Divers fragments de Chroniques, de juin à octobre 1872

Dernière page d’été, publiée le 24 août 2026. Temps de lecture : 35 minutes.

Contrairement à la page de chroniques de mai parue le dix août dernier qui se lisait en dix minutes, celle-ci est bien plus fournie et clôt le cycle « Chronique de Paris » commencé en décembre 1871. C’est un choix raisonnable et un peu subi. La série de chroniques suivante perdra son origine parisienne et ne portera plus que le nom « Chronique ». Elle sera aussi légère, instructive et divertissante.

Les Anglais au théâtre — La centième de la reprise de Ruy Blas — Concert aux Champs-Élysées — Jeux et joueursLe théâtre au temps de Plaute, puis de Térence — Mazeppa aux Folies dramatiques — La fête de Saint-CloudLe Tour du cadranLes AnglaisesLe RéveillonLe Réveillon (suite) — Le Concert des Champs-Élysées (suite) — Deux dessins de Troppmann — Le Yatch MargueriteLa Bouchée de painNotes

Les Anglais au théâtre

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du treize juin 1872.

Dimanche soir, pendant le tumulte de Mabille, un philosophe égaré dans ce jardin, qui n’a pourtant rien d’académique, disait « Pourquoi diantre l’Angleterre, qui ne souffre pas de bruit chez elle, vient elle en faire chez nous ? Réserver la sagesse pour le marché national et exporter la folie, c’est très patriotique mais encore plus gênant… pour les voisins. Et puis, déplorer et flétrir les excès de la Babylone moderne, quand on y a soi-même une si belle part, pousser des cris et casser des tables pour dire ensuite : Mon Dieu comme on est bruyant ici ! avouez que tout cela est d’un comique achevé. » Il est certain que les vices qu’on nous prête et la décadence qu’on nous reproche sont un peu les vices et la décadence du monde entier ; Paris est pour l’oisiveté et l’opulence la plus parfaite des villégiatures, mais l’opulence, l’oisiveté et le vice lui viennent de partout. Ce qui fait Babylone, ce sont les Babyloniens, et il y a beaucoup de Babyloniens dans le Royaume-Uni.

Ce n’est pas là, du reste, la seule contradiction entre les mœurs intérieures et extérieures des Anglais. Vous savez qu’on ne va point au théâtre de la Reine, à Londres, autrement qu’en habit de soirée : toute mise de touriste est rigoureusement excommuniée au contrôle ; à Paris, les Anglais viennent s’implanter à l’Opéra, aux Italiens, avec les accoutrements les plus familiers en outre ils vous bousculent, vous marchent sur les pieds le plus naturellement du monde. J’en ai vu qui conservaient leur bonnet écossais avec la plus naïve impudence.

Que dites-vous de ces façons d’entendre le libre-échange ? M’est avis que quelques règlements protecteurs ne seraient pas de trop mais nous sommes si bons enfants… pour les autres ; nous avons des habitudes si libérales… à l’usage des étrangers, et nous sommes si heureux qu’on s’amuse même à nos dépens. Aussi les Anglais ont-ils réfléchi que Mabille étant si près d’eux, il était plus simple et plus noble de fermer Crémorne1. La vertu n’y a pas gagné grand’chose, mais la pruderie y trouve ample satisfaction, et l’on acquiert le droit de déclamer contre l’incorrigible frivolité des Français. Tout cela n’est pas calculé du reste, c’est instinctif : le sol où ils posent le pied est d’abord un pays conquis ; ils y plantent le pavillon britannique et y installent, ne fût-ce qu’un jour, les mœurs et les traditions de la vieille Angleterre. Savez-vous qu’ils ont voulu peser sur les fondateurs du grand prix de Paris pour faire écarter le choix du dimanche ? La presse anglaise s’en mêla et une correspondance assez vive fut même échangée à ce sujet entre le mandataire du Jockey-Club français et le président du Jockey-Club anglais. Il fallut que la Société d’encouragement déclarât nettement qu’elle ne devait pas s’incliner, dans une affaire française, devant des usages anglais. Londres imposant à Paris cette jolie chose qu’on appelle le sunday, il n’aurait plus manqué que cela. Et ces mêmes gens qui rougissent de profaner le jour du Seigneur en assistant à des courses de chevaux, vont le célébrer à Mabille avec la dévotion que l’on sait !

La centième de la reprise de Ruy Blas

Je vois dans le Rappel que Victor Hugo a offert hier soir, chez Brébant2, le banquet traditionnel aux artistes qui ont joué cent fois Ruy Blas3. Lafontaine seul y manquait4. Plusieurs écrivains de la presse dramatique avaient été conviés à cette fête, où figuraient aussi, cela va sans dire, l’intelligent directeur de l’Odéon, M. de Chilly5, et son habile gérant, M. Duquesnel6. Au dessert M. Victor Hugo a porté le toast suivant :

Je me lève pour dire un mot.

Si j’avais à dire tout ce que j’ai dans le cœur de reconnaissance pour les chers et gracieux convives qui m’écoutent en ce moment, je parlerais fort longtemps. Mais rassurez-vous, mesdames, je n’en ferai rien. Je serai ingrat, mais bref. Remerciez-moi.

Vos sourires m’encouragent. Cependant je resterai, en ce qui me concerne du moins, dans les proportions modestes de cette petite fête de fraternité littéraire, et je me bornerai à remercier d’abord les vaillants artistes de l’Odéon, mes auxiliaires, et l’excellente direction de ce beau théâtre. J’ai rencontré là les rares talents et le grand zèle. Je leur rapporte le succès tout entier, et je n’en veux rien garder pour moi. Je dédie à mes chers artistes de l’Odéon les cent représentations de Ruy Blas.

Aux remercîments dus au théâtre, j’ajoute les remercîments dus à la presse. Je vois ici autour de moi les principaux écrivains de la haute critique contemporaine. Je leur rends grâces de leur éloquent et cordial concours. De tels critiques sont plus que des critiques ce sont des poëtes, ce sont des artistes, ce sont des philosophes. Je salue en eux de grandes consciences et de grands esprits.

Je porte un toast, non pas seulement au théâtre de l’Odéon, mais à tous les théâtres de cette noble capitale de la civilisation. Le théâtre est une grande lumière de Paris. Boire à la fortune des théâtres, c’est boire à la prospérité de Paris. Oh cette illustre ville, vénérons-la ! elle a bien souffert. Coalisons-nous pour lui rendre toutes ses splendeurs. Elle a porté trop longtemps la couronne de douleur. Remettons sur sa tête la couronne de gloire.

Je bois à la prospérité de Paris !

J’apprends à l’instant que ce banquet a eu un bien douloureux épilogue M. de Chilly, qui était souffrant, avait dû se retirer après le premier service ; il est mort en rentrant chez lui. Le dictionnaire de M. Vapereau7 m’apprend qu’il était né en 1807 ; il s’était enrôlé dans une troupe de province dirigée par Bocage8. Il débuta en 1831 à l’Odéon, où il remplit quelques seconds rôles de comédie, puis il entra à la Porte-Saint-Martin, où il aborda le drame du boulevard, qu’il ne quitta plus depuis. Après avoir été directeur de l’Ambigu, il remplaça M. de la Rounat9 à l’Odéon. Depuis un an, il avait abandonné la gestion effective de ce théâtre à son lieutenant M. Duquesnel, qui a tous les titres possibles à sa succession.

Concert aux Champs-Élysées

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du 23 juin 1872.

Les vendredis du concert des Champs-Élysées sont décidément en passe de devenir une institution à l’usage du High Life international en entrant dans le jardin, on est d’abord saisi et comme enveloppé par un tourbillon de toilettes vives et légères qui brillent doucement sous le feu des lustres ; les cercles sont déjà formés ; les clochettes de la conversation s’agitent gaiement dans tous les tons et avec tous les timbres possibles : l’Amérique espagnole et l’Amérique anglaise dominent dans cette assemblée féminine par l’activité et l’intensité de leur dialogue. Et puis, rien de varié et de joyeux comme ces essaims qui s’envolent tout à coup dans les allées pour se rassembler en bourdonnant dans un autre coin de la ruche.

