« Chronique » parue dans Le Temps du trente octobre 1880 et mise en ligne le six juillet 2026. Temps de lecture : une petite demi-heure.
La Moabite — Résumé de l’action — Deux lettres d’Émile Perrin — Annexe I — Annexe II : Préface de Paul Déroulède — Notes
Fin mars 1880 la jeune République a voté, dans un grand brouhaha, les décrets relatifs à l’expulsion des congrégations religieuses non autorisées (note 13). Ce texte préfigure évidemment la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Les 25 années à venir vont être houleuses à ce propos. Là-dessus arrive le jeune et talentueux Paul Déroulède, 34 ans tout juste, avec sa Moabite, drame religieux. Prudemment il a situé son récit à une époque lointaine et dans un pays étranger, supposé barbare. Rien ne permet d’interdire la pièce mais personne ne veut prendre le risque de l’autoriser. Malheureusement pour lui, l’administrateur de la Comédie-Française, Émile Perrin (note 7), a fait des promesses à l’auteur, jusqu’à fixer le début des répétitions en août. Se rendant compte un peu tardivement de son imprudence, il demande à Jules Ferry, son ministre de tutelle de « le couvrir ». Le fin politique reste prudemment à l’écart et plus personne n’ose bouger…
La Moabite

Genèse 19
II y a une question Moabite, comme il y a une question d’Orient. Le pays de Moab1-2 est situé de ce côté-là, vers la mer Morte et le désert. M. Paul Déroulède3-4 publiera lundi prochain, avec une préface, la pièce qu’il lira dimanche chez Mme Adam, devant un public spécialement composé d’hommes critiques, littérateurs, personnages politiques, etc5. M. Déroulède accuse, paraît-il, M. Jules Ferry6 d’avoir empêché M. Perrin7 de jouer sa pièce en ne « couvrant » pas M. Perrin, et M. Turquet8 répond à M. Déroulède qu’on a, au ministère, une lettre de l’administrateur de la Comédie-Française qui « couvre » absolument le ministre. Les mots ont été dits exactement9-10-11.
Je ne puis donner encore aujourd’hui des extraits de cette œuvre, qui devait être représentée au mois de décembre et qu’on se contentera de lire ce mois-ci ; mais, puisque des indiscrétions ont été faites, il m’est permis de les compléter, d’analyser la Moabite comme si j’avais assisté hier à sa représentation et d’en conter aussi les aventures. C’est même par là que je vais commencer, car tout n’a pas été dit. Loin de là.
Au lendemain de la représentation de l’Hetman12 à l’Odéon, quelques amis de l’auteur, à qui plaît ce tempérament bien français, alerte et sympathique, de l’auteur des Chants du Soldat, lui demandaient s’il n’allait pas donner au théâtre une place essentiellement moderne, où sa verve et ses enthousiasmes se fussent épanouis à l’aise.
— Non, dit-il, je veux d’abord écrire une pièce biblique dont le sujet me tente !
C’était la Moabite. Elle date donc de près de trois ans, et on ne songeait guère alors aux Décrets13 contre lesquels elle se heurte aujourd’hui. Paul Déroulède se mit à l’œuvre. Il ne savait pas trop à quel théâtre il destinait alors son drame. La Comédie-Française n’avait pas accepté d’emblée l’Helman, l’Odéon était ouvert au jeune poète mais, pour être joué vite, M. Déroulède eût volontiers donné sa pièce à M. Chabrillat14 pour l’Ambigu, ayant hâte de se mettre à une œuvre nouvelle, à un Lazare Hoche, dont il avait l’idée où il voulait montrer la lutte entre la conscience du soldat et sa consigne et auquel il a renoncé depuis15.
M. Duquesnel16 lui demanda la Moabite lorsqu’elle fut écrite, et la pièce dut être un moment représentée à l’Odéon, l’an dernier, à pareille époque, avec M. Marais, Mme Marie Laurent et peut-être Mlle Automne ou Mlle Hélène Petit dans les principaux rôles17. Sur ces entrefaites, la Comédie-Française sembla s’ouvrir. M. Déroulède lut la Moabite au Comité et la pièce fut reçue d’acclamation. Elle devait être jouée en cette saison, et, au mois d’août dernier, les journaux annonçaient même sa mise en répétition et allaient donner la distribution des rôles ; on s’occupait déjà des costumes lorsque, tout à coup, le bruit se répandit que M. Perrin refusait de la représenter.
Dans l’espace de trois jours, l’administrateur de la Comédie-Française, qui avait, devant M. Émile Augier18, l’oncle de l’auteur19, annoncé qu’il allait mettre l’ouvrage en scène, faisait comprendre à M. Déroulède qu’il valait mieux pour lui attendre une occasion meilleure, une date plus éloignée. Je crois même qu’il parla d’une bonne fortune possible, dans l’avenir. Qui sait ? Mlle Sarah Bernhardt, retour d’Amérique20, riche et repentante, pourrait bien faire sa rentrée dans le rôle de la Moabite.
Et alors quelle attraction !
La perspective de voir Mlle Sarah Bernhardt incarner (le mot n’est pas très juste) son principal personnage ne séduisit pas l’auteur outre mesure. Il était enchanté d’avoir, pour jouer la Moabite, Mlle Croizette21, dont le charme spécial convenait bien à cette étrange fille du pays des idolâtres. Il demanda qu’on n’attendit point, et il se voyait déjà représenté. La Moabite cependant n’était pas en répétition22.
Les bruits de coulisses, qui vinrent bientôt aux oreilles de M. Déroulède, lui apprirent que M. Perrin craignait sans doute qu’on ne renouvelât contre lui, à propos de la Moabite, les injustes attaques dont il avait été l’objet au moment de Daniel Rochat23. Quelques membres de la commission du budget n’avaient alors parlé de rien de moins que du retrait de la subvention. M. Gatineau24 voulait même porter la question à la tribune, et il fallut que M. Lockroy25, le rapporteur de la commission, rappelât spirituellement ses collègues à la tolérance.
En vérité, se dit M. Déroulède, est-ce que ma pièce est dangereuse ? Est-ce que ma pièce est réactionnaire ?
Il ne s’en était point douté ! Républicain sincère, ayant vaillamment fait son devoir à l’heure du péril, il avait traité, selon sa conviction, un sujet dont il se sentait pénétré, et jamais sa pièce n’avait songé à la moindre allusion contre les Décrets, la pauvre Moabite qu’elle est.
