Chroniques d’avril 1872

Choix de « Chroniques de Paris », parues dans Le Temps en mai 1872. Page mise en ligne le dix août 2026. Temps de lecture : un petit quart d’heure.

Le hasard seul a organisé une aussi petite page, d’à peine plus de 4 400 mots, qui arrive à point pour un dix août. Comme chaque année en mai, Jules Claretie a réservé plusieurs chroniques (9, 12, 13 et 14 mai) à l’exposition des Beaux arts de ce très majestueux palais des Champs-Élysées. Sauf quelques peintures d’exception, c’est un peu chaque fois la même chose et le sujet a été suffisamment abordé ici pour qu’il paraisse nécessaire d’y revenir. D’autres chroniques n’ont pas été retenues comme celle à propos d’une séance à la Chambre (25 mai) ou du derby (28 mai). La dernière chronique de mai, traitant du renommage des rues de Paris, dont le sujet soulevait bien des espoirs, s’est révélée bien décevante et a dû être laissée de côté. On peut se consoler en lisant la « Lettre aux auteurs du Journal [de Paris] » (quatre pages de Pléiade), datée de La Frère (entre Nantes et Poitiers), quinze juin 1797, sur un projet de numérotage des rues de Paris et signée du capitaine d’artillerie Pierre Choderlos de Laclos hélas lui aussi un peu technique.

Les Champs-ÉlyséesL’ÉtourdiMadame Penco et TalbotL’Empereur d’Alma TademaLes ChinoisLe JaponFile d’attente au SalonLe Bois de BoulogneNotes

Les Champs-Élysées

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du trois mai 1872.

Les Champs-Élysées sont entrés à pleines voiles dans la saison d’été, dont ils sont la grâce et la joie : cafés-concerts battant neuf, cirque, montagnes russes, Mabille1, enfin concert Besselièvre2, tout y est, cher lecteur, en attendant, pour vos après-midi, l’exposition des beaux-arts. Le concert Musard3 était comble ; déjà l’on retrouve, dans leurs coins de prédilection, les groupes d’habitués d’il y a deux ans ; la guerre a fait, en somme, peu de ravages dans ce monde enchanté de la saison des bains, et, sauf les boutonnières, tout est intact4.

Ne trouvez-vous point que ce jardin musical, caché dans une oasis, a tout à fait l’air d’un parc de ville d’eaux ? Même aspect mêmes plaisirs, mêmes façons d’être : on s’y rassemble avec la même liberté, on y cause avec le même abandon, on y flirte avec le même entrain et la même facilité. Franchement, je ne vois pas trop ce que nous avons perdu en renonçant à Baden-Baden5 ; je vois fort bien, au contraire, ce que nous avons gagné. Et la galerie vitrée qu’on nous promettait ? Rien encore ; on la tient en réserve comme récompense de notre assiduité.

Vous souvenez-vous des hauts cris et des plaisanteries salées des chroniqueurs, quand M. Besselièvre imagina de proscrire les femmes seules ? On traitait cette prétention de ridicule, impossible, illusoire : or les femmes seules ont été très aisément éliminées, et la mère sans danger y conduit très régulièrement sa fille : total, large et constante recette pour l’entreprise ; cette fois, par hasard, la vertu a donc reçu sa récompense, ce dont je suis enchanté, non pour la vertu, qu’on ne m’a pas donnée à garder, mais pour le monde parisien, qui y trouve son profit. Ce n’est pas que quelques exceptions… mais il y a des manières de duègnes et des façons de cavaliers qui sauvent les apparences.

[…]

L’Étourdi

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du 17 mai 1872. Cette chronique est constituée de notes éparses, datées.