Ce qui m’a le plus frappé hier, ce sont les nuances infinies du blond grâce à la composition cosmopolite de la réunion, on avait sous les yeux tous les échantillons de cheveux, depuis le blond filasse jusqu’au blond châtain, en passant par le roux et le rouge ; développez encore cette série suivant les reflets pâles ou vifs, brillants ou mats, doux ou durs, secs ou humides, nets ou indécis ; remarquez en outre les cheveux unis et les crêpés, les bouclés et les lisses, les souples et les révoltés c’est une gamme illimitée, un clavier gigantesque de notes imprévues et charmantes. Je ne me serais jamais douté qu’il y eût autant de choses dans un cheveu.

La suite de cette chronique traite de politique et ne concerne que les lecteurs de cette époque.

Jeux et joueurs

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du 29 juin 1872.

L’un des économistes-philanthropes qui ont conçu l’idée de garantir la sécurité des enfants, la tranquillité des familles et la richesse de l’État par la restauration de la roulette publique, s’affligeait récemment de mon scepticisme ; pourtant il reconnaissait que les établissements de rouge et noire seraient peut-être dangereux aux environs de Paris ; il s’en tenait aux villes d’eaux situées à une distance raisonnable de Babylone ; les lieux montueux et de difficile abord paraissaient même avoir sa préférence : « Quel péril voyez-vous, me disait-il, à installer quelques tapis verts au milieu des pics de l’Auvergne, sur le versant des Alpes, au pied des ballons vosgiens ou sur les rives lointaines de l’Allier ? Vous n’aurez ici que les privilégiés de la fortune, là que les joueurs endurcis, là encore que des malades fuyant les émotions violentes. « D’abord est-il permis aujourd’hui, avec nos lignes et nos embranchements de chemins de fer, alors que les industriels les négociants, les commis-voyageurs et les touristes peuvent aller et vont en effet partout le plus aisément du monde, est-il permis de dire qu’il y a en France des endroits écartés où l’on n’est pas libre de se transporter si la passion, le désir ou seulement la fantaisie vous y appellent ! Parfois sans que vous y songiez, les circonstances vous font passer sous la latitude d’un salon de conversation ; le vent murmure à vos oreilles : « Messieurs, faites votre jeu. » Aussitôt des séries invraisemblables défilent dans votre imagination ; vous rêvez de puissantes moitiés à la masse, le fantôme du maximum s’agite sous votre crâne brûlant, vous saisissez votre indicateur d’une main fébrile, et…, quelques jours après, vous demandez quarante sous à votre concierge pour payer le fiacre qui ramène votre grandeur déchue.

Et ce sort ne menace pas seulement le touriste opulent qui peut jeter quelques milliers de francs par les fenêtres sans compromettre ni sa situation ni même ses plaisirs ; il attend aussi bien et plus sûrement encore le voyageur médiocre qui songe tout à coup à la possibilité de multiplier une mise modeste par d’heureuses combinaisons : « Ce que je veux exposer n’est rien, se dit-il, et ce que je puis gagner est énorme ; pourquoi ne tenterais-je pas l’aventure ? Je saurai bien m’arrêter quand il le faudra. » On sait la conclusion éternelle de cet éternel raisonnement : une fois le doigt dans l’engrenage, le corps y passe tout entier.

D’ailleurs, le tapis vert en s’éloignant du département de la Seine, se rapproche par cela même d’autres départements. On est moins joueur à la campagne qu’à la ville, je le veux bien ; mais enfin on peut le devenir par l’attraction même qu’une table de jeu exerce, et cette table n’eût-elle enfanté qu’un seul joueur que l’État aurait ce joueur-là sur la conscience. Je n’admettrais pour ma part, comme relativement inoffensif, qu’un seul système de jeux publics : il consisterait à les établir dans des îles escarpées et sans bords de celles où l’on ne peut plus rentrer dès qu’on en est dehors10. Le joueur se condamnerait lui-même à une sorte de déportation simple que l’administration des jeux s’efforcerait d’adoucir par la création d’ombrages épais, de villas confortables, de nombreux moyens de communication à l’intérieur de l’île, de chasses variées, etc., etc… (voir la 4e page des journaux belges). Un hospice et un lieu de refuge seraient établis pour les joueurs décavés en attendant le rapatriement ; ceux qui ne voudraient pas donner à la métropole le spectacle de leur infortune pourraient être admis dans une maison de retraite analogue à la maison de Sainte-Périne11, et que l’administration des jeux serait tenue de subventionner abondamment.

Vous me direz qu’une semblable colonie n’attirerait pas beaucoup d’amateurs, et manquerait dès lors son but à la fois moral et fiscal. J’ai plus de confiance que cela dans la bravoure du joueur français et étranger, et je ne jurerais pas que les îles Saint-Pierre et Miquelon, par exemple, ne prissent, grâce à cet élément nouveau et vivace, un développement capable d’enrichir la métropole mieux que les pêcheurs de morue dont elles sont le rendez-vous ordinaire. Que si la longueur de la traversée et la perspective du mal de mer épouvantaient les pontes les plus déterminés, on pourrait construire encore quelques paquebots de très grande dimension, dont les évolutions consisteraient en une promenade de long en large dans l’Océan ou la Méditerranée, à distance raisonnable des côtes. Les hésitants resteraient probablement à terre, mais les résolus, et ils sont nombreux, s’embarqueraient avec la fermeté et la confiance de César.

Le théâtre au temps de Plaute, puis de Térence

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du trois juillet 1872.

Je trouve dans le dernier numéro de la Revue politique et littéraire une intéressante étude de M. Gaston Boissier12, professeur au Collège de France, sur le public des théâtres de Rome, au temps de Plaute, puis au temps de Térence13. Le public de Plaute était absolument démocratique : tout le monde venait au théâtre et se plaçait comme il pouvait ; les patriciens confondus avec les plébéiens.

On était mal assis, chacun apportait sa chaise. La diversité des sièges amenait une grande difficulté à se placer, et de là, un bruit incessant.

Les femmes de toutes conditions assistaient en grand nombre aux représentations.

Il y avait des courtisanes :

Spectatum veniunt, veniunt spectentur ut ipsæ (Elles viennent pour voir, mais surtout pour [être] vues14.)

Elles arrivaient souvent en retard, et alors ne craignaient pas d’aller s’asseoir presque sur la scène.

Il y avait des nourrices, — et le poète s’écriait :

« Allez chez vous, de peur que vos nourrissons ne crient comme des petits chevreaux. »

Il y avait toute espèce de gens. Les paysans venaient à la ville exprès pour assister à la représentation théâtrale. Il y avait même des esclaves ; quoiqu’il leur fût défendu par les lois de venir aux théâtres, ils s’y glissaient néanmoins.

Tout ce monde, on le comprend, était fort bruyant ; on obtenait difficilement le silence, surtout au début.

L’acteur chargé du prologue arrivait avec un crieur public, qui avait mission de faire faire silence au peuple. Parfois, il entamait une discussion avec les assistants.

« En voici un qui me fait signe qu’il n’entend pas. Eh bien, approche ! — tant pis, je ne puis pas me casser la voix. »

Une dizaine d’années avant la mort de Plaute, on réserva des places particulières au Sénat, qui fut installé dans ce que nous appelons aujourd’hui les fauteuils d’orchestre. Néanmoins, les mœurs du public ne s’étaient pas beaucoup modifiées. Térence, qui faisait jouer ses pièces une trentaine d’années après cette réforme, avait quelquefois de la peine à retenir les spectateurs : on fut obligé deux fois d’interrompre la représentation de l’Hécyre. Une première fois la foule avait quitté le théâtre pour aller voir des funambules ; une autre fois, on avait annoncé que l’Hécyre serait suivie d’un combat de gladiateurs : aussitôt un mouvement, un tumulte extraordinaire se produisent ; chacun cherche à se placer le mieux possible pour bien voir ; la scène elle-même est envahie, et les acteurs sont obligés de s’en aller.

