
Il y a dans ce style du temps passé, une simplicité noble, un atticisme57… Ne trouvez-vous pas que sous sa forme un peu vieillie, c’est comme un bibelot exquis, bien mis en lumière ? — (À part) : C’est mourant, mais je voudrais bien savoir l’adresse du coiffeur et du couturier de Mlle Croizette.
Opinion d’un fonctionnaire : Avez-vous remarqué la longue conférence de M. Ferry avec M. Turquet58 ? Savez-vous que Gambetta n’est pas sorti de sa loge ? Le général de Galliffet est allé dire bonsoir à Mme Adam. — Comment trouvez-vous le spectacle ? — Oh ! Coquelin ! prodigieux !
Opinion d’un radical : Je n’aime Molière que dans Tartuffe. — Leur Louis XIV, ce n’était jamais qu’un réactionnaire.
Opinion d’un réactionnaire : C’est sous les monarchies seulement que fleurissent des génies pareils. — (À part) : Pas drôles tous les jours, mais puisque le Grand-Roi s’en contentait…
Opinion de Giboyer59 : Dumas, ne serait pas fichu de nous écrire une brochure comme ça. — (À part) : C’est moi, si je lui avais flanqué une machine pareille qu’on aurait envoyé asseoir !
Opinion d’un optimiste : Des jolies femmes dans la salle et sur la scène. Croizette et Samary délicieuses. Des décors parfaits, des costumes superbes. Deux ou trois scènes excellentes dans le Bourgeois gentilhomme, on serait content à moins.
Opinion d’un académicien : Les traditions, ce sont les aromates où se conserve le génie d’une nation.
Opinion d’un pessimiste !!!!!
Étincelle.
Annexe II : La Maison de Molière
Par François Coppée
La Maison de Molière
Poésie
dite à la Comédie-Française le 21 octobre 1880
par M. Got
doyen des sociétaires
Jadis, quand à travers le Maine ou la Bretagne
Il traînait après lui ses acteurs de campagne,
Plus d’une fois, surpris en plein champ par le soir,
Molière a dû frapper aux portes d’un manoir ;
Et là, passant suspect, voyageur qui dérange,
Peut-être a-t-il parfois dû coucher dans la grange
Qu’ouvrait en maugréant quelque insolent valet.
Seul, le sublime fils du grand Shakspeare, Hamlet,
Aurait vu sur ce front la marque souveraine ;
Seul, il eût fait accueil à la troupe foraine,
En leur disant à tous, avec beaucoup d’honneur :
« Soyez les bienvenus, Messieurs, dans Elseneur ! »
Les temps sont bien changés ; et Molière, à cette heure,
Donne asile en sa grande et célèbre demeure
Aux maîtres du passé comme aux maîtres présents ;
Aujourd’hui même, elle est vieille de deux cents ans,
Et dans cette maison, son œuvre, son idée,
Que plus que le Grand Roi son génie a fondée,
Et qui pour la pensée humaine est un besoin,
Le rêveur qui jadis, étendu dans le foin,
Peut-être méditait déjà Le Misanthrope,
Ce soir à tout Paris, à la France, à l’Europe,
Au monde, où ses chefs-d’œuvre en tous lieux sont connus,
Peut dire avec orgueil : « Soyez les bienvenus ! »
Deux cents ans ! Songez-y… Quelle éclatante gloire
Demeure intacte après deux siècles dans l’histoire ;
Presque aucune. Quel roi, quel césar, quel tribun
Reste debout après deux siècles ? Presque aucun.
Le souvenir s’en va des gagneurs de batailles
Comme leurs fronts laurés s’usent sur les médailles ;
La voix qui fit tomber les murs de Jéricho
S’éteint dans l’avenir profond et sans écho ;
L’herbe pousse en cachant la colonne abattue,
Et l’échafaud se dresse où planait la statue.
Tout disparaît. L’Art seul a l’immortalité !