Un doute pourtant l’obsédait. Il pria son ami Coquelin26 de demander à M. Gambetta, qui honore de son amitié l’ancien officier de turcos27 de la défense nationale, une ou deux heures de son temps. M. Gambetta répondit fort galamment au poète « Mon cher Tyrtée28, venez au Palais-Bourbon tel jour, à telle heure. » C’était au mois de septembre dernier. Déroulède alla au Palais-Bourbon, portant sous le bras les cinq actes cartonnés de bleu de son drame. Il lut la pièce tout entière à M. Gambetta. Il la lut même en deux jours, l’arrivée des ministres au Palais-Bourbon ayant, une première fois, interrompu la lecture, qui fut remise au lendemain.
M. Gambetta résuma pittoresquement son impression, qui fut très vive en dépit de cette lecture scindée. L’œuvre lui plaisait ; il avait bien quelques réserves à faire sur le dénouement, sur certaines théories politiques ; mais le drame l’avait fortement saisi. Il faudrait avoir sous les yeux quelques vers, arrêtés et commentés au passage, rapidement, par l’homme d’État parlant au poète. Les observations étaient singulièrement justes et précieuses. C’est un bon conseiller littéraire que l’éminent orateur.
Déroulède ne lui demandait pas, au surplus, son appui et M. Gambetta ne pouvait pas le lui donner. C’était l’avis du président de la Chambre qu’il voulait29, et il l’a eu, très cordial et très réel. Je crois même que M. Gambetta dit à l’auteur :
— J’en parlerai à Ferry.
Quelle est donc cette Moabite qui motivait tant de précautions et faisait naître tant de craintes ? C’est une pièce en cinq actes, qui devait être interprétée par Coquelin, Worms, Sylvain ou Maubant, Thiron ou Coquelin cadet (le seul rôle un peu comique du drame), Mmes Madeleine Brohan, Croizette et Reichemberg. Mlle Croizette jouait — ou allait jouer — la Moabite, M. Worms, Mizaël, Mme Madeleine Brohan, la mère de Mizaël, Coquelin, Elias, père de la jeune Miryam, que devait représenter Mlle Reichemberg, et Maubant eût sans doute joué le grand prêtre, père de Mizaël.
Résumé de l’action
Le résumé de cette intrigue compliquée n’est pas passionnant. On peut le sauter sans dommage et continuer ici.
J’ai donné jadis, trop rapidement, l’analyse de l’œuvre30. C’est un drame hébreu. Les costumes eussent été ceux que Bida31 prête aux Arabes de la Bible. Mizaël, le fils du grand prêtre, s’est épris, en allant par hasard au pays de Moab, d’une fille du pays maudit qu’il a installée dans une cabane, auprès de la demeure de ses propres parents. Elle est belle, elle est bizarre, elle chante des chansons sauvages, la Moabite, et célèbre Chamos32 et Belphégor33, sur la terre même d’Israël. Elle est bien la descendante de ce Moab, fils incestueux de Loth et de ses filles. Sa religion, c’est l’immoralité et le mal, et Mizaël lui appartient, accroché à elle par tous les atomes de sa chair.
Or, voici qu’Elias, un exilé, qu’a jadis proscrit d’Israël le père même de Mizaël, le grand prêtre, rentre au pays avec sa fille Miryam, belle et blanche comme le lys du coteau. À la chanson ardente comme un souffle d’orage de la Moabite répond la chanson, douce et chaste comme la rosée, de Miryam. Mizaël va se trouver placé entre ces deux femmes, l’étrangère qui est la passion malsaine et la révolte, Miryam qui est l’amour saint et le devoir.
Il va aussi, avec Elias, essayer d’affranchir le peuple. Miryam, qui l’aime, sera son bon ange, la Moabite son démon, Elias son conseiller.
La Moabite a de l’avantage. La mère de Mizaël essayant de la chasser, Mizaël sent bien qu’en partant sa maîtresse l’entraîne tout entier, corps et âme. Elle descend, au baisser du rideau, le fleuve qui la rejettera vers Moab, et Mizaël s’écrie :
— Mon cœur est là-bas maintenant Elle m’emporte !
Elias, le proscrit, veut, ai-je dit, rendre la liberté au peuple hébreu que courbe la tyrannie. La Moabite pousse Mizaël à cette œuvre mais Elias veut une révolution libérale, et Mizaël la veut complète, absolue, radicale. Je me sers là de termes parfaitement impropres au sujet. Nous sommes ici chez des Arabes ; en quelque sorte, la Moabite est fille de l’Arabie Pétrée, et ces dénominations modernes ne sont point de mise. Mais je tiens à me faire entendre. C’est Elias, s’il m’en souvient bien, le chef des révoltés, qui dit :
Laissez un prêtre à Dieu, pour qu’un Dieu reste à l’homme
… vers qu’on a trop souvent cité, car il donne à la pièce un sens particulier qu’elle n’a pas. À cela Mizaël répond qu’il ne faut pas de Dieu et qu’il n’y a pas de Dieu. C’est là qu’est le nœud philosophique de la pièce. Les deux premiers actes ont été comme un roman d’amour. Au troisième, l’auteur agite le redoutable problème religieux, — et politique aussi. Elias veut modérer Mizaël, qui pousse la révolte jusqu’à l’anéantissement de toutes choses et qui semble même un peu tiède à un de ses compagnons, plus farouche que lui. Mizaël accuse Elias de trahison et, pour un peu, j’allais dire de modérantisme. Il va donner le signal d’une révolte qu’Elias veut empêcher. Le vieillard se dresse devant le jeune homme et Mizaël, d’un coup de poignard, tue le père de Miryam, ce conseiller de liberté qu’il a dépassé terriblement.
C’est ici que se placent les imprécations de la mère de Mizaël, un des cris les plus poignants du drame. Elle maudit son fils parjure, idolâtre, meurtrier. La mère condamne. Le père exécutera.
Le cinquième acte, qui, mis en scène avec éclat, eût sans nul doute produit un effet puissant, représente l’entrée du Temple. Le peuple juif, effaré, implore un secours contre la révolte des partisans de la Moabite et contre cette invasion d’idolâtres. La mère de Miryam est là et son père aussi, le grand prêtre, qu’on n’a pas vu apparaître durant les trois premiers actes et qui, volontairement de la part de l’auteur, surgit ici comme le deus ex machina. Mizaël, assassin d’Elias, est décidé â tout pour prouver au peuple qu’il ne lui a point menti et que le Dieu n’existe pas qui se cache, dit-on, au fond du tabernacle : Pris entre Miryam qui lui reproche la mort de son père, et la Moabite, que l’ambitieux affolé de pouvoir n’aime même plus déjà, Mizaël laisse lapider par le peuple furieux l’étrangère qui dit « — Il a été mon amant ! Il a été l’amant de l’impure fille de Moab. » — Puis hardi, le front haut, défiant le sort, il se présente devant son père, qui lui interdit l’entrée du Temple.