Cependant Térence sent qu’un public plus raffiné, plus délicat, s’est élevé de la foule confuse de Plaute ; c’est à cette partie lettrée de la salle qu’il adresse ses prologues : la paix qui avait régné dans Rome et au dehors, dans l’intervalle compris entre Térence et Plaute, avait permis et préparé la formation de cette aristocratie de l’instruction et du goût. Mais comme tous les théâtres se ressemblaient et jouaient les mêmes pièces, les deux publics, l’élégant et le grossier, le poli et l’abrupte, celui-ci aimant les plaisanteries retentissantes et au gros sel, celui-là recherchant la finesse, tous deux, dis-je, placés côte à côte, tiraillaient le poète comique en sens opposés. Le malheureux cherchait à contenter tout le monde, mais les cotes mal taillées ne plaisent à personne.

À Paris, le partage se fait tout naturellement par la différence des genres. Il y en a pour tous les goûts, depuis le mélodrame violent jusqu’aux pièces tempérées et raffinées du Théâtre-Français ou du Gymnase. En province, les théâtres de Variétés savent d’avance quel sera leur public pour chaque jour de la semaine : le dimanche, un gros drame en cinq actes est de rigueur, si l’on veut attirer et contenter le populaire ; les jours de marché, les gens de la campagne restent pour passer la soirée au théâtre : il ne faut pas craindre de leur donner de l’ancien répertoire, qu’ils connaissent rarement et dont l’effet est certain pour les pièces longuement éprouvées. Les jours ordinaires, il faut aux oisifs de la ville les derniers succès de nos théâtres de genre. En résumé, à Paris, les divers publics se divisent, en province, ils se succèdent : à Rome, ils coexistaient. Petit à petit le public lettré devint plus exigeant, et du même coup le peuple s’éloigna du théâtre littéraire pour se presser autour des mimes et des gladiateurs.

Auguste15, qui avait son point d’appui sur la foule, affectait de prendre part aux plaisirs qu’il lui ménageait ; il faisait recruter des histrions et les payait fort cher quand ils plaisaient au public. Sous Tibère16, ils étaient devenus très puissants, et leur insolence avait franchi toutes les bornes. Il semble qu’ils insultaient les magistrats et les personnages les plus considérables par des allusions, des cascades qu’ils ajoutaient à leurs rôles ; la foule les défendait le plus souvent contre la garde ; les représentations tumultueuses de Rabagas17 ne donnent qu’une faible idée de ces rixes, où le sang coulait. Comme la licence des histrions était encouragée et patronnée pour ainsi dire par le peuple et les grands, il fallut des règlements, mentionnés par Tacite18, pour interdire aux sénateurs d’entrer dans les maisons des pantomimes, aux chevaliers romains de leur faire cortège en public. Les spectateurs turbulents pouvaient même être exilés. Quelques années plus tard, les histrions furent expulsés de l’Italie, sur la demande des questeurs, qui se plaignirent de ce qu’en public, au théâtre, ils se livraient à des manifestations séditieuses, à des allusions blessantes pour la personne de l’empereur, et de ce que, dans l’intérieur des familles, ils corrompaient les femmes et les jeunes gens.

Mazeppa aux Folies dramatiques

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du dix septembre 1872.

Le seul intérêt de ce court texte est d’évoquer un spectacle complètement oublié de nos jours, composé sur les exploits d’Ivan Mazeppa (1639-1709), militaire ukrainien. Le destin peu commun de ce brave homme — et le récit auquel il s’est livré — a inspiré nombre de textes, poèmes, pièces de théâtre, musiques, peintures, sculptures, films, etc. C’est d’un opéra-bouffe dont il est question ici, écrit par Henri Dupin et Henri Chabrillat sur une musique de Charles Pourny, créé le sept septembre 1872 au théâtre des Folies dramatiques de la rue de Bondy).

Cette chronique du dix septembre commence par les mots « En rentrant à Paris ». Elle est en effet la première depuis le quatre juillet et l’on peut donc penser que Jules Claretie a pris de longues vacances. Pas aussi longues que cela dans la mesure où, indépendamment de ses chroniques du Temps, il tient aussi, depuis 1871, tous les lundis, une chronique de théâtre dans Le Soir.

Le Soir du 29 juillet 1872

L’activité théâtrale parisienne était néanmoins en sommeil durant ces mois d’été. Ces chroniques de théâtre du Soir ont donc pu être rédigées avant un départ en vacances ou à distance, les articles étant expédiés par la poste. Jules Claretie, alors âgé de 32 ans, n’avait sans doute pas encore acheté sa maison de Viroflay.

En rentrant à Paris, j’ai la satisfaction ou le malheur de tomber sur deux premières, dont la deuxième seule a réussi : je veux parler de Mazeppa19-20 et de la Fête de Saint-Cloud.

Mazeppa me paraissait gros d’espérances supposez que Mme Thierret21 a pris le rôle du héros podolien22 et composé un cavalier seul sur la croupe d’un coursier indompté, un monde de jouissance et d’hilarité s’ouvre devant vous. Telle fut mon illusion, et j’en ai été bien puni : Mme Thierret a été drôle, comment eût-elle fait pour ne pas l’être ? Seulement la pièce n’a pas le sens commun, ce qui est parfois un éloge en ce genre de littérature, mais ce qui exige de l’esprit ou tout au moins de la gaieté. Le public était pourtant fort bien disposé : toutes les étoiles des Folies-Dramatiques ont, été accueillies avec enthousiasme et Mme Tliierret a reçu une véritable ovation. Au début, on riait même et on applaudissait trop sans savoir au juste pourquoi : peu à peu la température s’est abaissée, dans les esprits, bien entendu, et au second acte la réaction relevait positivement la tète et battait des pieds ; au troisième, elle1 avait versé dans l’ornière de la violence pour se déchaîner dans un final de sifflets23.

Mon Dieu, une chute de plus ou de moins au théâtre, ce ne serait vraiment pas la peine d’en parler, si celle de samedi ne prouvait pas qu’il ne suffit plus, pour attirer les gens, d’atteler la première musique venue à la première pièce venue, à la condition de réunir sur les planches un certain nombre d’extérieurs agréables, de les déshabiller avec complaisance, de leur inculquer quelques couplets grivois et quelques pas de cancan. L’insanité pour l’insanité a fait son temps : soyez absurdes si vous voulez, mais soyez gais, et décidément le meilleur moyen d’être gai n’est pas d’être absurde.

Autre observation le public commence à trouver que le décolletage lui-même a des limites, et que Mlle Blanche d’Antigny24, par exemple, les a tant soit peu franchies, non pas qu’elle viole les règles du Code, elle les respecte, au contraire, car elle les tourne, mais de si près, que les spectateurs ont murmuré quelques réclamations. Dieu sait pourtant si les habitués des Folies pèchent par l’excès de la pruderie ; ce n’est pas, d’ailleurs, la pudeur qui proteste, mais le sens artistique. Aucun art ne se passe de mesure, et le goût est justement le sens qu’on a de cette mesure. Si Paris se reprenait à avoir du vrai, du bon goût, nos faiseurs de pièces seraient bien forcés d’en avoir aussi.

La fête de Saint-Cloud

La deuxième première, celle qui a réussi de tout point, c’est la fête de Saint-Cloud. En descendant de la station, je n’avais pas grande confiance, la municipalité ayant laissé le passage ordinaire dans la plus parfaite obscurité. Si on comptait sur des visiteurs, me disais-je, on leur ferait au moins la grâce de leur montrer le chemin. Mes prévisions reçoivent le plus éclatant démenti et je m’en félicite pour cette bonne petite ville qui a grand besoin de remettre ses affaires : toutes les allées habituellement réservées à la fête sont littéralement bourrées de baraques ; comme décors, des éclairages variés et intenses, des guirlandes de lampions posés par la municipalité ; comme mise en scène, une foule grouillante, les appels aigres des marchands, des concerts de mirlitons et de raquettes25, des parties de cors de chasse en carton, nouveau produit destiné peut-être à détrôner le mirliton classique, et le raclement des loteries et les pétarades des tirs, et les orgues de Barbarie des chevaux de bois, et l’annonce à grand orchestre des drames historiques en une multitude de tableaux, et les échos assourdis du bal Willis, et les balançoires et les montagnes russes, etc., tout cela sur un espace de plus d’un kilomètre, avouez qu’il y a de quoi ressusciter Saint-Cloud, même sans la roulette.