Et le plus clair esprit qui jamais ait été,
Molière, dont sans cesse une foule empressée
Acclame, en s’enivrant du vin de sa pensée,
Le nom toujours plus pur, plus illustre et plus beau,
Il a son temple, lui qui n’a pas de tombeau !
Mais il n’est pas jaloux ; il reçoit dans ce temple
Tous ceux pour qui son œuvre est l’éternel exemple ;
Et quand Louis quatorze autrefois ordonna
Qu’avec Tartuffe on pût jouer Phèdre ou Cinna
Et que l’on réunît pour la même besogne
La maison de Molière à l’hôtel de Bourgogne,
Son ombre fut heureuse ; elle tendit les mains
Au plus tendre des Grecs, au plus fier des Romains ;
Et, par notre immortel Molière présidée,
La grande trinité classique était fondée !
Aussi c’est protégés par ces trois noms égaux
Que, depuis lors, Regnard, Voltaire, Marivaux,
Le Sage, Beaumarchais, Sedaine, et tant de maîtres
Qui restent grands encore après de tels ancêtres
Et dont le vieux logis conserve, hospitalier,
L’œuvre sur le théâtre et le buste au foyer,
Éloquents prosateurs, poètes pathétiques,
Se sont transmis, ainsi que les coureurs antiques,
La tradition sainte et le flambeau sacré
De l’idéal par qui le monde est éclairé !
Vous pouvez être fiers, ô classiques de marbre !
Car votre œuvre grandit toujours, comme un vieil arbre
Qui, lorsque vient l’avril, pousse dans tous les sens
La robuste fraîcheur de ses rameaux puissants,
Tout heureux d’abriter sous ses vertes ombelles
Tant de jeunes oiseaux et de chansons nouvelles.
Là, le moindre poète est utile, et tout sert
À l’admirable accord du sublime concert
Dès qu’une voix se tait, une autre voix s’élance.
Le ciel de l’art fut plein d’un douloureux silence
Lorsque le chant amer et tendre s’éteignit
De Musset, rossignol trop tôt tombé du nid.
Mais on ne suspend point l’effort de la nature ;
Tout crépuscule annonce une aurore future,
Et l’on ne doit jamais douter du lendemain.
Comparez l’Océan et le génie humain ;
Tous les deux sont régis par une loi conforme.
Après les petits flots vient une lame énorme ;
Un silence plus long suit son écroulement,
Et l’eau beaucoup plus loin recule en écumant ;
Sur la grève elle s’est, en râlant, retirée ;
Mais rien ne contiendra l’assaut de la marée ;
Et tu le sais, ô siècle éternellement fier
De voir l’œuvre d’Hugo monter comme la mer !
Quant à nous, ce n’est pas sans un sentiment triste
Que nous parlons ici de gloire qui résiste.
L’acteur périt avec le public qui l’aima.
Les plus vieux d’entre vous ont-ils pu voir Talma ?
Andromaque et Le Cid sont illustres de reste ;
Mais qui créa Rodrigue et qui jouait Oreste ?
Pourtant, des grands auteurs interprètes fameux,
Lekain, Mars ou Rachel n’ont-ils pas, tout comme eux,
Conservé, purs de toute influence mauvaise,
Le charme et la grandeur de la scène française,
Et, comme nos anciens, sommes-nous pas encor
Les gardiens vigilants du noble et cher trésor ?
N’avons-nous pas servi cette langue chérie
Qui mieux qu’un étendard résume la patrie,
Ce doux langage auquel on ne renonce pas,
Là même où l’étranger force à le parler bas ?
Sa gloire, avec respect nous l’avons conservée.
Aussi, modestement, mais la tête levée,
Nous osons nous tenir devant nos grands patrons.
Hélas ! c’est tout entiers que nous disparaîtrons ;
Mais, en donnant l’amour des beaux vers et du style,
Nous aurons fait du moins œuvre d’art, œuvre utile,
Et rempli dans le monde un devoir assez beau,
Nous, les humbles soldats qui gardons le drapeau !