C’est la scène suprême. La mère se trouble qui a maudit le fruit de ses entrailles, le père est implacable et disparait sous le prêtre ; le peuple prie, va de Mizaël au grand prêtre et de la Loi à Mizaël révolté, lorsque Mizaël voulant, en dépit des prières et des menaces, braver face à face le Dieu d’Israël dans son temple, gravit avec le grand prêtre les marches où s’agenouillent les lévites, entre, tête levée, devant le « saint des saints », et les portes de bronze se refermant lourdement sur ce père et ce fils, le père reparaît un moment après, seul, livide, à la fois martyr et justicier et dit lentement
— Il a vu Dieu !
Comment Mizaël est-il mort ? L’auteur ne le dit pas. Son drame finit là-dessus. J’aurai l’occasion de citer des passages qui donneront l’idée de la facture de l’œuvre. Mais dès à présent on connaît cette Moabite et on peut se rendre compte du danger qu’elle pouvait ou non offrir.
— Vous avez bien fait de tuer votre Elias, de la main de Mizaël, disait M. Gambetta à M. Déroulède ; de cette façon, il meurt entier, fidèle à sa foi d’homme libre.
Il est bien évident que cette pièce, qui n’est pas interdite, pouvait et devait être jouée. M. Perrin pouvait demander une autorisation formelle, cette couverture dont il était question plus haut. L’avis plein de bonne grâce de M. Gambetta n’était pas chose officielle : c’était pure bienveillance et opinion d’ami. Mais, pour M. Perrin, suffisait-il à calmer toutes les craintes ?
Je vais être fort indiscret peut-être, mais je sais — et on peut bien le dire maintenant — qu’on avait communiqué, avant la représentation de la dernière pièce de M. Sardou, comme une sorte de primeur littéraire et aussi pour savoir ce qu’un esprit aussi libéral et aussi sagace en penserait, Daniel Rochat à M. Gambetta, et, après en avoir pris connaissance, M. Gambetta écrivait, en libre juge très ouvert à toutes choses, que la conclusion de la pièce ne lui plaisait point, sans doute, mais que l’œuvre était remarquablement élevée, qu’on la discuterait certes, mais qu’on en devrait louer toute l’impartialité. Ce sont bien les termes propres de cette sorte de haute consultation, qui devait, ce semble, mettre M. Perrin à l’abri de plus d’une attaque.
Or, l’avis libéral de l’orateur de la liberté n’empêcha point l’administrateur de la Comédie-Française d’être menacé dans sa situation et Daniel Rochat d’être menacé d’interdiction. M. Perrin ne s’est point, cette fois, senti assez de résolution pour jouer sa situation sur la pièce de M. Déroulède, et M. Déroulède n’a pas voulu rester sur une pareille aventure. De là la publication de sa pièce, menacée de rester, comme il le dit, dans les oubliettes de la Comédie-Française, et de sa préface, qu’on dit fort vive34. Je ne la connais point, je ne connais que le drame, que M. Émile Augier lui-même ne connaît point. La Moabite aura des lecteurs au lieu de spectateurs. Évidemment, une œuvre théâtrale est toujours faite pour la représentation publique et le livre est un pis-aller, mais c’est quelque chose que de pouvoir se passer des prestiges du décor et des comédiens, et de donner « le spectacle dans un fauteuil ».
J’ai résumé ici, en toute impartialité, l’histoire de la Moabite. Il doit y avoir, dans cet épisode littéraire, des dessous qui m’échappent. J’aurai peut-être, au besoin, l’occasion de les faire connaître.
Deux lettres d’Émile Perrin

L’Événement35 du trente octobre 1880, cinquième colonne de une
Je trouve dans l’Événement de ce matin la lettre suivante de M. Perrin :
28 octobre 1880.
Monsieur le rédacteur en chef,
Votre numéro d’aujourd’hui36 contient, au sujet de la Moabite, de M. Paul Déroulède, un article qui expose avec exactitude les circonstances qui avaient amené le drame de M. Déroulède de l’Odéon au Théâtre-Français. L’auteur de l’article retrace avec moins de précision les faits postérieurs à la réception de la pièce par le comité, et il tire de ces faits des inductions qui demandent à être rectifiées. On calomnie M. le ministre des beaux-arts lorsqu’on le met en cause dans une affaire dont la responsabilité m’appartient. Je l’avais déjà réclamée dans une lettre adressée par moi à M. le sous-secrétaire d’État au ministère des beaux-arts. J’ai l’honneur de mettre sous vos yeux une copie de cette lettre, qui me semble établir très exactement la situation.
Je vous prie, monsieur le rédacteur en chef, d’agréer l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
L’administrateur général de la
Comédie-Française,
Émile Perrin
Voici maintenant la lettre à laquelle M. Perrin fait allusion :
Paris, l4 octobre 1880
Monsieur le sous-secrétaire d’État,
Les difficultés qui se sont élevées entre M. Paul Déroulède et moi, au sujet de son drame, la Moabite, et à la suite desquelles je suis fondé à croire que l’auteur a retiré sa pièce, ont eu pour cause l’impossibilité de nous mettre d’accord sur l’époque de sa représentation. Lorsque M. Paul Déroulède apporta sa pièce de l’Odéon au Théâtre-Français et qu’elle fut reçue par le comité, j’avais cru pouvoir en fixer la représentation au mois d’octobre. Des circonstances indépendantes de ma volonté m’ont obligé à modifier cette décision. Vous m’aviez fait connaître, dans le courant du mois d’août, que la représentation de la Moabite serait autorisée dès que les manuscrits auraient été adressés à la commission d’examen. J’étais alors absent de Paris. Dès mon retour, j’eus une entrevue avec M. Déroulède. Je l’instruisis de la nécessité où je me trouvais de remettre la représentation de sa pièce au mois de mars prochain. M. Déroulède me déclara n’admettre aucun retard et s’en tenir, à la date primitivement fixée.
À l’époque où nous étions, avec les travaux engagés au théâtre, il m’était matériellement impossible d’être prêt en octobre et même en novembre. Je fis observer â M. Déroulède que je ne lui portais aucun préjudice, puisque je lui donnais un moment de la saison au moins aussi favorable.
M. Déroulède ne se rendit à aucune de ces raisons il s’ensuivit une discussion assez vive, et, le lendemain, M. Déroulède m’envoya redemander, par un ami commun, son manuscrit, dont je lui fit immédiatement remise.