Du reste, il m’a paru que toute la ligne de Versailles était représentée dans cette assemblée imposante ; c’est une manière de concours régional où Paris n’a pas seul la parole. Je suis entré un instant au Bal Willis un malheureux orchestre soufflait péniblement dans un nuage de poussière. Toute la jeunesse du pays s’est donné rendez-vous en ce lieu : les jeunes filles sont en cheveux, en taille et en robes blanches ; les mères, car il y a des mères, de vraies mères, siègent tout autour en faisant, comme on dit, tapisserie ; c’est exactement la composition, l’aspect et les allures d’un bal de province. Qui croirait à pareille chose, dans une, sorte de banlieue parisienne ? Ces gens-là s’amusent pourtant entre eux et pour eux, sans beaucoup s’occuper de leurs puissants voisins : il se prépare certainement des mariages là-dedans, et des mariages pour de bon.

Rien ne manque d’ailleurs au programme de la fête le géant de 2 m. 25 « remarquable par sa grandeur » ; le colosse-femme-à-barbe, né à Strasbourg, a optée pour la nationalité française merci, mon Dieu, vous nous deviez bien ça ! Quelques divertissements nouveaux une sorte de chemin de fer aérien, où l’on est lancé dans une voiture qui tourne en marchant, comme la terre autour du soleil ; les femmes paraissent folles de cet exercice ; un autre chemin de fer, circulaire celui-là, qu’on parcourt dans un char fort ingénieux, ma foi : il y a sur le devant un coupé où se mettent les dames, en arrière trois sièges de vélocipèdes, puis encore trois sièges où s’installent les amateurs mâles : il suffit de se laisser aller de tout son poids, puis de remonter par un mouvement alternatif qui se communique aux roues par des bielles comme dans les machines à vapeur. Cette danse suffisamment précipitée est très amusante, et procure aux femmes du coupé l’occasion de rire aux éclats et de pousser des cris de terreur. Hier soir, cet appareil ne désemplissait pas, et il fallait que le propriétaire mît un frein à l’enthousiasme des consommateurs qui ne seraient jamais partis d’eux-mêmes.

Le mirliton n’a été l’objet d’aucun perfectionnement digne d’être signalé, sauf la dimension qu’on a développée dans des proportions invraisemblables : il y a des mirlitons longs comme des perches. Ah ! j’oubliais une attraction que le clergé de Saint-Cloud a imaginé de joindre aux splendeurs de la fête : j’ai parcouru hier une grande affiche contenant le programme d’un pèlerinage récemment organisé, avec messes, retraites et conférences : il y a un bateau spécialement affecté au transport des pèlerins de Paris à Saint-Cloud, 60 centimes aller et retour. Indulgence plénière, naturellement ; pour les miracles, on ne garantit rien, mais il faut tout espérer. Saint-Cloud est donc en ce moment la plus synthétique des cités : en bas, les plaisirs mondains, en haut les jouissances que donne la foi. Quels que soient vos goûts vous pouvez aller à Saint-Cloud les yeux fermés, vous y trouverez le ciel ou la terre, à votre choix, le tout à la plus grande gloire de Dieu et au plus grand avantage de la population, qui fait flèche de tout bois, et qui en a, hélas ! bien le droit.

Le Tour du cadran

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du onze septembre 1872.

Voici une pièce qui, n’ayant pas le sens commun, a le courage de l’avouer puisqu’elle s’appelle Folie-Vaudeville et de se le faire pardonner puisqu’elle est gaie : il y a un mouvement du diable, de l’entrain, des mots, des tableaux hardis et souvent heureux, de jolies femmes, des toilettes, une surtout qui est un chef-d’œuvre ; bref on s’est beaucoup amusé hier soir à la première du Tour du Cadran. Le tableau capital, par sa nouveauté et son audace, sur la scène des Variétés bien entendu, est la représentation du Cirque26 où l’on a revu le vieil Auriol27 dans son costume et même un peu dans ses exercices d’autrefois. Il a été accueilli avec une joie universelle ; mais le succès de la soirée, comme c’est bien parisien et boulevardier, ce succès, dis-je, a été pour l’imitation complète, absolue, effrayante de la personne et de la démarche du régisseur du Cirque, vous savez, ce grand gaillard, l’un des Loyal, je crois, qui, un grand fouet à la main, allume les chevaux, règle leurs mouvements et veille à la stricte et sérieuse exécution de toutes les parties du programme. C’est vraiment à s’y méprendre, et il y a eu une explosion d’admiration ; le vrai Loyal, qui a contribué sans doute à la mise en scène de cet acte-là, était à l’orchestre, où il jouissait modestement de son triomphe28.

Les Anglaises

Je dois dire que la salle était fort belle le public des premières est décidément rentré dans ses foyers rajeuni et renouvelé par la mer et les montagnes, complété et embelli d’ailleurs par quelques éléments de passage. Je serais bien étonné qu’on n’eût pas remarqué et regardé beaucoup une jeune Anglaise blanche et brune, qui distançait sensiblement les chiffonnages parisiens du voisinage : elle portait une robe sombre et relativement assez simple, contrairement aux usages et aux goûts de sa patrie.

Quelle étrange chose, dans un pays humide et froid, que cette fureur pour les nuances violentes ! Est-ce que les femmes ont un plus grand besoin d’affirmer leur situation et leurs privilèges de femme dans cette région des sens rassis ? Est-ce une sorte d’appel de clairons pour réveiller et secouer ces grands gaillards qui agacent par leur inaltérable et blonde indifférence ? Ne veulent-elles pas publier bruyamment, afin que nul n’en ignore, qu’elles sont là, qu’elles sont faites pour plaire, pour aimer et pour être aimées, qu’il y a autre chose en somme que le sport, le voyage, l’usine ou le comptoir ?

Ce n’est pas seulement dans les couleurs qu’elles vont au vif, à l’extrême, au choquant, pour un œil parisien bien entendu : c’est aussi dans les formes ; on invente les crinolines, elles s’enferment dans des cages d’animaux féroces, on reprendrait les paniers qu’elles mettraient des corbeilles, on reviendrait aux fourreaux du premier empire qu’elles adopteraient aussitôt les maillots. Quand on posait le chapeau sur le front, elles l’assujettissaient je ne sais comment au-dessus des sourcils ; on les renvoie en arrière de la tête, elles le rejettent sur le cou. Quant aux cheveux, c’est encore plus fort les édifices de chignons qu’elles dressent dans les directions les plus audacieuses ont bien souvent fait retourner les flâneurs sur le boulevard, et il paraît qu’à Londres c’est une bien autre affaire. Je le répète, il n’y a pas seulement absence de mesure et de goût il y a, selon moi, un intérêt instinctif, inavoué, mais profond et après tout légitime.

Le Réveillon

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du douze septembre 1872.

Il faut absolument que vous alliez voir le Réveillon29 et le plus tôt possible ; je ne sais pas si l’enthousiasme m’a retourné la cervelle, mais vraiment je crois que nous tenons un chef-d’œuvre : ce chef-d’œuvre, ce n’est pas la pièce, qui est pourtant bien amusante d’un bout à l’autre, c’est un souper, mais le vrai, l’absolu souper, le souper que vous pourriez faire, ou plutôt le souper que vous faites, car vous en êtes de ce souper, MM. Meilhac et Halévy vous y convient, vous buvez du champagne avec Lhéritier, vous faites aller Geoffroy30, vous avez des mots et des répliques, vous applaudissez bruyamment à l’histoire de l’Oiseau bleu, vous la faites recommencer, pour un peu vous battez des entrechats et vous faites vis-à-vis au marquis de Valongoujard, enfin, ô miracle ! vous parlez à la fois comme tous les autres. Je n’ai pas la moindre érudition dramatique31 et je dis peut-être des énormités, mais il me semble que rien de pareil n’avait encore été tenté au théâtre ; d’abord mettre en scène le souper le plus réel et le plus actuel que vous puissiez imaginer, une vraie table ronde avec des convives qui tournent le dos à la salle ; faire faire à ces gens tout ce que vous pourriez faire ou dire, ou voir ou entendre vous-mêmes, les gestes, les intonations, les plaisanteries, les éclats de voix ; y asseoir le bourgeois de province qui a ses histoires à lui, et qui les recommence ! C’est du réalisme le plus exquis, de l’observation la plus fine, du rendu le plus intense.