13 mai — On a donné hier soir l’Étourdi qui fait toujours salle comble. Coquelin6 est d’une verve endiablée dans un rôle où la volubilité du débit et la souplesse du jarret font plus que la science comique. La salle rit à se tordre de ce vaudeville enfantin, qui l’intéresse évidemment beaucoup plus que le Misanthrope : qu’en pense l’ombre de Molière ? Le public raffiné de la Comédie-Française adore la charge, ce produit des époques de décadence ; Coquelin, qui y compromet volontiers son merveilleux talent, n’est jamais plus fêté que dans les travestissements de Brasseur7 ou les changements de voix de Gil Pérès. Delaunay8, qui ne perd que bien rarement le goût et la mesure, sacrifie cette fois à l’inclination peu relevée de l’assistance. La façon naïve et burlesque dont il arrange ses manchettes et son chapeau d’Arménien fait trop songer au petit théâtre qui est à l’autre bout de la galerie de Valois9. Enfin, tout est bien qui fait rire le parterre, et ces deux excellents artistes y réussissent amplement. Le récit de Théramène10, que Coquelin débite au Ve acte, et qui est un pur enfantillage, met l’assistance hors d’elle on éclate d’enthousiasme à ce tour de force, où les poumons, la salive et les lèvres de l’acteur ont plus de part que le génie du maître.

Autre remarque le public ne paraît ni surpris, ni choqué de la morale quelque peu primitive de ces valets de comédie ; il applaudit de bon cœur lorsque Coquelin fait la bourse de Talbot11. Tient-il spontanément le compte qu’il faut de la différence des temps ? Je n’en suis pas bien sûr : son rire est trop naturel, trop sans arrière-pensée ; ce n’est pas ce rire littéraire, réfléchi du spectateur instruit et raffiné. Je ne m’en étonne pas : les honnêtes gens sont toujours moins ingénieux et moins intéressants que les filous, et la dextérité a parfois, même dans le monde, plus de prix, que l’éloquence.

Madame Penco et Talbot

14 mai. — Mme Penco a été beaucoup applaudie hier soir dans Norma12 ; quant au ténor13 il n’a pas été plus heureux dans ses gestes que dans ses notes au premier acte, pendant le duo, il a trouvé moyen d’accrocher le pan de son manteau au péplum14 d’Adalgise. Il lui a fallu, tout en poursuivant son rôle, délivrer péniblement sa fiancée. Le public des Italiens, qui est fort réservé, a ri de bon cœur, quoique sans éclats.

Au troisième acte, un auditeur s’est évanoui en poussant un cri rauque ; deux femmes charmantes, qui sont devant lui, s’enfuient épouvantées : on se lève, on appelle le médecin et le ténor chante toujours. Il ne nous fait pas grâce d’une note :

Si fractus illabatur orbis
Impavidum ferient ruinæ
15.

C’est égal, un peu moins de littérature et un peu plus de voix, tels sont les ténors que je vous souhaite, ô Ventadour.

À la sortie, très brillante de beautés et de toilettes cosmopolites, j’aperçois Mme Floriani, la débutante de l’autre jour16 sa mésaventure ne paraît pas lui peser beaucoup ; elle a toujours le même port de reine, les mêmes yeux, et je soupçonne qu’elle a retrouvé sans trop de peine sur un théâtre plus restreint la voix et le succès que ses admirateurs lui ont dès longtemps accordés.

L’Empereur d’Alma Tadema

La mauvaise reproduction ci-dessus appelle une interprétation (qui vaut ce qu’elle vaut) : Nous sommes en 41. Un soldat ouvre un rideau, derrière lequel s’était dissimule Claude, personnage dégénéré qui vient d’assassiner Caligula, son neveu. Au sol, l’épouse de Caligula, contrariée, recouvre le corps de son mari. Près d’eux, au centre, un marbre d’Auguste. Sur le socle, des traces de main ensanglantée. Entrant à gauche, les soldats venus arrêter l’assassin, qui achètera sa liberté et deviendra empereur à son tour et ne sera pas pire que les autres. Cette toile fait partie de la collection du musée Walters de Baltimore. Il est vraisemblable que la peinture a été achetée, ce mois de mai 1872 par Henry Walters (1848–1931), fils du fondateur du musée

15 mai. — Dans le grand salon d’entrée17, l’Empereur romain, de M. Alma Tadema18 est toujours très couru ; seulement, j’observe que le public est encore plus intrigué qu’intéressé parle sujet un peu obscur de ce tableau. C’est là, du reste le défaut de la peinture d’histoire elle n’a aucun sens, si on ne l’accompagne d’une légende explicative, à moins qu’il ne s’agisse d’un fait ressassé comme le Serment des Horaces, Judith et Holopherne, Hippocrate refusant les présents d’Artaxerxès19, etc.