François Coppée
Notes
1 Émile Perrin (1814-1885), orphelin d’un conseiller à la cour royale, a d’abord étudié la peinture dans les ateliers de Gros et de Paul Delaroche avant d’exposer dans divers salons et de vendre un peu. Parallèlement, Émile Perrin rendait compte dans la presse de ces mêmes expositions, ou d’autres. En 1848, l’avocat Alexandre Ledru-Rollin (1807-1874), ministre de l’Intérieur, lui achète une peinture, Le Grand Corneille chez le savetier, qui lie les deux hommes. Le ministre de l’Intérieur est à cette époque aussi en charge des théâtres et des beaux-arts. La fonction de directeur de l’Opéra-comique étant vacante Alexandre Ledru-Rollin nomme celui qui est devenu son protégé à cette place enviable. Émile Perrin tiendra le poste avec honneur jusqu’en 1857, date à laquelle il laisse la place à Nestor Roqueplan. Après les directions problématiques de ce dernier et de son successeur, Émile Perrin est rappelé cinq ans plus tard, en 1862, et pour les mêmes raisons prend aussi la direction de l’opéra de Paris. La troisième république survenant, le huit juillet 1871 Émile Perrin est nommé administrateur de la Comédie-Française en remplacement d’Édouard Thierry, qui retourne à ses bureaux de l’Arsenal (la liste des administrateurs de la Comédie-Française de Wikipédia est ici fautive). Émile Perrin est demeuré à ce poste jusqu’à sa mort, pénible, le huit octobre 1885. Son record de longévité à ce poste (14 ans) sera largement battu par Jules Claretie, qui y restera deux fois plus longtemps. Voir l’article d’Auguste Vitu dans Le Figaro du neuf octobre 1885, deux dernières colonnes de une.

Émile Perrin en 1883, par Lucques, pour l’hebdomadaire Le Monde parisien (musée Canavalet)
2 L’événement, comme on s’en doute, a été l’occasion de nombreux articles de journaux. On lira, bien entendu la « Chronique théâtrale » de Francisque Sarcey dans Le Temps de lundi prochain 25 octobre. On pourra lire aussi les articles d’Auguste Vitu dans Le Figaro des 21 et 22 octobre et aussi « Le Carnet d’un mondain » d’Étincelle (reproduit ici en Annexe I) dans ce même Figaro du 22 octobre, page deux.
3 Lire, en annexe I, « Le Carnet d’un mondain » signé Étincelle, paru en une du Figaro du 22 octobre 1880.
4 Jules Grévy (1807-1891), Président de la République succédant à Mac Mahon, de janvier 1879 à décembre 1887. Alice Grévy (1849-1938), épousera dans un an exactement, le richissime Daniel Wilson, homme politique véreux, qui causera la chute de son beau-père pour une minable affaire de trafic de décorations. Il sera acquitté et réélu Conseiller général.
5 Gaston de Galliffet (1831-1909), brute sanguinaire, a fait, comme souvent les gens de cette nature, une carrière brillante, au Mexique, et en 1870 deux guerres perdues. Il n’a gagné que face à des civils, pendant la Commune. Pour une raison mystérieuse, où la psychanalyse aurait son rôle, Jules Claretie a une certaine sympathie pour les militaires. De plus, Galliffet ne lui est pas inconnu. Dans ses Souvenirs du dîner Bixio, à la date du sept février 1887, il écrira : « Tanné, en cuir, le nez busqué, la bouche fendue comme d’un coup de sabre et laissant voir sous les moustaches en croc des dents aiguës, blanches, le général me parle de la guerre. »
6 Vraisemblablement Elme Caro (1826-1887), professeur de philosophie à la Sorbonne, docteur ès lettres, maître de conférences à l’ENS, inspecteur général de l’Académie de Paris, a été élu à l’Académie française en 1874 contre Hippolyte Taine au fauteuil de Ludovic Vitet.