Voilà les faits dans leur absolue simplicité. Je crois avoir agi dans la plénitude de mon droit et je réclame, à cet égard, toute responsabilité. Si l’administrateur général de la Comédie-Française n’était pas libre, au commencement d’une campagne, de déterminer l’ordre dans lequel les ouvrages doivent être représentés et de régler cet ordre au mieux des intérêts du théâtre, des auteurs et du public, quel serait le rôle de l’administrateur et à quoi bon les pouvoirs qu’il tient du ministre ?
J’ose compter sur votre approbation, monsieur le sous-secrétaire d’État, et je vous prie de recevoir l’assurance de mes sentiments les plus dévoués et de ma haute considération.
L’administrateur général de la Comédie Française,
Émile Perrin
Annexe I : Extrait de la chronique de Jules Claretie parue dans Le Temps du 17 août 1880
Cette chronique traite aussi du grand prix de Paris ce qui explique que ce sujet soit parfois évoqué incidemment.
[…] On me raconte que M. Perrin, déjà menacé dans sa subvention par des mécontents qui lui ont reproché d’avoir joué Daniel Rochat, aurait appelé l’attention de M. Paul Déroulède sur la Moabite, le drame hébreu qu’on répète rue de Richelieu.
Le sujet de la Moabite rappelle d’assez loin celui de Daniel Rochat. Il s’agit d’une façon de libre penseur d’avant Jésus-Christ, qui est entraîné par une étrangère, une Moabite, laquelle le sépare de sa mère, lui fait renier sa foi et lui fait proclamer qu’il n’y a pas de Dieu.
Le père du jeune homme est précisément un grand prêtre.
— Entre avec nous au temple, dit-il à son fils et tu verras Dieu !
— J’entrerai, mais je ne verrai pas Dieu, répond le fils. Il n’y en a pas.
Et devant toute la foule il pénètre dans le temple. Un grand bruit de tonnerre retentit, suivi d’un cri.
Le grand prêtre reparaît, et montrant le corps de son fils :
— II a vu Dieu ! dit-il.
L’athée a été foudroyé, ou, si l’on veut, tué par son père.
Il y a évidemment une grandeur saisissante dans ce dénouement, et ce Brutus grand prêtre est taillé dans un granit solide.
Eh ! bien, M. Perrin a peur d’un tel sujet. Daniel Rochat lui fait peur pour la Moabite.
— Allez demander à la censure ou à M. Turquet d’autoriser, disait-il à M. Déroulède.
— Je ne demanderai rien du tout, répondit Déroulède, qui est solide en ses idées, je ne demanderai rien à personne. Ma pièce est ainsi conçue. Si on la désapprouve, qu’on l’interdise ! Je ne la modifierai pas et n’implorerai personne pour la Moabite.
Il est évident que la pièce ne sera pas interdite, il est bien certain que l’œuvre fera sensation. Mais voilà pourtant où mènent les petites vengeances. M. Perrin a été si fort attaqué qu’il n’ose plus. Il lui faut un oseur à ses côtés pour aller à la bataille.
M. Sigismond Lacroix37 n’hésiterait pas ; il proposerait, comme pour le Grand Prix, de rayer la subvention. De tels votes sont très faciles. Mais qui en souffre en fin de compte ?
Le public !
Le public qui aime bien qu’on le laisse juge au théâtre, et qu’on lui donne ses fêtes d’habitude sur la pelouse de Longchamp.
C’est au nom de Paris, et non pas seulement du Paris des boulevards, des clubs et de Mabille que la subvention du Grand prix doit être maintenue mais au nom du tout Paris qui travaille et qui vit de ce luxe, de cette fête, de ce bruit, de ce tapage, de ce superflu, chose si nécessaire, a si bien dit ce mondain de Voltaire38 !
Annexe II : préface de Paul Déroulède
Préface de Paul Déroulède au texte de son drame paru le premier novembre 1880 (daté 1881) chez Calmann-Lévy. Cette préface sera largement commentée dans la prochaine chronique de Jules Claretie, « Les Tapageuses » à paraître le vingt juillet 2026.
C’est par un trait de génie qui fait involontairement songer à certains passages des Provinciales39, que M. le Ministre des Beaux-Arts vient d’inventer une nouvelle formule de suppression administrative : l’autorisation inefficace, l’interdiction latente et la responsabilité anonyme. Rien de plus simple pour se débarrasser d’une pièce qui déplaît.
Le seul inconvénient du procédé est qu’il ne peut guère être appliqué que par les soins de l’administrateur révocable d’un théâtre subventionné, ou qu’avec l’aide gracieuse de quelque directeur en quête de ruban rouge. Mais, alors, quel admirable rouage d’écrasement ! On dit : oui tout haut, non tout bas ; le directeur ajourne, l’auteur attend, et le tour est joué.
Voilà mon histoire, à l’attente près.
La Moabite, qui est cette pièce qui déplaît, a été terminée au mois de septembre 1879.
Républicain et religieux, j’avais essayé d’y démontrer que la liberté n’a rien de contraire aux croyances et que la morale humaine est chancelante qui ne s’appuie pas sur la loi divine. Je ne défends pas ici mon idée, je l’explique.
Raconterai-je comme quoi, il y a un an, M. Perrin m’avait fait quitter l’Odéon pour la Comédie-Française ; par quelles promesses il s’était engagé à ouvrir par ma pièce la campagne de cet hiver ? À quoi bon ! M. Perrin n’a pas nié ses engagements ; il a même été à la veille de les tenir tous. Pourquoi donc n’en a-t-il tenu aucun ?
Pourquoi ou pour qui m’a-t-il déclaré tout à coup qu’il ajournait ma pièce à des temps meilleurs, au mois de janvier par exemple ou de février, ou peut-être bien de mars, enfin à Pâques ou au plus tard à la Trinité ? À qui faisait-il un si complet sacrifice de sa parole ? On parlait vaguement d’une consultation demandée par lui à M. le Ministre des Beaux-Arts et où il aurait été question de la Moabite. Mais comment croire que le libéral M. Ferry interdirait ma pièce ?
Aussi bien l’a-t-il autorisée. Mais, par une vertu étonnante de ce sauf-conduit, c’est précisément aussitôt après l’avoir obtenu que M. Perrin ne laissait plus passer ma pièce. La difficulté sera grande d’expliquer jamais, sans une double intervention de M. le ministre, cette complète contradiction de M. l’administrateur. Pour moi je ne vois là qu’une première application de cet admirable procédé dont j’ai dit que M. Ferry était l’inventeur : oui tout haut ; non tout bas. Quoi qu’il en soit, je me refusai à suivre M. Perrin dans cette promenade à travers les âges ; je le sommai d’avoir à tenir les engagements pris ; il déclara qu’il n’en pouvait rien faire ; je déclarai moi que je retirais ma pièce du Théâtre-Français. Le tour était joué.