Ici, il s’agit de l’empereur Claude, oncle et successeur de Caligula. Après l’assassinat de son neveu, Claude saisi d’effroi en pensant que ses meurtriers allaient exterminer toute la famille de César, se glissa jusqu’à un belvédère voisin du lieu du crime et se coucha, dit Suétone20, derrière les tapisseries qui couvraient la porte. Un simple soldat, qui errait au hasard, aperçut ses pieds, voulut savoir qui c’était, le reconnut, le tira de sa cachette et le salua empereur au moment où Claude effrayé se jetait à ses genoux21. Ensuite il le conduisit à ses camarades, qui n’étaient encore qu’irrésolus et frémissants. Ils le placèrent dans une litière, et comme ses esclaves s’étaient enfuis, ils le portèrent alternativement sur leurs épaules, jusqu’au camp, triste, tremblant au milieu des témoignages de pitié de la foule qui croyait qu’on menait un innocent au supplice……

Ceci suffit pour rendre compte de la scène représentée par M. Alma Tadema, et de la terreur peinte sur le visage de Claude. Au reste, ce cinquième César, élevé au trône à l’âge de cinquante ans, n’avait pas été très choyé par sa famille ; quelque chose d’indécis, d’inachevé, de maladif dans sa personne et dans son intelligence le désignèrent de bonne heure aux fonctions de souffre-douleur. Rudoyé par ses précepteurs, raillé et persécuté par ses camarades, il se renferme en lui-même et finit par se retirer à la campagne, où il prit l’habitude de boire et de jouer.

Il exerça pourtant le consulat sous son neveu Caligula ; mais il n’en fut pas moins exposé aux affronts « S’il se présentait pour souper après l’heure fixée, dit Suétone, on ne le recevait qu’avec peine, et après lui avoir fait faire le tour de la salle à manger. Quand il s’endormait après le repas, on lui lançait des noyaux d’olives et de dattes ; parfois les bouffons lui mettaient des brodequins dans les mains, afin qu’en se réveillant tout à coup il s’en frottât le visage. »

Voilà le joli personnage que M. Alma Tadema a voulu peindre.

Les Chinois

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du 19 mai 1872.

Les Chinois ont-ils réellement l’habitude d’abandonner leurs enfants sur la voie publique ? Non, affirme l’auteur du Tour du monde en 120 jours22 ; ce n’est pas une habitude, c’est une nécessité accidentelle, mais inévitable. Lorsque le riz vient à manquer dans  un district, voilà du coup, 20, 30, 50 millions d’hommes exposés à mourir de faim ; il n’est donc pas surprenant que les mères renoncent à nourrir leurs rejetons et les déposent à terre, dans l’espérance que quelque bonne âme voudra bien se charger de leur entretien.

Voulez-vous pénétrer un instant dans un bateau de fleurs ? C’est un lieu de plaisir où les Chinois s’offrent des fêtes dont le thé, les Chinoises aux petits pieds et l’opium font tous les frais. L’intérieur de la jonque. Tapissé d’étoffes en damas écarlate est brillamment éclairé par une multitude de lanternes coquettes, au-dessous desquelles pendent des cages de bambou remplies d’oiseaux, où des globes de cristal contenant des poissons rouges. Des nattes blanches, doubles, très propres, très finement tissées, recouvrent le parquet ; des portières en soie brochée, â demi-relevées, laissent entrevoir sur les côtés du bateau le mystérieux intérieur de quelques cabines ; c’est dans ces réduits, sur un lit en rotin sans matelas ni sommier, avec un traversin en carton rouge verni, que s’installent les fumeurs d’opium : sur une table en bambou on a placé une pipe en métal et une petite lampe. Au milieu du salon, autour d’une table chargée de fleurs, de jeunes Chinois à figures pâles et l’éventail à la main prennent le thé en compagnie de Chinoises richement parées et encore plus richement fardées, qui chantent et grignotent des sucreries.