7 John Lemoinne (1815-1892), collaborateur puis directeur du Journal des débats, a été élu à l’Académie française en 1875 au fauteuil de Jules Janin. Il a été élu sénateur inamovible (centre-gauche) en février dernier, et a été, en mai, ministre plénipotentiaire à Bruxelles pendant deux semaines exactement avant de démissionner.
8 Henri d’Orléans (1822-1897), fils de Louis-Philippe, militaire.
9 C’est avec peine que l’on trouve un aspect militaire à l’excellent Jules Sandeau, auteur dramatique et romancier (1811-1883), dont une photographie est reproduite ci-après. L’un des rares romans de Jules Sandeau dont on se souvienne encore aujourd’hui est Mademoiselle de La Seiglière, publié en 1847 chez Michel Lévy et adapté en une comédie quatre actes pour la Comédie-Française en novembre 1851. Jules Claretie a dressé un portrait de Jules Sandeau paru dans la collection des « Célébrités contemporaines ».

Jules Sandeau vers quarante ans par les photographes Bisson frères, « photographes de l’empereur, huit rue Garancière » (Musée d’Orsay)
10 Émile de Girardin (Émile Delamothe (1802-1881), va mourir en avril prochain. Fondateur du quotidien La Presse en 1836 il a aussi été député (gauche) à neuf reprises de 1834 à 1851 puis de 1877 à sa mort.
11 Directeur général de l’administration des théâtres en 1863, Camille Doucet (1812-1895) a été élu à l’Académie française en 1865. Il en est, depuis quatre ans, le secrétaire perpétuel. Il est de ces hommes qui, comme Jules Claretie, portent bien leur nom ; et son nom, Camille Doucet le porte sur son visage. Il est auteur de quelques comédies en vers, bien oubliées de nos jours.
12 Corrigé de Lacroix. Henri Lavoix (1820-1892), La Première représentation du Misanthrope, 4 juin 1666, Alphonse Lemerre, 1877, 54 pages.
13 Arnold Mortier (Arnold Mortje, 1843-1885), fut le précurseur des articles des « soirées parisiennes ». Après avoir signé ses articles « Le Domino » au Gaulois, pendant le second empire, Arnold Mortier entra au Figaro en 1873 où il signa « Un Monsieur de l’orchestre » jusqu’à sa mort à l’âge de 43 ans. La plupart de ses chroniques ont été réunies en volume sous le titre Les soirées parisiennes chez Dentu, de 1775 à 1885.
14 Philoclès Regnier (1807-1885), comédien majeur de la Comédie-Française, est le fils adultérin d’une comédienne (Charlotte Régnier de La Brière, dite Madame Tousez, 1788-1864) et a été élevé par un comédien et auteur dramatique, Léonard Tousez (1793-1829). Après avoir pris sa retraite en 1871 Philoclès Regnier est aujourd’hui directeur de la scène à l’Opéra.
15 Molière, L’Impromptu de Versailles ; Le Bourgeois gentilhomme ; précédés d’une notice par P. Regnier, et d’un À propos en vers, par François Coppée, Jouaust – Librairie des bibliophiles / Paul Ollendorff, 1880. Ouvrage offert à Émile Perrin en hommage des éditeurs. Cet ouvrage, tiré à cinq-cents-cinquante exemplaires (500+25+25), illustré par Benjamin Damman est introuvable de nos jours.

16 Jean Loret (1595-1665), poète et éditeur de la gazette Lettre en vers à Son Altesse Mlle de Longueville, traitant de politique, de théâtre, de littérature, des divertissements de la cour et des commérages des rues, est considéré comme l’un des précurseurs du journalisme. Ses écrits traitant avec simplicité de faits mineurs sont une source précieuse pour les historiens.