Et puis, n’est-ce rien que d’avoir compris le parti à tirer des jolies pensionnaires du Palais-Royal, dans une scène qu’il suffit d’avoir vécue et de vivre encore pour la bien représenter ? Il semble d’abord que les répétitions ont dû être terriblement longues et difficiles pour régler cette confusion si naturelle et si spontanée des voix et des gestes ; mais je vois M. Halévy disant à l’une : Faites comme chez vous, pour de bon, ne pensez pas au public, criez et tapez franchement, bravement, ne vous étudiez pas ; puis, M. Meilhac en arrêt : fort bien, c’est comme cela qu’il faudra vous renverser, c’est cette voix à la fois aiguë et étouffée qu’il vous faudra donner. MM. Meilhac et Halévy ont obtenu, par cette entente et cette vue de la réalité, ce je ne sais quoi de sincère que le talent ne donne jamais. Toutes ces jeunes soupeuses seraient absolument dépourvues de l’intelligence du théâtre, que la scène n’en serait pas moins excellente, parce qu’elle est la nature et que la nature n’a pas besoin de génie. Je ne dis ici que mon impression toute personnelle, sans réflexion et sans critique : c’est un battement de mains que je donne, non une appréciation motivée ; j’attends avec impatience le feuilleton de mon collaborateur Sarcey, pour avoir la raison topique et dramaturgique de mon enthousiasme ou de ma stupidité32.

Suit un long chapitre sur la Société protectrice des animaux, non retenu ici.

Le Réveillon (suite)

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du quinze septembre 1872.

J’ai manifesté une admiration désordonnée pour le souper du Réveillon, parce qu’il me paraissait que ce souper-là était le premier qui eût été représenté sur la scène à titre de souper. Le souper-accessoire, le souper-prétexte se voit partout. Le souper pour lui-même ne se voit qu’au Palais-Royal dans la pièce de MM. Meilhac et Halévy ; je me trompe : les petits théâtres italiens jouent parfois des pièces d’un art assez primitif dues à l’auteur de la troupe ; eh bien, là, il y aussi des soupers sincères, candides, ils le sont même à tel point que les convives ne disent rien, ils mangent pour manger. Ce souper muet est considéré comme l’une des scènes de la comédie ; le public regarde faire bénévolement, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, et, en effet, elle ne saurait l’être davantage.

Une des scènes les plus drôles du Tour du Cadran, c’est la polka du mort, exécutée par les héritiers en attendant l’arrivée du notaire : l’un des parents s’avise de rappeler la polka que le défunt aimait tant ; il commence à la fredonner, les autres suivent, la jeune fille se met au piano et le notaire tombe au milieu d’une danse générale.

Cela semble de la plus folle fantaisie ; eh bien ! c’est peut-être plus nature qu’on ne croit : une vieille dame me racontait qu’elle avait été faire me visite de condoléance aux parents d’une fille de ses amies qui venait de mourir : il y avait plusieurs personnes dans le salon ; mais la conversation, toujours fort difficile en pareil cas, était tout à fait tombée. On avait naturellement épuisé les qualités de la défunte. De quoi parler cependant ? L’un des visiteurs demande avec le ton pénétré qui convenait à la circonstance si Mlle Marguerite était musicienne. — Oui, monsieur, répond la nièce. — De quel instrument jouait-elle ? — À cette question, les assistants, qui avaient réussi d’abord à réprimer une violente envie de rire, éclatent avec l’ensemble le plus édifiant : la défunte jouait de la contrebasse.

Le Concert des Champs-Élysées (suite)

Le concert des Champs-Élysées a retrouvé hier soir ses plus belles soirées du mois de juin : beaucoup de monde, même purement parisien. On avait annoncé pour l’entr’acte un concert de trompes de chasse : les trompes ont tenu parole, elles ont même fait du zèle ; au bout d’un quart d’heure de cette artillerie, l’auditoire demandait à capituler. Toutefois, le carillon de la fin a doucement fait rouvrir les oreilles effrayées d’un si bel éclat : figurez-vous des cors donnant à s’y méprendre les notes d’une sonnerie de cloches dans le lointain. On aurait cru entendre l’Angelus dans la campagne. Impossible de pousser l’illusion plus loin.

Deux dessins de Troppmann

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du deux octobre 1872.

J’ai fait hier, dans Paris, une promenade, à la chasse de ce produit dont tout chroniqueur est invariablement affamé et qui s’appelle l’information du jour. La récolte n’est pas d’une abondance exagérée, mais, que voulez-vous, par ce temps de vacances et de famine, il faut se contenter de ce que l’on trouve. Des dessins originaux de Troppmann et un yacht lilliputien qui s’apprête bravement à traverser l’Atlantique : voilà le menu de la journée. Ajoutez que vous serez libre de vérifier de vos yeux mon récit, et qu’il vous suffira pour cela d’exécuter un voyage à stations rapprochées, qui va du boulevard Bonne-Nouvelle au pont des Saints-Pères.

C’est, en effet, au boulevard Bonne-Nouvelle, presqu’en face du Gymnase, qu’un marchand de miroirs a eu l’idée bizarre d’exposer deux dessins à la plume que l’assassin de la famille Kinck s’est amusé à perfectionner dans ses heures de prison pour tuer le temps à défaut d’autre victime. Ce sinistre gredin33 avait la plaisanterie facile. L’une de ces caricatures représente un personnage informe, avec des ailes dans le dos, qui s’en vient, une clef et un rameau d’espérance d’une main, un sac d’écus de l’autre, coller son nez contre une sorte de cage à poules, au fond de laquelle on aperçoit vaguement une tête hérissée de crins. Ce personnage ailé, c’est un ange, ni plus ni moins ; la cage à poules, le cabanon grillé de Mazas34 ; l’homme chevelu, Troppman en personne. Au-dessous la légende suivante : Une ange me porte la liberté avec de l’argent. Le tout avec signature autographe et la date 2 décembre 1869.

La deuxième ébauche est plus compliquée. C’est l’intérieur d’une cellule de Mazas, ainsi qu’en témoigne l’inscription placée en tète du feuillet : De dans ma celule (sic) la nuit à Mazas. Une table où deux personnages, occupés à écrire, se font vis-à-vis ; au-dessous de l’un d’eux, ces mots : Ici, c’est moi, deuxième portrait de Troppmann par lui-même. Il a interrompu sa tâche et se tourne gracieusement des trois quarts pour mieux se laisser voir. Rien n’y manque, le lit, les ustensiles de toilette, le geôlier lui-même, assez plaisamment chargé et qui, avec sa casquette galonnée, ressemble à s’y méprendre à un vieux gardien de square. Au bas de la page un nouveau lit avec un troisième individu endormi. Les curieux de ces sortes de choses sont avertis que les condamnés à mort ont pour compagnons forcés de captivité des surveillants qu’en argot de prison on appelle des moutons. Les moutons font nécessairement partie du mobilier de la cellule d’un condamné à mort. Troppmann n’a rien oublié.

Tout cela est plus attristant que drôle. On devine que cet artiste en scélératesse s’est flatté de l’espoir que ces singuliers autographes seraient recueillis religieusement et vendus très cher un jour ou l’autre. La plupart des criminels fameux ont eu ce goût bizarre de la célébrité posthume. La pose ici est évidente. Ces grossiers croquis ne sortent pas d’une main distraite : l’effort est visible et l’orgueil lugubrement naïf. Ils sont intéressants à ce point de vue.