Quant aux fumeurs d’opium, leur face est blême, leurs yeux démesurément ouverts regardent avec une expression d’effroi dans le vague, et sur leur figure pâle ruisselle une sueur visqueuse. Notre voyageur a voulu tenter l’aventure, mais il n’a récolté qu’un affreux mal de mer. Il paraît que les rêves heureux ne se présentent guère qu’au début ; plus tard on fume avec persistance dans l’espoir chimérique de les rattraper ; on finit par les rêves sinistres, avant-coureurs d’une mort certaine.

À Macao, les impressions tristes dominent encore ; c’est ici qu’on fait le commerce des coolies. Dans une espèce de cave, derrière d’énormes barreaux en bambous, les malheureux, à peine vêtus d’un caleçon et d’une veste en colonnade bleue sans manches, sont couchés sur un sable gris où pullule la vermine ; c’est là qu’ils attendent leur embarquement On les a pris dans un moment de famine ou de misère pressante et on leur a fait signer un contrat qui les lie pendant dix ans à un planteur inconnu. À bord, on les entasse par trois ou quatre cents dans un entrepont, après leur avoir enlevé leur tabac et leurs pipes. La nostalgie et le désespoir s’emparent souvent de ces pauvres diables : alors ils préparent silencieusement leur révolte et tout d’un coup se soulèvent en masse, on imagine avec quelle fureur. S’ils réussissent, c’est un massacre général de l’équipage.

Quelques-uns, plus pacifiques ou plus pieux, font un paquet de leurs pauvres hardes, se l’attachent sur le dos et se laissent couler à la mer.

Le Japon

Laissons-là l’empire du Milieu qui décidément manque de gaieté, et débarquons à Yokohama : le Japonais est très supérieur au Chinois, il est l’ami du progrès, prend â l’Européen toutes ses inventions, toutes ses industries les plus perfectionnées ; il établit des voies ferrées, des fils télégraphiques, il fond des canon» ; il est artiste et aime la nature. Sur leurs objets de laque, vous voyez très souvent reproduite une montagne en forme de cône : c’est leur montagne sacrée, leur Fujiyama qui domine la capitale Yeddo23. Les produits de leur art sont simples, mais représentent toujours un site gracieux, un coteau avec des golfes mystérieux, et dans le fond quelques barques de pêcheurs.

Saviez-vous que l’instruction est à peu près obligatoire au Japon ? Aussi les enfants y sont charmants, bien élevés et on ne les brutalise presque jamais. Ils ont même leur petite importance : M. Plauchut ayant acheté un lot d’objets en laque devant un groupe d’enfants et une difficulté s’étant élevée avec le vendeur japonais, celui-ci soumit très sérieusement le cas à l’aréopage enfantin qui, après avoir écouté et discuté très sérieusement, se prononça en faveur de l’étranger : le marchand se conforma de bonne grâce à ce jugement.

[…]

File d’attente au Salon

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du 21 mai 1872.

J’ai voulu aller hier à l’Exposition pour noter les impressions populaires24 ; naïf que j’étais ! De la porte principale à la porte de l’Orient, se développait une queue drue, serrée, compacte, et que les municipaux ne laissaient avancer que par tronçons. Et l’on dit que les plaisirs matériels prennent de plus en plus le pas sur les nobles jouissances de l’art ! Demandez aux patients qui ont attendu vainement leur tour d’entrée depuis 3 heures jusqu’à 5 h. ¾, instant de la clôture. Cette foule était, du reste, un modèle de sagesse : ordre parfait, pas de conversations bruyantes ; toutes les classes et tous les âges confondus dans un désir commun et une commune attente. Il ne faut pas croire que les pauvres gens constituent seuls le public des entrées gratuites ; beaucoup de personnes relativement aisées ne sont libres que le dimanche et consacrent volontiers ce jour-là à visiter le Salon ; quelques-unes par désœuvrement, beaucoup plus qu’on ne croit par un véritable goût artistique. Et puis ce sont des choses dont on a l’occasion d’entendre parler et sur lesquelles il est bon de se faire une opinion ; enfin il n’est pas possible de n’avoir pas vu le portrait de M. Thiers. Si je fais ces remarques, c’est à seule fin d’établir que le public du dimanche n’est pas, en somme, plus mauvais pour MM. les artistes que celui de la semaine ; il est surtout excellent pour les tableaux militaires et les tableaux alsaciens, devant lesquels les groupes se forment, les interprétations se croisent, les commentaires vont leur train.