17 Lettre de Charles Robinet à Monsieur [frère du roi], à propos du Bourgeois gentilhomme, datée du 18 octobre 1670 : « Mardi, ballet et comédie, / Avec très bonne mélodie / Aux autres ébats succéda, / Où tout, dit-on, des mieux alla, / Par les soins des deux grands Baptistes, / Originaux et non copistes, / Comme on sait dans leur noble emploi, / Pour divertir notre grand Roi, / L’un par sa belle comédie, / Et l’autre par son harmonie. »
18 Charles Robinet de Saint-Jean (vers 1608-1698) est considéré comme l’un des pères de la critique dramatique. Plusieurs ouvrages sont parvenus jusqu’à nous, dont un périodique La Muse Royale, à Madame la princesse palatine ; un Panégyrique de l’École des femmes, ou Conversation comique sur les œuvres de Mr (sic) de Molière, édité « chez Nicolas Pepingue, au premier pilier de la grande salle du Palais et au Soleil d’or » et une Lettre en vers sur la mort de Molière : « Notre vrai Térence français / Qui vaut mieux que l’autre cent fois, / Molière, cet incomparable, / Et de plus en plus admirable / Attire aujourd’hui tout Paris ».

19 Jean-Baptiste Weckerlin (ou parfois, comme ici, Wekerlin, 1821-1910). Autodidacte, Jean-Baptiste entre tardivement au conservatoire (en 1844) où il est devenu professeur tout en composant avec succès. Voir sa nécrologie dans l’hebdomadaire Le Ménestrel du 28 mai 1910, page 173.
20 Paul Lacroix (1806-1884), bibliothécaire très érudit et conservateur à l’Arsenal. Paul Lacroix a écrit nombre d’ouvrages de sa spécialité et de son époque, sous différents pseudonymes afin que le pouvoir en place ne soit pas froissé par un de ses fonctionnaires. Son pseudonyme le plus connu est celui de « Bibliophile Jacob ».
21 Jules Truffier (1856-1943), comédien, sociétaire de la Comédie-Française. Voir le Journal littéraire de Paul Léautaud au douze octobre 1928 ou ici.
22 Constant Coquelin (1841-1909), dit Coquelin aîné (par rapport à son frère Ernest), est l’un des comédiens les plus notoires de son temps. Après son premier prix de comédie au conservatoire en 1860, Constant Coquelin a débuté à la Comédie-Française la même année et en est devenu sociétaire en 1864 pour la quitter en 1886 et y revenir en 1891 comme pensionnaire. En 1895, Constant Coquelin est entré au théâtre de la Renaissance, puis a pris la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin avec son fils Jean, jusqu’en 1901 où il a laissé cette direction à son fils seul. En 1897, il y a créé le rôle de Cyrano de Bergerac, ce qui lui a assuré une gloire éternelle. En 1911, son nom a été donné à une avenue à Paris (en fait une de ces impasses prenant sur le boulevard des Invalides). Constant Coquelin est le fondateur de la maison de retraite des vieux comédiens de Pont-aux-Dames, au sud de Meaux.
23 Le monument que nous connaissons de nos jours à l’angle de la rue Molière et de la rue Richelieu.
24 Népomucène Lemercier (1771-1840), poète et auteur dramatique, a été élu à l’Académie française en 1810. Il s’opposait à Victor Hugo qui lui succéda au fauteuil 14. Prononçant donc son éloge, Victor Hugo écrivit de lui : « Cet homme était prodigieux. Sa fortune, Messieurs, avait tout surmonté. […] Les plus illustres princes sollicitaient son amitié, les plus anciennes races royales cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son service. Il n’y avait pas une tête, si haute ou si fière qu’elle fût, qui ne saluât ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible, avait posé deux couronnes, l’une qui est faite d’or et qu’on appelle la royauté, l’autre qui est faite de lumière et qu’on appelle le génie. Tout dans le continent s’inclinait devant Napoléon, tout, — excepté six poètes, Messieurs, — permettez-moi de le dire et d’en être fier dans cette enceinte, — excepté six penseurs restés seuls debout dans l’univers agenouillé ; et ces noms glorieux, j’ai hâte de les prononcer devant vous, les voici : Ducis, Delille, Madame de Staël, Benjamin Constant, Chateaubriand, Lemercier. »
25 Edme Boursault (1638-1701), autodidacte, a commencé par publier quelques gazettes, attaqua L’École des femmes dans son Portrait du peintre ou la contre-critique de L’École des femmes. Au début de la scène V, de L’Impromptu de Versailles, Molière évoque cruellement le jeune Edme Boursault ce qui lui a valu la notoriété.