Seulement ma brusquerie a quelque peu brouillé les cartes. La réussite de M. le Ministre n’eût été vraiment complète que si je m’étais résigné, — comme il devait le croire, — à cette attente illimitée, ou que si encore j’avais intenté, — comme c’était mon droit, — un procès purement commercial à la Comédie-Française. M. le Ministre eût été hors de cause dans les deux cas, et dans les deux cas la Moabite n’était pas représentée. Voilà ce qu’avait prévu M. Ferry. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que laissant là théâtres et tribunaux, indemnités et bénéfices, je porterais si promptement le débat devant le public.
Aussi, le lendemain du jour où cette résolution fut connue de M. Ferry, — et je sais qu’elle le fut, — j’étais mandé au ministère des Beaux-Arts dans le cabinet de M. le sous-secrétaire d’État.
M. Jules Ferry avait eu vent de ma mauvaise humeur et il avait chargé M. Turquet de la calmer. Et M. Turquet l’a calmée, il l’a même charmée.
M. le sous-secrétaire d’État me démontra tout d’abord l’immense intérêt qu’il y avait pour moi à ne pas publier une préface où j’aurais peut-être le tort de mettre en cause M. le ministre, et il commença à défendre M. Ferry que je n’avais pas encore attaqué. Avec quelle éloquence il le fit, je le laisse à juger à qui le connaît, qui ne le connaît pas ne saurait l’imaginer.
Bref, M. le sous-secrétaire d’État me tint à peu près ce langage : « Nous prenez-vous pour des oppresseurs de la pensée humaine ? Nous, interdire des pièces politiques ! Mais nous en demandons, monsieur ! Et moi qui vous parle, je le disais encore l’autre jour : où est Aristophane ! ! »
Ici M. Turquet fit une courte pause, je respectai par mon silence ce qu’il devait appeler lui-même un pieux souvenir accordé à une grande ombre et M. Turquet poursuivit : « Que cherchez-vous ? À voir clair en tout ceci ? Eh bien, voici, je crois, qui vous ouvrira les yeux. » M. Turquet me tendit une lettre. Cette lettre était de M. Perrin ; il y expliquait en quoi ma pièce était dangereuse ; il attirait l’attention de M. le Ministre sur la situation de l’administrateur de la Comédie-Française, « situation bien délicate, la Moabite ayant été reçue par le Comité et devant entrer en répétition à la date convenue avec l’auteur ». M. l’administrateur accompagnait cette juste remarque de cette offre éminemment aimable pour M. le Ministre : « Faut-il essayer, sans engager en rien la responsabilité de l’administration, d’obtenir de l’auteur soit un délai pour la représentation, soit le retrait définitif de la pièce ? » Enfin il terminait par ces simples mots : « Je prie M. le Ministre de me dicter ma conduite, ne voulant rien faire qui déplaise à Votre Excellence. »
M. Turquet n’avait pas cru si bien dire ; mes yeux étaient ouverts, grands ouverts ; M. le Ministre avait dicté mon ajournement et M. Perrin avait complu à Son Excellence. Je fis timidement part de cette réflexion à M. Turquet. Il en parut frappé, mais ne pouvant admettre un instant qu’une entente ait pu avoir lieu par-dessus la tête de M. le sous-secrétaire d’État : « Revenez demain, me dit-il. Je convoquerai M. Perrin ; il s’expliquera devant vous et je crois qu’alors vous serez complètement édifié. »
Et en effet, le lendemain, quand j’entrais dans le cabinet de M. Turquet par une porte, M. Perrin en sortait par l’autre. — J’étais complètement édifié.
Je dois reconnaître que le défenseur de M. le Ministre était quelque peu décontenancé : « Mon Dieu, monsieur, me dit-il, M. Perrin n’a pas voulu vous voir, il vous garde rancune de certains reproches un peu trop vifs, mais il m’a promis de m’écrire une lettre où il assumera toutes les responsabilités. Revenez encore demain, — si ce n’est pas abuser de vous et de votre temps, — je vous ferai voir cette lettre. » Et je revenais encore le lendemain, et M. Turquet me disait avoir reçu la lettre, et il ne pouvait pas me la montrer, — c’était abuser. —
Cependant M. le sous-secrétaire d’État essaya d’appliquer sur mes plaies le baume des éloges ; il me parla de ma pièce dans des termes que je ne saurais oublier, me disant avec quel intérêt il l’avait lue, que c’était véritablement une œuvre d’art ; il poussa même la condescendance jusqu’à s’informer de moi, si elle était en prose ou en vers. « En deux mille vers, Monsieur Turquet, en deux mille vers. » — Ô Aristophane ! où étais-tu ?
Je rentrai chez moi tout courant, j’écrivis tout riant le récit qu’on vient de lire, très consolé que je suis de mes déconvenues par la certitude si bien acquise que ces messieurs ne sont pas méchants.
M. Ferry non plus n’est pas méchant. Il s’occupe peut-être un peu trop de politique, mais cela passera, et le jour où on lui aura signifié qu’il ait à n’en plus faire, il n’en fera plus jamais… jamais. N’est-ce pas, monsieur le Ministre ?
Maintenant, que dit M. Perrin dans cette seconde lettre si naïvement obtenue ? Y assume-t-il toutes les responsabilités, comme me l’annonçait M. Turquet ? Je le crois sans peine. Autrement, M. l’administrateur ne continuerait pas à plaire à Son Excellence, et il a si bien commencé !
Je suis même sûr que son dévouement s’ingéniera et qu’il finira par trouver quelqu’une de ces bonnes réponses bien nettes dont il a le secret à ces deux questions qui sont les seules que je pose :
Pourquoi M. Perrin a-t-il ajourné tout à coup la Moabite alors qu’il s’était formellement engagé à la jouer à une date fixe ? Pourquoi M. le Ministre n’a-t-il pas interdit ma pièce, alors que M. Perrin la lui dénonçait comme dangereuse ?
Ma réponse à moi, la voici :
M. Perrin a ajourné la Moabite pour obéir à M. le Ministre ; M. le Ministre n’a pas eu à interdire la Moabite parce qu’il se savait obéi par M. Perrin.