En revanche, c’est une grande et rude journée pour le Sou des chaumières25 : sera-ce un Austerlitz ou un Waterloo ? Grosse question pour les charmantes héroïnes du Palais de l’Industrie. Dans la semaine, on a son monde, ses amis qui vous font toujours un bon petit succès raisonnable, moyen, présentable ; mais quand vous êtes jetées en plein océan, dans ce vaste gouffre de la foule anonyme et mystérieuse, quelle épouvante ! Si après trois heures de faction, on récolte dans les deux francs soixante et quinze, il y a dans ce piteux résultat de quoi compromettre les renommées les plus solides : comment pénétrer dans les cœurs, si l’on n’est même pas capable de faire ouvrir les porte-monnaie ? Il me semble qu’une femme bien née doit en mourir de honte et de dépit. Heureusement le public à titre gratuit s’est jusqu’ici fort bien comporté : une personne qui était de quête jeudi dernier m’a raconté â ce propos un trait charmant : dans un groupe de visiteurs près de sortir, se trouvait un pauvre diable vêtu d’habits effilés, coiffé d’un chapeau invraisemblable, l’air triste et souffreteux, le type de la misère résignée et digne.

Eh bien ! cet être besogneux tira de sa poche le peu de monnaie qui s’y trouvait, choisit dans ce modeste tas une pièce blanche égarée au milieu du cuivre et la mit simplement et doucement dans la bourse qu’on osait à peine lui tendre. Mme *** me disait que cette scène l’avait émue presque jusqu’aux larmes.

[…]

Le Bois de Boulogne

 « Chronique de Paris » parue dans Le Temps du 22 mai 1872.

>Est-il permis, sous cette pluie infâme, de parler du soleil et des arbres ? Le bois de Boulogne était pourtant bien joli hier : la verdure avait cette vigueur et cette netteté particulières au mois de mai et que les averses fortifient encore ; l’herbe, déjà haute et drue, est émaillée de ces fleurs printanières que promeneurs et promeneuses mettent gaiement en bottes. Les familles d’ouvriers s’asseyent sur le pré en regardant courir les enfants ; les adolescents dansent des rondes en riant aux éclats. — « Maman, tu n’en sais plus d’autres, dit une jeune fille rouge de plaisir et d’entrain. — Ah ! si ce sont maintenant les mères qui enseignent les rondes aux enfants, répond la maman. — Eh ! bien, recommençons les mêmes, opine un gros garçon à qui l’air et la chanson sont d’une égale indifférence. Et l’on reprend de plus belle :

Nous n’irons plus au bois…

Quelle bonne et utile institution que ces grandes forêts des environs de Paris ! Ce sont bien là des bois sacrés et auxquels il ne faut toucher à aucun prix ; et pourtant il a été question d’aliéner une partie du bois de Vincennes. Au nom des dieux, que ce sacrilège nous soit épargné.

Autour du lac, une queue de voitures de tout ordre et de toute provenance : les reines du demi-monde dans le coupé discret, la calèche éclatante ou la Victoria familière ; le High-Life exotique, abonné aux Italiens et à l’Opéra, arbore dans le solennel huit-ressorts26 sa somptuosité souvent dépourvue de goût et de mesure ; mais quand on a des millions à consommer coûte que coûte, il faut pourtant bien montrer qu’on les a : aussi les écrit-on sur la livrée des laquais, sur le capitonnage de la voilure, sur les parures éclatantes des jeunes filles. Rien à noter d’ailleurs dans ce défilé, si ce n’est trois enfants de douze à treize ans assises côte à côte dans une magnifique calèche, ayant même taille, morne visage et même chapeau, sorte de panier renversé en tulle blanc noué d’un gros ruban de velours noir.