Début de la scène cinq de L’Impromptu de Versailles dans la Pléiade de Georges Couton, Gallimard 1971. Cette affaire Boursault se poursuit au-delà de la page 691 partiellement reproduite ici
26 Louis-Arsène Delaunay (1826-1903), est entré au Conservatoire à 18 ans, fut pensionnaire de la Comédie-Française à 22 ans où il joua les jeunes premiers pendant près de quarante ans. Ses souvenirs sont parus en 1901 chez Calmann-Lévy sous le titre Souvenirs de M. Delaunay, de la Comédie-Française, recueillis par le Comte Fleury avec une préface de Jules Claretie (387 pages).
27 La Grange (Charles Varlet, 1635-1692), est le troisième sociétaire de la Comédie-Française (sur actuellement 547 — contre 746 académiciens), avant Armande Béjart, quatrième. La Grange est toujours honoré par l’institution pour avoir tenu au jour le jour le registre de la comptabilité de la troupe et donc de ses activités depuis 1659.
28 Julia Bartet (Jeanne Regnault, 1854-1941), après une carrière au Vaudeville est entrée à la Comédie-Française en 1879 pour en devenir sociétaire l’année suivante. C’est afin d’éviter toute confusion avec sa consœur Alice Regnault (1849-1931) que Jeanne Regnault a dû prendre un pseudonyme.
29 Jeanne Samary (1857-1890), comédienne, est surtout connue par la douzaine de portraits que fit d’elle Auguste Renoir.
30 Mademoiselle Du Croisy (Marie Claveau, 1619-1703), a rapidement quitté la troupe de Molière à cause de son très mauvais caractère.
31 Catherine de Brie (Catherine Leclerc du Rozet, 1630-1706), fille de comédien, a joué Agnès jusqu’à un âge avancé.
32 Dans Le Misanthrope, Éliante est une cousine de Célimène. À la fin de la première scène, Philinthe s’adresse à Alceste : « La sincère Éliante a du penchant pour vous, / La prude Arsinoé vous voit d’un œil fort doux / Cependant à leurs vœux votre âme se refuse, / Tandis qu’en ses liens Célimène l’amuse,… »
33 Émilie Broisat (1846-1929), était déjà une comédienne d’expérience lorsqu’elle est entrée à la Comédie-Française en 1874 avant d’être élue sociétaire en 1877.
34 Mademoiselle Du Parc (Mademoiselle de Gorla, 1633-1668). Marquise est son prénom, dont on se souvient grâce aux Stances de Pierre Corneille : « Marquise si mon visage / A quelques traits un peu vieux / Souvenez-vous qu’à mon âge / Vous ne vaudrez guère mieux »… Marquise était en effet fort belle et n’a pas manqué de soupirants… et Pierre Corneille avait alors cinquante ans… Quelques siècles plus tard — comme quoi la poésie est immortelle — Georges Brassens popularisera ces stances.
35 Sophie Croizette (1847-1901), premier prix du conservatoire en 1869, a intégré la Comédie-Française immédiatement. Elle est devenue sociétaire en 1873 et prendra sa retraite en 1882, à 36 ans, pour épouser le banquier Jacques Stern.
36 Augustin Pajou (1730-1809), sculpteur, professeur, puis recteur de l’académie des Beaux-arts.
37 Carolus-Duran (1837-1917), peintre et sculpteur, a beaucoup étudié Diego Vélasquez (1599-1660) à Séville puis a épousé Pauline Croizette (1839-1912), sœur aînée de Sophie Croizette.