Cette démonstration me paraît si convaincante que je m’abstiendrais de l’appuyer d’un autre argument si je ne craignais de désobliger par-là M. Turquet à qui je le dois.
« Des pièces politiques ? mais nous en demandons ! » s’était écrié l’orateur quelques minutes avant de réclamer la présence d’Aristophane.
Et en effet, c’était là le diable, M. le Ministre avait demandé des pièces politiques. Il était l’endosseur responsable de cette fameuse Circulaire Turquet qui restera l’un des titres de gloire les plus solides du Ministère Ferry. Relis-la, lecteur, si tu l’as oubliée, et tu me diras après si elle est en prose… ou en vers40 :
Messieurs,
La République a beaucoup à faire pour le Théâtre, et, en vous confiant les délicates fonctions d’inspecteur, je crois devoir vous indiquer quel concours j’attends de vous dans l’œuvre de régénération si nécessaire que nous entreprenons………. depuis trop d’années la France tenue en tutelle avait vu ses libertés politiques supprimées…….
Ce qui parlait à l’homme de sa dignité, de ses hauts devoirs était proscrit……..
Il faut que la puissante influence du Théâtre nous vienne en aide et seconde les efforts que nous faisons pour instruire le peuple, pour le fortifier, pour le faire de plus en plus digne d’exercer le pouvoir que met entre ses mains la République, afin de donner à la France la grandeur morale qui convient à une démocratie.
Pour cela donnons en politique toute la liberté compatible avec le maintien de la paix publique et gardons toute notre sévérité pour les couplets licencieux et les pièces immorales.
Le moyen après cela d’interdire la Moabite.
Son arrestation pure et simple était impossible après un pareil encouragement. M. le ministre l’a bien senti. Il a compris tout l’odieux de cette action et il ne l’a commise qu’avec cette pudeur, dont La Rochefoucauld a dit qu’elle était un hommage à la vertu41.
M. Ferry ne s’attendait guère à ce que cet hommage fut rendu public, sa trame était si bien ourdie, son fil si menu… Par ma foi, je dis comme Courier42 : Vivent les butors ! Pour rompre une toile d’araignée, il n’y a encore rien de tel qu’un coup de poing.
Quant à ma pièce, est-elle vraiment aussi dangereuse que l’écrivait M. Perrin ? Je suis trop sincère pour le nier. Je reconnais même que M. Ferry aurait eu toutes les raisons du monde pour l’interdire s’il en avait eu le courage. Oui, ce pauvre ministre a mis le pays français dans un tel état de trouble ; grâce à lui les dissentiments y sont si près de devenir des dissensions ; il a si bien eu l’art de rallumer les passions religieuses en plein siècle d’indifférence, qu’une pièce où il est parlé de Dieu avec respect, de la licence avec dégoût et de la liberté avec amour, oui, une telle pièce ressemble trop à une satire pour n’être pas un danger.
Quant à moi, je reste ce que j’étais en l’écrivant, un républicain chrétien aussi convaincu du besoin de la liberté que de la nécessité d’une religion, et, ces deux convictions de ma vie, ce n’est même pas M. Ferry qui m’en fera changer.
Paul Déroulède
Durant toute cette fin d’année 1880 la presse a largement couvert l’événement. La plupart de journaux sont restés neutres, se contentant de comptes rendus, avec parfois une pointe d’ironie quant aux procédés de l’administration, toujours un peu ridicule dans cette sorte d’affaires.
Dans trois jours, lors de sa prochaine Vie à Paris datée du deux novembre 1880 (à paraître ici le 24 août 2026 sous le titre « Les Tapageuses »), Jules Claretie reviendra largement sur cette affaire.
Notes
1 Le royaume moabite se trouvait sur le territoire de l’actuelle Jordanie, sur la rive est de la mer morte. Ses habitants semblent avoir subi des contrariétés comparables aux événements de ce milieu des années 2020.
2 On trouvera dans cette page — comme dans bien d’autres pages de ce site — plusieurs formes graphiques pour ce titre. « La » ou « Moabite » en capitale ou non, en italique ou non, ou l’un et pas l’autre. La typographie, variable, du Temps a été respectée alors que celle des notes de claretie.fr est immuable : si le « La » fait partie du titre il doit être noté en italique et prendre la capitale. Ainsi les notes de claretie.fr indiquent Le Temps et le Mercure. Bien entendu une phrase comme « Madame untelle a joué le rôle de la Moabite » font référence au rôle et non à la pièce et ne portent donc pas l’italique.
3 Que les choses soient claires d’emblée. claretie.fr n’a aucune sympathie pour les idées de Paul Déroulède et en aucun cas la publication de cette chronique de Jules Claretie ne vaut approbation. L’intérêt — surprenant en 2026 — de Jules Claretie pour ce personnage vient peut-être de ses états militaires brillants lors de la guerre franco-prussienne. L’on sait que Jules Claretie a vécu cette guerre — comme tous les Français de cette époque — et en a conservé une affection pour la chose militaire, sans aucune justification au regard du résultat obtenu. En 1883, Jules Claretie écrira un Déroulède, dans la série « Célébrités contemporaines » (32 pages) qui paraîtra chez Albert Quantin et que Jules Claretie écrivait à la chaîne. Déroulède sera élu député de la Charente à deux reprises (avec une interruption) en 1889 et 1898.

Paul Déroulède dans la monographie de Jules Claretie
4 Paul Déroulède (1846-1914), était poète, auteur dramatique et romancier. Déroulède est encore connu de nos jours pour avoir été un député d’extrême-droite antisémite. Dans deux ans il fondra la Ligue des patriotes, d’abord modérée, cette ligue se radicalisera à la fin du siècle avec le surgissement de l’affaire Dreyfus. Déroulède est aussi connu pour son chant « Le Clairon », paru dans son recueil Chants du soldat chez Fayard en 1872, à une époque où les revanchards étaient nombreux. Le texte du Temps omet toujours le premier accent de « Déroulède », qui semble avoir été une graphie admise à cette époque et que l’on retrouve dans d’autres journaux. En accord avec la graphie de l’acte de décès établi par la mairie de Nice, cet accent a été rétabli ici.

5 Jules Claretie assistera à cette lecture et en rendra compte dans sa prochaine Vie à Paris, évidemment reproduite ici-même.
6 Jules Ferry (1832-1893), a occupé de très nombreuses fonctions officielles. Il est surtout connu de nos jours pour avoir été ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, poste qu’il a occupé à trois reprises, dont la première fois de février 1879 à novembre 1881.