Le Yatch Marguerite

Ne me demandez pas après cela comment mes pérégrinations m’ont conduit au pont des Saints-Pères35. Le hasard est le dieu des flâneurs et la chance leurs prophètes. Je me suis souvenu fort à propos qu’il devait y avoir dans les environs un certain yacht appelé Marguerite, dont tous les journaux ont parlé36, et que ce bateau lilliputien avait la prétention de faire la traversée de l’Atlantique. Imaginez un bateau-mouche microscopique, une coquille de noix dont il semble que le plus petit des lacs de la Suisse, dans un moment d’humeur, ne ferait qu’une bouchée. Ses propriétaires ont bien voulu m’assurer que leur projet était des plus sérieux et que rien ne les en ferait démordre. Les braves gens ! Croyez-vous que l’on m’a regardé de travers pour n’avoir pas de prime abord trouvé la chose toute naturelle ? Si vous voulez faire la cour au capitaine du yacht Marguerite, dites-lui hardiment que rien n’est plus simple et que ces étonnements témoignent d’une poltronnerie extraordinaire. Avis aux gens qui écrivent leur testament avant de mettre le pied sur les paquebots du Havre, auprès desquels le yacht Marguerite aurait tout au plus l’air d’un de ces insectes nains qui courent sur l’eau.

Après tout, le goût des aventures est une vertu que n’a pas le premier venu, et j’en connais des exemples qui m’humilient absolument. Saviez-vous que l’un des romanciers les plus ingénieux de ce temps-ci exécute régulièrement, chaque année, un de ces voyages extraordinaires, de la famille de ceux qu’il s’entend si bien à raconter ? Ce romancier possède un bateau plus petit encore que le yacht Marguerite, un simple bateau, à trois places, l’une pour le pilote, l’autre pour lui ; la troisième est, pour ainsi dire, la chambre d’ami, elle est réservée aux amateurs de bonne volonté, quand il s’en trouve. Lorsque le temps est beau, le pilote hisse la voile et les deux compères s’en vont le long des côtes de France, souvent en pleine mer ; parfois même, — il faut croire que l’Océan est bon père pour qui sait le prendre, — on pousse une pointe jusqu’en Angleterre. Lorsque le ciel se couvre, vite on se réfugie dans le port le plus voisin : notre romancier s’installe n’importe où, et, tant que la pluie tombe, tant que le vent menace, le voilà qui, en attendant l’éclaircie, coud un nouveau chapitre au roman qu’il a toujours dans sa tète quand il ne l’a pas dans sa poche. Ne me demandez pas si ces stations sont fréquentes, l’œuvre de ce conteur inépuisable tient déjà toute une bibliothèque, et vous saurez son nom quand je vous aurai dit qu’en ce moment même il travaille à votre intention. Si M. Jules Verne connaît les voyages, c’est qu’il voyage lui-même à la façon de quelques-uns de ses héros. Il ne m’en voudra pas d’avoir trahi son secret. Ce sont là des procédés qui n’ont pas à craindre le plagiat.

La Bouchée de pain

« Chronique de Paris » parue dans Le Temps du trois octobre 1872.

Cette « Chronique de Paris » est la dernière. La prochaine paraîtra le lendemain quatre octobre sous le titre « Chronique », sans que la raison de ce changement soit donnée. On peut imaginer, néanmoins que Jules Claretie, parisien né à Limoges, a souhaité élargir son regard. Le sujet de la chronique ci-dessous se déroule d’ailleurs en Alsace. Et puis il n’est pas impossible que l’abonné de province se soit lassé — on le comprend — de se trouver trop souvent oublié.

Il y avait, il y a quelques jours encore, dans un petit village d’Alsace appelé Beblenheim37, un pensionnat de demoiselles que l’on surnommait le Petit-Château. Ce Petit-Château était connu en littérature, sa réputation s’était étendue bien au-delà de ses frontières, et la chose n’a rien d’étonnant puisque le directeur, l’imprésario de la maison, avait abrité sous son nom une foule de petits livres et charmants, toute une bibliothèque d’éducation dont l’éloge n’est plus à faire. C’est de là que l’Histoire d’une bouchée de pain38 a pris son vol, et vous savez si elle a fait son chemin dans le monde. C’est de là aussi qu’est parti le premier signal de la Ligue de l’enseignement39, c’est ce nid de verdure, cette oasis absolument champêtre, perdue dans des coteaux de vigne, à deux pas de la frontière, qui a été le berceau de cette vaste association, aujourd’hui répandue dans toute la France, qui compte plus de 30 000 adhérents et qui envoie à la Chambre des pétitions revêtues d’un million de signatures. Venez nier après cela les progrès de la décentralisation !

Faut-il vous raconter ses débuts aujourd’hui que les événements qui nous ont enlevé l’Alsace viennent de balayer jusqu’à ce pauvre petit pensionnat de petites filles ? M. Jean Macé s’y est pris lui-même d’une façon bien charmante :

C’était en 1850. J’appartenais alors tout entier à la fièvre politique qui s’était emparée de tant d’âmes après la révolution de 1848. Je voyageais dans l’est de la France pour organiser la correspondance d’un journal. Chargé d’une commission par la mère d’une élève de Mlle Veneret, je vins frapper un jour à la porte du Petit-Château, et, je t’avouerai, le cœur me battait bien un peu. Pour un sauvage comme moi, un pensionnat de demoiselles était quelque chose de fort imposant. Je trouvai sur le chemin une dame mise très simplement et montée sur un tas de terre. C’était la maîtresse de la maison qui dirigeait les travaux de fondation d’un Asile construit par elle pour les petits enfants du village. Je ne me doutais guère en ce moment qu’on me bâtissait là à moi-même l’asile où je devais un jour abriter ma vie. J’avais été annoncé. Introduit sans cérémonie au milieu des élèves, je fus tout surpris de me sentir à mon aise. Je m’attendais a quelque chose de bien roide et de passablement ennuyeux j’étais dans une grande maison de campagne, habitée par une famille plus nombreuse qu’ailleurs, et voilà tout. Enhardi par l’air de bienveillance universelle que je respirais, je rassemblai mes anciens souvenirs de professeur, enfouis sous tant d’autres idées, et je me hasardai à intervenir dans une leçon de physique d’où la maîtresse avait eu un peu de peine à se tirer. Avec le livre qu’elle avait, ce n’était pas bien étonnant. Il paraît que j’eus le bonheur de me faire comprendre.

Au sortir de ces discussions, de ces colères, de ces colloques avec les commissaires de police qui remplissaient ma vie depuis cinq mois, et que j’allais retrouver le lendemain, la journée que je passai là me fît l’effet d’une halte dans une fraîche oasis, et j’emportai de cette maison un souvenir que la correspondance entretint depuis.

Quand arriva le coup de vent de décembre 1851(40), je fus au nombre des feuilles qu’il balaya ; mais plus heureux que tant d’autres, je m’envolai vers ce petit paradis dont l’image était restée présente à mon esprit. J’étais appelé comme professeur de sciences naturelles, et, bientôt, attirant à moi toutes les branches de l’enseignement, depuis la tenue des livres jusqu’à la géologie, en passant par l’histoire et la littérature, je m’abandonnai avec un charme qui croissait tous les jours au bonheur de la paternité intellectuelle et morale, la première des fonctions sociales, quand on se hausse l’âme au niveau de sa fonction. J’étais enfin dans ma voie. Après avoir tâté capricieusement un peu de tout, il se trouvait que j’étais né pour être professeur de demoiselles.