38 Georges Brasseur (1879-1906) est l’ancêtre de cette longue lignée de comédiens que nous connaissons encore aujourd’hui.
39 Maria Favart (Pierrette Pingaud, 1833-1908), a été adoptée à l’âge de 29 ans par un consul du nom de Favart (sans rapport avec le comédien Charles-Simon Favart (1710-1792)). Maria Favart est entrée à la Comédie-Française à l’âge de quinze ans et a été élue sociétaire à 21 ans. Elle a pris sa retraite au début de cette année 1880 mais est restée en place une année encore et continuera de jouer sur d’autres scènes pendant une vingtaine d’années.
40 Madeleine Brohan (1833-1900), est entrée au Conservatoire à quinze ans et à la Comédie-Française à dix-sept ans. La surprenante notice de Louis Judicis dans Les Théâtres de Paris de 1880 indique : « Les débuts de mademoiselle Madeleine Brohan ont produit une sensation profonde » au point qu’elle devin la maîtresse de Louis-Napoléon Bonaparte, de 25 ans son aîné, avant de se marier brièvement puis de divorcer deux ans plus tard et d’enchaîner les amants. On ne la confondra pas avec sa sœur aînée Augustine, comédienne et spirituelle femme de lettres.
41 Elvire, épouse trahie de Don Juan.
42 Dinah Félix (1836-1909), surtout connue pour être, avec sa sœur Rébecca (1829-1854), les sœurs cadettes de Rachel (1821-1858).
43 Adeline Dudlay (1858-1934) née en Belgique, entrée à la Comédie-Française à l’âge de 18 ans, sera élue sociétaire en 1883.
44 Il n’y a pas de Camille chez Molière. Jules Claretie pense peut-être à la nièce du baron de la comédie d’Alfred de Musset de 1834 On ne badine pas avec l’amour : « Sachez, manants, que la belle Camille, la nièce de votre maître, arrive aujourd’hui au château. Elle a quitté le couvent sur l’ordre exprès de monseigneur, pour venir en son temps et lieu recueillir, comme faire se doit, le bon bien qu’elle a de sa mère. Son éducation, Dieu merci, est terminée, et ceux qui la verront auront la joie de respirer une glorieuse fleur de sagesse et de dévotion. Jamais il n’y a rien eu de si pur, de si ange, de si agneau et de si colombe que cette chère nonnain ; que le seigneur Dieu du ciel la conduise ! »
45 Henri-Polydore Maubant (1821-1902) est entré à la Comédie-Française en 1842 et y a passé toute sa carrière. Il a été professeur au conservatoire en 1870.
46 Gustave Worms (1836-1910), a débuté à la Comédie-Française, à l’âge de 22 ans mais l’a quittée huit ans plus tard pour Saint-Pétersbourg où il a passé dix annnés au théâtre Michel, dans une ville où toute la noblesse parle couramment français. En 1874 on le retrouve à Paris, au Gymnase puis trois ans plus tard de retour à la Comédie-Française où il est rapidement élu sociétaire. Sensiblement à la même époque il devient aussi professeur au Conservatoire, où il aura Marguerite Moreno comme élève.
47 Jules Laroche (1841-1925), est entré à la Comédie-Française à l’âge de vingt ans avant de rejoindre rapidement le Gymnase puis de revenir à la Comédie-Française après une tournée en Amérique. Il prendra sa retraite en 1883.
48 Du Bourgeois Gentilhomme.
49 Edmond Got (1822-1901), a été admis au Conservatoire à 19 ans et a obtenu les premier prix de comédie deux ans plus tard. Il a débuté à la Comédie-Française à l’été 1844, et a été élu sociétaire en 1850 et doyen de 1873 à 1894. Edmond Got s’est toujours montré à l’aise dans les rôles comiques. Dans Du côté de chez Swann (I, II), Marcel Proust place Edmond Got au sommet.