7 Émile Perrin (1814-1885), peintre et critique d’art, a d’abord été directeur de l’Opéra-Comique de 1848 à 1857 puis de l’Opéra en 1862 avant d’être nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1871 à sa mort en octobre 1885, poste auquel il sera remplacé par Jules Claretie. Émile Perrin a été membre de l’académie des Beaux-Arts en 1876. On pourra être surpris que Jules Claretie n’hésite pas, dans cette chronique, à mettre nettement en cause son prédécesseur, sans précaution aucune.
8 Edmond Turquet (1836-1914) est, depuis février 1879, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Instruction publique chargé spécialement de la direction des Beaux-arts. Il sera élu cinq fois député de l’Aisne entre 1871 et 1889.
9 Jules Claretie va dérouler plus bas les épisodes de cette affaire, qui rappelle un peu celle que connaîtra en 1908 Le Foyer d’Octave Mirbeau sous l’administration de Jules Claretie. Un autre éclairage sera donné infra en annexe II par la préface de Paul Déroulède à l’édition en volume de sa Moabite, dont le texte est paru l’année suivante chez Calmann-Lévy et dont provient le fragment ci-dessous.

10 Jules Claretie reviendra brièvement sur cette affaire dans la monographie sur Paul Déroulède évoquée ici en note 3 : « … l’idée était venue à Déroulède d’entreprendre une œuvre qui fût la démonstration de la nécessité d’une foi dans une patrie, en même temps qu’un essai de rapprochement entre la liberté et la religion. C’était la Moabite. D’abord reçue à l’Odéon, puis au Théâtre-Français pour y être jouée en novembre 1880, la Moabite n’eut pour toute représentation qu’une lecture chez Madame Adam. Le succès de la brochure n’enlevait qu’à demi à Déroulède, pourtant philosophe, la tristesse que lui causait une telle déconvenue. »

Début du long article d’Auguste Vitu (plus de deux colonnes) dans Le Figaro du premier novembre 1880. Plusieurs journaux rendront compte de cette lecture.
11 En novembre 1927, une statue créée par Paul Landowski en hommage à Paul Déroulède a été élevée dans le square de Laborde (actuel square Marcel Pagnol, le long de la rue Laborde, près de Saint-Augustin). Cette statue figure un vieux Déroulède appuyé sur sa canne mais l’autre bras en l’air. À l’occasion de l’inauguration de cette statue, le ministre de la Justice Louis Barthou, académicien a dit : « Avec la Moabite, Paul Déroulède connut un sort encore moins heureux [qu’avec L’Hetman — note suivante]. Le drame, qu’il avait terminé en 1879, fut reçu au Théâtre Français sans y être jamais joué. Il fut victime d’une sorte d’interdiction latente et inavouée. Paul Déroulède s’en prit à Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, contre lequel sa rancune ne désarma pas. La pièce est un peu confuse ; elle s’inspire plus de Corneille, et non du meilleur, que de Racine, mais elle a de l’allure, mouvement, de la vie, et son lyrisme s’épanche en tirades tendres ou ardentes qui auraient mérité la fortune d’une représentation. Républicain et religieux, Paul Déroulède essaie d’y démontrer que “la liberté n’a rien de contraire aux croyances et que la morale humaine est chancelante qui ne s’appuie pas sur la loi divine” ». Cette statue, dont un exemplaire est toujours visible à droite, après l’entrée du square Marcel Pagnol, a subi plusieurs avatars. D’abord en pierre et le poing fermé, Paul Landowski fait couler une variante en bronze, la main ouverte, revenant à son projet initial. Le socle en pierre est très élargi. Le bronze est fondu sous Vichy et un nouveau bronze est réinstallé en 1949.
12 Paul Déroulède, L’Hetman, drame en cinq actes, en vers, créé à l’Odéon en février 1877. L’action se déroule au centre de l’Europe vers le milieu du XVIIe siècle, ce qui délivre de certaines contraintes. Il s’agit de la première pièce de l’auteur. Le texte en est paru la même année chez Calmann-Lévy.
13 En 1880 il n’était pas nécessaire de préciser de quels décrets il s’agissait. Ces décrets sont ceux, encore tout récents, du 29 mars 1880 relatifs à l’expulsion des congrégations non autorisées. Ces décrets annoncent la loi de 1905 donnant lieu à la séparation des Églises et de l’État.
14 Henri Chabrillat (1841-1893), actuel directeur du théâtre de l’Ambigu-Comique, Ce théâtre d’abord construit sur le boulevard du Temple, a été, après un incendie, reconstruit sur le Boulevard Saint-Martin en 1828. Il sera démoli par André Malraux en 1966. Henri Chabrillat a été le premier à faire jouer des pièces tirées des romans d’Émile Zola. Les affaires allant mal, il sera contraint, dans deux ans, de vendre son théâtre à Sarah Bernhardt. Suite à cette défaite, Henri Chabrillat retournera au Figaro, qu’il avait quitté. Il écrira aussi nombre de romans populaires. On se souvient surtout des Cinq sous de Lavarède, écrit en collaboration avec son aîné Paul d’Ivoi.
15 Pas tant que cela puisque dans 17 ans, en octobre 1897, sera créé au théâtre de la Porte-Saint-Martin, (près de l’Ambigu) La Mort de Hoche, drame en cinq actes (en prose) dont le texte est paru chez Calmann-Lévy la même année.
16 Félix Duquesnel (1832-1915), après avoir dirigé le théâtre de l’Odéon, est actuellement directeur du théâtre du Châtelet et prendra la tête du théâtre de la Porte-Saint-Martin en 1884. Félix Duquesnel sera aussi romancier et auteur dramatique. On peut noter sa Maîtresse de piano, comédie en cinq actes créée en octobre 1907 au théâtre Sarah Bernhardt.
17 Voir la rubrique « Spectacles et concerts » dans Le Temps du 22 mars 1879, page trois, dernière colonne, et aussi dans le numéro du 25 juillet page quatre.
18 Émile Augier (1820-1889), est le fils d’un avocat à la Cour de Cassation. Après ses études au Lycée Henri IV, il se destine au barreau tout en écrivant ses premières pièces de théâtre. Sa première pièce jouée, La Ciguë, une comédie en deux actes et en vers, obtient un important succès à l’Odéon. Après cela les pièces se sont enchaînées au rythme d’une par an. Sa comédie L’Habit vert, une pochade contre l’Académie française en collaboration avec Alfred de Musset et jouée au théâtre des Variétés en février 1849 ne l’a pas empêché d’être élu quai Conti en mars 1857. Un boulevard parisien porte encore son nom.