Voilà bien le portrait du Petit-Château d’autrefois, tel que j’ai pu l’entrevoir dans une première et dernière visite. Je me souviendrai longtemps de ce jour-là. L’idée d’une maison d’éducation, si indulgente qu’on la suppose, éveille instinctivement des impressions qui ne sont rien moins que souriantes. Je me trouvais dans un pays délicieux, en pleine verdure : la chaîne des Vosges à l’horizon avec ses vieux châteaux en ruine, le village au pied de la hauteur, assez près pour fournir les provisions nécessaires, assez loin pour qu’on pût se croire dans un désert de feuilles, et, devant mes yeux, une maison blanche nichée dans les arbres, avec un grand jardin qui se fondait insensiblement dans le parc, et le parc lui-même qui s’en allait rejoindre la prairie. Derrière la haie un murmure joyeux de voix, comme un bourdonnement d’abeilles. Je tombais en pleine récréation. En rira qui voudra ; je dois avouer sans fausse honte que, seul de mon espèce, au milieu de ces soixante petites filles, dont les minois d’écureuil ne se gênaient guère pour examiner le nouveau-venu, je ne me sentais pas absolument à l’aise. Le son d’une cloche vint à propos annoncer la reprise des classes. On a bien tort de croire que les enfants sont incapables d’écouter sérieusement des choses sérieuses. En deux heures de temps, j’ai pris religieusement ma part d’un cours d’arithmétique, d’un cours de géologie et d’un cours de chimie, s’il vous plaît, le tout espacé en causeries de vingt minutes chacune, avec des démonstrations et des expériences pour occuper les entr’actes. Voilà bien, me disais-je, l’éducation familière telle qu’on la comprend en Suisse, avec les diversions de la campagne pour détendre l’attention fatiguée par les heures d’études. Je partis avec la promesse sincère d’un prochain retour. Comment se douter alors qu’un jour viendrait où toute cette colonie confiante aurait à prendre le chemin de l’exil ?

La guerre arriva. Le Petit-Château dut fermer ses portes, Quand il les rouvrit, il y a de cela une année à peine, la situation était bien changée. De gros soucis troublaient l’horizon : on sentait bien que c’était une autre vie qui recommençait et que l’ancienne sécurité ne se retrouverait plus. On marchait cependant tant bien que mal, avec le vague espoir que les affaires s’arrangeraient et que ce n’était pas un pensionnat de petites filles qui allait compter pour quelque chose en politique.

Mais alors un incident inévitable se produisit. Avant l’invasion, le Petit-Château, sagement hospitalier, ouvrait ses portes aux Allemandes, et pourquoi les aurait-il repoussées ? Allait-il maintenant reprendre cette tradition-là ? Ce ne fut qu’un cri parmi les Alsaciennes. Fallait-il leur dire que la science n’a point de nationalité ? chimères que tout cela. La logique de l’enfant va droit au but : jugez quand le patriotisme se met de la partie. Il eût fait beau se mettre au travers de ce zèle touchant ; le Petit-Château eût vu sa première émeute, et ces insurgées de douze ans se seraient joliment moqués des trois sommations. On se priva donc des Allemandes : j’imagine que ce fut sans regret.

Les conséquences ne se firent pas attendre. N’allez pas croire que l’autorité prussienne, en Alsace, ait l’intimidation pour procédé habituel. Elle s’y prend volontiers à la façon des gens d’église, par insinuations, qui, pour qui sait entendre, valent des ordres. Pourquoi l’enseignement de l’histoire de France ? Pourquoi le français comme langue usuelle ? Pourquoi cette absence systématique de programmes ? les pourquoi se multiplièrent si bien qu’il fallut, un jour, prendre une résolution. Ce n’était pas vivre que de vivre ainsi. Puis le terme fatal du 30 septembre approchait ; qui sait si les Allemandes n’allaient pas faire leur rentrée drapeau en tête ; était-on sûr de l’avenir ? Bref, le gros mot d’émigration fut prononcé pour la première fois.

Le 30 septembre, c’était avant-hier, et c’est d’avant-hier que date la mort de l’ancien Petit-Château de Beblenheim.

Pour ne pas finir sur cette lettre de faire part, je suis heureux maintenant de vous apprendre sa résurrection. C’est au château de Monthiers (Aisne) que cette petite famille, dispersée par les événements, va construire son nouveau nid. On me prie de vous le dire voilà la chose faite et largement faite. Est-il besoin d’ajouter que tous nos souhaits l’accompagnent ? Avec de telles traditions, il serait bien surprenant que le succès ne lui fût pas fidèle. Que M. Jean Macé se rassure donc, qu’il se remette bien vite à l’étude et qu’il s’empresse de nous envoyer, de sa nouvelle retraite, la suite de ces beaux et bons livres qu’il tient à coup sûr en réserve pour l’amusement des grands et des petits.

Je ne sortirai pas de l’Alsace en annonçant que l’Histoire du Plébiscite41 d’Erckmann-Chatrian vient enfin de paraître, à la librairie Hetzel, illustrée des beaux dessins de Théophile Schuler42. Il est inutile de rappeler les circonstances qui ont interrompu cette publication. Elle est de celles qui n’ont pas de peine à regagner le temps perdu.

La prochaine chronique, cela a été dit, ne sera plus « de Paris ». Comme elle ne sera pas publiée ici (tous les sujets n’offrent pas le même intérêt), on peut noter quelle commencera par « J’ai passé la matinée à parcourir, à votre intention, un certain nombre de journaux des départements ». Et puis la Comédie-Française va entreprendre une tournée en province…

Notes

1      Ce jardin public londonien était devenu un lieu de débauche et a fermé suite aux plaintes des habitants du quartier. Ce nom de Crémorne était celui d’un des propriétaires successifs du lieu.

2      Le Brébant, 32 boulevard Poissonnière est un restaurant assez récent puisque fondé en 1865 sous ce nom. Ce restaurant existait néanmoins depuis bien plus longtemps sous d’autres noms. C’est Paul Brébant (1822-1892), grâce à son excellente cuisine, qui lui avait donné sa réputation.

3      Le Rappel du treize juin, première colonne de la page deux.

4      Henri Lafontaine (Henri Thomas 1824-1888), est entré à la Comédie-Française en 1856, à l’âge de 32 ans, sans passer par le Conservatoire. Il a été élu sociétaire en 1863 et a pris sa retraite officiellement l’an dernier. Il était absent de cette réunion car il tenait le rôle de Ruy Blas… à Angers.

5      Charles de Chilly, né en 1803, déjà très malade et à demi paralysé, est mort d’apoplexie à la suite de ce repas du onze juin. Le témoignage de Sarah Bernhard (Ma double vie, Fasquelle 1907, page 314) est précis quant à cette soirée. Elle se trouvait à la droite de Victor Hugo et Charles de Chilly à sa droite à elle. À un moment, Victor Hugo prononce le discours que Jules Claretie va reproduire au paragraphe suivant. «  Alors Duquesnel se pencha en arrière et, m’appelant tout bas, me dit de prévenir Chilly qu’il fallait répondre à Victor Hugo. / Ainsi je fis. Mais il me regarda d’un œil glauque et, d’une voix morte, il me dit : “On me tient les deux jambes.” Je le regardai plus attentivement, pendant que Duquesnel réclamait le silence pour le speech de M. de Chilly. Je vis que ses doigts tenaient sa fourchette avec désespérance ; le bout des doigts était blanc, le reste de la main était violet. Je pris cette main, elle était glacée ; l’autre était sous la table pendante et molle. / Le silence s’était fait. Tous les yeux convergeaient vers Chilly. “Lève-toi”, murmurai-je, saisie d’effroi. Il fit un mouvement, et sa tête s’affaissa brusquement, écrasant le visage dans son assiette. » Le corps fut déposé dans un salon. Son fils arriva et le ramena chez lui en voiture, pas très loin. « Trois jours après, le 14 juin 1872, Chilly mourait sans avoir repris connaissance. »

6      Félix Duquesnel (1832-1915), journaliste, auteur dramatique et romancier, directeur du théâtre de l’Odéon depuis 1866.

7      Gustave Vapereau (1819-1906), Dictionnaire universel des contemporains, « contenant toutes les personnes notables de la France et des pays étrangers… ouvrage rédigé et continuellement tenu à jour, avec le concours d’écrivains et de savants de tous les pays » Hachette 1858-1885.