[…]

Notes

1       Le bal Mabille, du nom de son fondateur, était à l’origine — au début des années 1830 — un salon de maître à danser où l’on prenait des cours. Il se trouvait avenue Montaigne, à la lisière de Paris. À la mort précoce de Mabille sa famille en fit une sorte de parc d’attraction. Très bien éclairé le soir, il pouvait ainsi rester ouvert jusque tard dans la nuit. Le prix d’entrée élevé en fit un lieu chic. C’est au bal Mabille que fut inventé le cancan. Endommagé par les obus ennemis, ce bal qui vit ses derniers feux, fermera dans trois ans puis sera démoli. Le texte d’Émile Zola ci-dessous (en mode image) semble contredire cette notion de sélection du public par l’argent :

Le soir, à Mabille, Nana obtint un succès colossal. Lorsqu’elle parut, vers dix heures, le tapage était déjà formidable. Cette classique soirée de folie réunissait toute la jeunesse galante, un beau monde se ruant dans une brutalité et une imbécillité de laquais. On s’écrasait sous les guirlandes de gaz ; des habits noirs, des toilettes excessives, des femmes venues décolletées, avec de vieilles robes bonnes à salir, tournaient, hurlaient, fouettés par une soûlerie énorme. À trente pas, on n’entendait plus les cuivres de l’orchestre. Personne ne dansait. Des mots bêtes, répétés, on ne savait pourquoi, circulaient parmi les groupes. On se battait les flancs sans réussir à être drôle. Sept femmes, enfermées dans le vestiaire, pleuraient pour qu’on les délivrât. Une échalote trouvée et mise aux enchères était poussée jusqu’à deux louis. Justement, Nana arrivait, encore vêtue de sa toilette de course, bleue et blanche. On lui donna l’échalote au milieu d’un tonnerre de bravos. On l’empoigna malgré elle, trois messieurs la portèrent en triomphe dans le jardin, à travers les pelouses saccagées, les massifs de

Zola, Nana, chapitre XI, Pléiade d’Armand Lanoux, Gallimard 1961, page 1497. Mabille est souvent cité, tant chez Émile Zola que chez Balzac

2       Cet établissement ouvert en mai 1869 par Charles Besselièvre, se trouvait dans l’actuelle avenue Franklin Roosevelt (à l’époque, avenue d’Antin), entre les Champs-Élysées et la Seine.

3       Philippe Musard (1792-1859), compositeur et chef d’orchestre s’était spécialisé dans l’organisation de bals, à différentes occasions, dans différents lieux et chez des particuliers. Le succès de ces festivités a été tel qu’on lui a confié concession du bal annuel de l’opéra, qui prit alors le nom de « concert Musard ». Son successeur à l’opéra sera Isaac Strauss. Fort de ce succès Philippe Musard obtint aussi l’organisation du carnaval de Paris jusqu’en 1854. En lisant cette « Chronique de Paris » on apprend qu’un établissement nommé « Concert Musard » lui a survécu. Certaines sources avancent que le Concert Besselièvre aurait succédé, au même emplacement, au Concert Musard.

4       Jules Claretie semble suggérer que certains de ces habitués ont obtenu la Légion d’honneur.

5       Qui était une ville d’eau fréquentée avant la guerre.

6       Constant Coquelin (1841-1909), qui a reçu le premier prix de comédie du Conservatoire avant d’intégrer la Comédie-Française la même année 1860. Coquelin cadet aussi mais sept ans plus tard est entré à L’Odéon. Voir, dans la page sur « Le Mariage de Colette Dumas » le chapitre « La démission de Coquelin ». Pour Coquelin cadet aussi.

7       Georges Brasseur (1879-1906), ancêtre de cette longue lignée de comédiens que nous connaissons encore aujourd’hui.