19 Amélie Augier, née en 1822, sœur d’Émile Augier, a épousé Joseph Déroulède (1811-1872), père de Paul Déroulède.
20 Le quinze octobre 1880, Sarah Bernhardt a pris le navire L’Amérique pour l’Amérique. Sa tournée a duré sept mois, jusqu’à la mi-mai 1881 puis elle est repartie pour la Russie la même année.
21 Sophie Croizette (1847-1901) est entrée à la Comédie-Française en 1873 après un premier prix de comédie du Conservatoire sous la direction de Prosper Bressant en 1869. Sophie Croizette s’étant liée avec le banquier Jacques Stern abandonnera le théâtre dans deux ans, en 1882, à peine âgée de trente-six ans.
22 Voir Le Temps du 28 juillet 1880, page quatre : « Les répétitions de La Moabite de Déroulède doivent commencer le premier août à la Comédie-Française. » L’article donne ensuite l’argument de la pièce.
23 Daniel Rochat, comédie en cinq actes de Victorien Sardou créée à la Comédie-Française le seize février 1880. Dans sa « Revue dramatique » de la Revue des deux mondes, Paul Bourget parle d’insuccès. Dans Le Figaro du 21 février, Albert Wolff titre son compte rendu « L’Accusé Sardou ». Le texte de la pièce est paru chez Calmann-Lévy. Pour la comparaison entre ces deux pièces, lire la chronique de Jules Claretie parue dans Le Temps du 17 août 1880, partiellement reproduite en annexe I infra.
24 Ferdinand Gatineau (1828-1885), député (gauche) d’Eure-et-Loir de 1876 à sa mort (trois mandats), habitait place du Théâtre français.
25 Édouard Lockroy (Édouard Simon, 1838-1913), a été député (gauche), sans discontinuer de févier 1871 à mai 1910 (onze mandatures). Dans le onzième arrondissement une petite rue parisienne porte son nom.
26 Vraisemblablement Constant Coquelin (1841-1909), qui a reçu le premier prix de comédie du Conservatoire avant d’intégrer la Comédie-Française la même année 1860. Coquelin cadet aussi mais sept ans plus tard est entré à L’Odéon. Voir, dans la page sur « Le Mariage de Colette Dumas » le chapitre « La démission de Coquelin ». Pour Coquelin cadet aussi.
27 Ce terme a surtout été employé lors de la guerre de 1870. À partir de la conquête de l’Algérie, les Turcos étaient des unités d’infanterie de l’armée de terre française, appartenant à l’armée d’Afrique, dits aussi tirailleurs algériens. Ces pauvres gens se sont fait massacrer dans toutes les guerres françaises, y compris la guerre d’Algérie au cours de laquelle ils ont dû se battre contre les leurs. Ils étaient évidemment commandés par des officiers français… comme Coquelin cadet.
28 Tyrtée était le poète officiel de Sparte (VIIe siècle avant) et auteur de chants guerriers à portée éducative.
29 Léon Gambetta a été président de la Chambre des députés de février 1879 jusqu’à fin octobre 1881.
30 Dans la chronique du 17 août 1880, page deux, colonne six. La partie de cette chronique correspondant à la pièce est reproduite ci-dessous en annexe I. (Cette chronique traite aussi de grand prix de Paris courses de chevaux) mais maintenant que nous connaissons l’ordre d’arrivée le sujet a paru moins intéressant).
31 Alexandre Bida (1813-1895) peintre et illustrateur. Dans les années récentes, Alexandre Bida a illustré plusieurs biographies de personnages bibliques.

Visite de Marie à Élisabeth
32 On trouve dans l’ancien testament un Kemosch : « Et cela, parce qu’ils m’ont abandonné, et se sont prosternés devant Astarté, divinité des Sidoniens, devant Kemosch, dieu de Moab, » (Rois, 11-33).
33 Belphégor, ange déchu, est le démon de paresse. On trouve son nom dans la Bible sous la forme Baal Peor : « Israël demeurait à Sittim ; et le peuple commença à se livrer à la débauche avec les filles de Moab. / Elles invitèrent le peuple aux sacrifices de leurs dieux […] / Israël s’attacha à Baal Peor, et la colère de l’Éternel s’enflamma contre Israël. […] / Moïse dit aux juges d’Israël : Que chacun de vous tue ceux de ses gens qui se sont attachés à Baal Peor » (Nombres, 25). Le nom de Belphégor servira de titre à de nombreux récits populaires, parmi lesquels, en 1927, le roman d’Arthur Bernède (1871-1937), qui sera la source de nombreuses adaptations.
34 Cette préface sera publiée demain en une du Figaro.

35 En avril 1872, deux anciens du Figaro, Edmond Magnier et Auguste Dumont se sont lancés dans l’aventure de la fondation d’un quotidien républicain qui durera près d’un siècle. Très rapidement, seul le nom d’Edmond Magnier sera présent sur le bandeau.

On ne confondra pas ce quotidien avec celui de Victor Hugo paru de juillet 1848 à septembre 1851 (ces deux dates ne sont pas anodines).
36 Émile Perrin évoque le numéro qu’il a acheté aujourd’hui 28 octobre mais, comme souvent les lecteurs il n’a pas regardé la date de son journal. Or l’article auquel il fait allusion est paru dans le numéro daté du lendemain 29, ce qui permet de penser que L’Événement est un journal du soir. L’article en question, de plus d’une colonne, commence en dernière colonne de une, est signé C.B.M. L’auteur semble être Charles Buet (qui signe parfois Charles Buet-Morel ou plus simplement Buet), s’est rendu chez Paul Déroulède afin de recueillir ses confidences. Celles-ci sont proches de ce que nous lirons infra dans la préface de La Moabite.
37 Le nom de ce Conseiller général de la Seine et futur député semble arriver là sans raison mais il a déjà été évoqué au début de cette chronique d’août, non reproduit ici, et traitant de courses de chevaux.
38 « Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. / Ô le bon temps que ce siècle de fer ! / Le superflu, chose très nécessaire / A réuni l’un et l’autre hémisphère. » Voltaire, Le Mondain, poème philosophique, 1736.
39 Blaise Pascal (1623-1662), Les Provinciales, recueil de lettres concernant le sujet des jésuites.
40 Le texte de cette circulaire peut être consulté en note de la page 127 de Édouard Noël et Edmond Soullig, Les Annales du théâtre et de la musique, cinquième année, 1879 paru chez Charpentier en 1880.
41 Paul Déroulède masque ici le mot qu’il ne souhaite pas citer en évoquant la maxime de François de La Rochefoucauld « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu ».
42 Paul-Louis Courier (1772-1825), homme de lettres pamphlétaire.