Marcel Proust dans Du côté de chez Swann, Pléiade de Jean-Yves Tadié, Gallimard 1987, page 73
50 Le poème de François Coppée La Maison de Molière est reproduit en annexe II.
51 L’Espoir en Dieu est d’abord paru dans la Revue des deux mondes en février 1838 (page 476) avant d’être inclus dans les Poésies nouvelles éditées chez Charpentier en 1850.
52 Sous ce titre Les nuits, sont rassemblés quatre poèmes, Nuits de mai, de décembre, d’août et d’octobre, le plus connu. Ces poèmes ont d’abord été publiés dans la Revue des deux mondes entre 1835 et octobre 1837, suite à la rupture de Georges Sand avec Alfred de Musset au printemps 1835. Ces quatre poèmes ont ensuite été rassemblés dans le recueil des Poésies complètes, paru chez Charpentier à l’été 1840.
53 Mélanie Waldor (1796-1871), a épousé en 1922, à 26 ans François-Joseph Waldor, militaire belge. Peu de temps après son mariage Mélanie Waldor deviendra la maîtresse d’Alexandre Dumas (père), de six ans son cadet, et qui ne sera pas le dernier. Mélanie Waldor a écrit quelques romans et pièces de théâtre.
54 Alfred de Musset, Sonnet au lecteur : « Jusqu’à présent, lecteur, suivant l’antique usage, / Je te disais bonjour à la première page. / Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ; / En vérité, ce siècle est un mauvais moment. // Tout s’en va, les plaisirs et les mœurs d’un autre âge, / Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, / Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage, / Lamartine vieilli qui me traite en enfant. »… Ce poème, qui a éloigné les deux hommes, est paru en 1850 dans la Revue des deux mondes puis introduit en fin de son volume des Poésies nouvelles de 1850. Ce vielli est dur.
55 Sous cette signature se dissimule le journaliste marseillais Henry Fouquier (1838-1901), qui a utilisé plusieurs autres pseudonymes.

Fragment d’une affiche publicitaire pour L’Écho de Paris de 1890 où le portrait d’Henry Fouquier figure en quatrième position. En agrandissant l’image, on peut voir les portraits de quelques collaborateurs de ce quotidien dont les lecteurs de claretie.fr et ou de leautaud.com sont familiers : Valentin Simon (directeur), Anatole France, Aurélien Scholl, Henry Fouquier, Edmond Lepelletier, Henry Bauer, Francisque Sarcey, Séverine, Paul et Victor Margueritte, Clemenceau, Alfred Capus, Lucien Descaves, Laurent Tailhade, les frères Rosny, Montjoyeux, François de Nyon, Charles Foley. Le fond original de l’affiche, une mosaïque bleue, a été ici uniformisé.
56 Allusion à La Belle Hélène, opéra-bouffe d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy sur une musique de Jacques Offenbach créé au théâtre des Variétés en décembre 1864, donnant à la fin du premier acte le refrain suivant : « Le roi barbu qui s’avance, -bu qui s’avance, -bu qui s’avance, C’est Agamemnon ! » Bu qui s’avance est aussi le titre d’une revue en trois actes d’Alexandre Flan et William Busnach créée en décembre de l’année suivante au théâtre des Folies-Marigny, dont voici un extrait reconstitué :

57 Atticisme : « Ensemble des qualités de pensée et d’expression propres aux grands écrivains attiques (élégance, finesse, pureté de la langue, propriété et vigueur de l’expression, précision, simplicité, concision, etc.) » (TLFi)
58 Edmond Turquet (1836-1914) est, depuis février 1879, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Instruction publique chargé spécialement de la direction des Beaux-arts. Il sera élu cinq fois député de l’Aisne entre 1871 et 1889.
59 Giboyer est peut-être ici Émile Augier (1820-1889). Il s’agit à l’évidence de sa comédie en cinq actes Le Fils de Giboyer créé à la Comédie-Française en décembre 1862, qui avait choque par son anticléricalisme.