8       Louis-Arsène Delaunay (1826-1903), est entré au Conservatoire à 18 ans, fut pensionnaire de la Comédie-Française à 22 ans où il joua les jeunes premiers pendant près de quarante ans. Ses souvenirs sont parus en 1901 chez Calmann-Lévy sous le titre Souvenirs de M. Delaunay, de la Comédie-Française, recueillis par le Comte Fleury avec une préface de Jules Claretie (387 pages).

9       En regardant le jardin du Palais-Royal depuis le sud (depuis la Comédie-Française, si l’on veut), la galerie de Valois est celle de gauche, côté est.

10     On comprend mal…

11     Talbot (Denis-Stanislas Montalant, 1824-1904), a obtenu un premier accessit de comédie au Conservatoire en 1850 et intègre le théâtre de l’Odéon la même année et la Comédie-Française six ans plus tard. En 1879, Talbot quittera la Comédie-Française pour l’enseignement.

12     Au théâtre Italien, salle Ventadour, dans une représentation au bénéfice de la soprano italienne Rosina Penco (1823-1894). Lire le compte rendu par Paul de Saint-Victor dans Le Moniteur universel du treize mai. Norma, opéra en deux actes de Vincenzo Bellini créé à la Scala de Milan à Noël 1931.

13     Mario Armandi qui tenait le rôle de Polione et dont on ne sait pas grand-chose. Il finira sa carrière à Marseille avec des bonheurs divers.

14     Le péplum est un « vêtement féminin formé d’une grande pièce d’étoffe rectangulaire, maintenue sur les épaules par deux agrafes, avec un rabat retombant à l’extérieur. » (TLFi)

15     Si le monde s’écroulait brisé, ses ruines le frapperaient sans l’effrayer. Horace, Ode III, à Cæsar Augustus.

16     Voir la « Chronique de Paris » du onze mai (partiellement reproduite dans une page non documentée). Il s’agit d’une Madame Laval, femme du monde, qui a souhaité se produire sur cette même scène des Italiens dans le rôle-titre de La Traviata (rien que cela) et qui semble ne pas avoir reçu les acclamations espérées. Elle ne recommencera plus, ou alors dans sa salle de bains.

17     Vraisemblablement l’entrée du salon de peinture et sculpture du Palais des Champs-Élysées, qui a ouvert ses portes le dix mai.

18     Lawrence Alma-Tadema (1836-1912), peintre néerlandais vivant à Londres.

19     Peintures respectivement de Jacques-Louis David (1785), le Caravage (1598) (même si de nombreuses autres peintres se sont attachés à cette scène). Hippocrate refusant les présents d’Artaxerxès, largement moins connue a été peinte par Anne-Louis Girodet au début des années 1790 et est la propriété de l’École de médecine (et se trouve dans le cabinet du doyen).

20     Dans la Vie des douze Césars, vers de début du IIe siècle. C’est ce texte que Jules Claretie reprend ici.

21     Texte exact de la traduction de Théophile Baudement de 1845 : « Un simple soldat qui courait çà et là, ayant aperçu ses pieds, voulut voir qui il était, le reconnut, le retira de cet endroit; et tandis que la peur précipitait Claude à ses genoux, il le salua empereur. »

22     Edmond Plauchut (1824-1909), écrivain voyageur. Le Tour du monde en 120 jours, suivi de Un naufrage aux îles du Cap Vert (et de Une excursion à la tombe de Magellan), Michel Lévy, 341 pages, daté 1873.

23     Edo, renommée Tokyo quatre ans plus tôt, en 1868.

24     Pas pour voir les peintures ou sculptures. Jules Claretie a déjà rendu compte de cette exposition dans les numéros des 12, 13 et 14 mai, sans compter ses douze articles parus dans Le Soir du treize mai au 24 juin. Mais comme, bénéficiant d’une accréditation, il ne fait pas la queue, il a juste voulu se rendre compte.

25     L’œuvre du sou des chaumières avait été initiée par Madame Thiers. Elle fonctionnait par souscription publique et venait en aide aux habitants des campagnes dont les maisons ont été détruites pendant la guerre.

26     Ces voitures très confortables servaient parfois à d’autres transports en évitant d’avoir à se montrer « en compagnie » dans un hôtel.

Publicité en page quatre du Temps du 18 avril 1874