Notice de Charles de Chilly dans le Dictionnaire de Gustave Vaperau de 1858 (A-H), page 393

8      Bocage (Pierre François Tousez, 1799-1862), comédien né à Rouen. Après une brève expérience provinciale, Bocage entra à la Comédie-Française en 1821 (à l’âge de 22 ans), la quitta en 1830 pour rejoindre le théâtre de la Porte-Saint-Martin et de revenir à la Comédie-Française l’année suivante.Jules Claretie donnera un chapitre sur ce comédien dans sa chronique « L’Histoire de Jean Baudry » qui paraîtra dans Le Temps du cinq décembre 1880 et ici-même le seize novembre 2026.

9      Charles de La Rounat (Charles Rouvenat, 1818-1884), journaliste et auteur dramatique, a été directeur du théâtre de l’Odéon de 1856 à 1867 puis le sera de nouveau de 1880 à 1884.

10    Allusion à Alfred de Musset (1810-1857) : « Ma poche est comme une île escarpée et sans bords, / On n’y saurait rentrer quand on en est dehors. » Poésies nouvelles (1836-1852), Charpentier 1850.

11    Maison de retraite fondée en 1807 dans un ancien couvent portant ce nom.

12    La Revue politique et littéraire du 29 juin 1872, page 1258 : « Poésie latine », cours de Monsieur Gaston Boissier.

13    Soixante ans séparent ces deux auteurs dramatiques. Plaute est né vers moins 254 et Térence vers moins 190. Le premier a vécu 71 ans et l’autre 31. Lorsque Térence est né, Plaute n’avait plus que sept ans à vivre.

14    Le mot « être » a été oublié par le typographe mais se trouve bien dans le texte de Gaston Boissier. Google translate propose : « Ils viennent pour être observés, ils viennent pour être observés tels qu’ils sont. »

15    Auguste est bien plus tardif (moins 63- plus 14).

16    Tibère (moins 42-plus 37) a succédé à Auguste en 14.

17    Rabagas, comédie en cinq actes de Victorien Sardou créée le premier février dernier au théâtre du Vaudeville. Lire ici le compte rendu par Jules Claretie.

18    Tacite (58-120), sénateur et historien.

19    Mazeppa, opéra-bouffe en trois actes d’Henri Dupin et Henri Chabrillat sur une musique Charles Pourny créé le sept septembre 1872 au Théâtre des Folies-Dramatiques de la rue de Bondy (actuelle rue René-Boulanger).

20    Ivan Mazeppa (1639-1709), cosaque et aventurier ukrainien opportuniste dont les exploits ont été largement utilisées par la littérature et tous les autres arts, jusque récemment. Plusieurs villes d’Ukraine ont une rue portant son nom.

21    Félicia Thierret (1814-1873), robuste comédienne entrée à la Comédie-Française en 1833 puis la quittant en 1849 pour rejoindre le Palais-Royal. Félicia Thierret est morte d’une pneumonie attrapée dans les courants d’air du théâtre. Voir la page « Le télégramme de Marie de Sévigné ». Dans Mazeppa, Félicia Thierret tient le rôle de Madame Hedwige

22    La Podolie était alors un territoire administratif russe, mi-Polonais, mi-Ukrainien.

23    Dans sa chronique des théâtres du Temps du lundi neuf septembre, Francisque Sarcey écrit en post-scriptum : « Nous sortons des Folies dramatiques où l’on a donné Mazeppa devant une salle très brillante. Mazeppa est une plate et froide extravagance en trois actes ; le dernier a été vertement sifflé et s’est achevé à grand’ peine. La musique ne vaut pas mieux que le livret. »

24    Blanche d’Antigny (1840-1874) mourra dans moins de deux ans le 27 juin 1874, à l’âge de 34 ans. Dans Mazeppa elle tient le rôle de la princesse Friska. Comédienne médiocre et courtisane, Blanche d’Antigny servira de modèle à Émile Zola pour la mort de Nana et aussi pour La Dame aux bijoux de Gustave Courbet.

25    Cette raquette-là est une sorte de tambourin à double face, parfois équipé de deux peaux différentes, d’un manche et de deux boules attachées à un fil, venant percuter la peau par la rotation de manche.

26    Le cirque d’Été alors dirigé par l’ancien écuyer Victor Franconi (1811-1897), ancien cirque de l’impératrice installé sur les Champs-Élysées à l’emplacement de l’actuel théâtre Marigny. Seule la rue du cirque fait encore référence à cet ancien cirque, ouvert en 1835.

27    Jean-Baptiste Auriol (1806-1881), clown, jongleur et acrobate. Dans son spectacle le plus réputé, Jean-Baptiste Auriol marchait sur des bouteilles, d’abord debout, puis renversées. Il était aussi capable de marcher avec des chaises renversées ou de jongler avec des assiettes et des bouteilles sur un cheval au trot, ainsi que le montre cette image

28    Chronique des « Théâtres » de Francisque Sarcey dans Le Temps du seize septembre : « En ce moment même aux Variétés, dans le Tour du cadran, Blondelet imite à ravir le port de tête, l’allure et les tics de Loyal, un des écuyers du cirque des Champs-Élysées. »

29    Le Réveillon, comédie en trois actes d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy créée au théâtre du Palais-Royal le dix septembre 1872. Le texte de la pièce est paru la même année chez Michel Lévy (111 pages).

30    Geoffroy (1813-1883), a d’abord commencé au théâtre du Gymnase en 1844 avant de partir pour le Palais-Royan en 1862 où il finira tout le reste de sa carrière.

31    C’est un futur administrateur général de la Comédie-Française qui parle.

32    La chronique de Francisque Sarcey dans Le Temps du seize septembre (trois dernières colonnes), n’apporte rien de plus à ce propos.

33    Cette affaire, le « massacre de Pantin » semble déjà ancienne, les faits ayant eu lieu à la fin de l’empire, à l’été 1869. Il n’y a pourtant que trois ans de cela. Jean-Baptiste Troppmann (1849-1870), a assassiné toute une famille et a été guillotiné le 19 janvier 1870. La presse, comme on s’en doute, a largement brodé sur l’affaire et toutes les péripéties du procès.

34    Cette prison, construite face à la gare de Lyon vers 1850 (en fait ces deux constructions ont été simultanées) sera démolie en 1898 et aura donc été en usage moins d’un demi-siècle. Il était devenu inenvisageable que les visiteurs de l’exposition de 1900, sortant de la gare de Lyon soient accueillis par une prison…

35    En 1834, le pont du Carrousel était nommé pont des Saints-Pères par les Parisiens parce qu’il était dans la prolongation de la rue des Saints-Pères, plus que dans celui de la place du Caroussel. En fonte et bois, il a été construit à partir de 1831 par un particulier qui en avait la concession. En 1935, ce vieux pont branlant sera démoli, et remplacé après-guerre, entièrement en béton et un peu plus en aval, cette fois-ci dans l’axe de la place du Caroussel. Le pont des Saints-Pères vu par Jules Claretie n’est donc pas celui que nous connaissons.

36    Comme Le Petit Journal du 26 septembre, page trois, qui précise utilement que ce navire jauge à peine plus de cinq tonneaux, soit un peu moins de quinze mètres cubes, soit à peu près le volume d’une cellule de prison.

37    À douze kilomètres au sud de Colmar ; 1 200 habitants en 1871, 928 en 2023.

38    Jean Macé (1815-1894), Histoire d’une bouchée de pain, Hetzel, 1861 ou 1862, 403 pages, nombreuses illustrations. Cet ouvrage pédagogique a pour but d’enseigner le fonctionnement du corps humain.

39    La Ligue de l’enseignement, créée par Jean Macé en 1866, rassemble les diverses associations d’enseignement locales (plusieurs milliers). Cette organisation a grandement œuvré en faveur de l’enseignement public gratuit mais obligatoire (et laïc).

40    Le coup d’État de Napoléon III renversant la République, pour les vingt années suivantes, pour un coup de vent, c’est un coup de vent.

41    Erckmann-Chatrian, Histoire du plébiscite, racontée par un des 7 500 000 oui, Hertzel 1872 (341 pages), après une publication dans 116 numéros du Soir (journal dans lequel Jules Claretie écrit tous les lundis une chronique théâtrale). Le plébiscite en question avait été organisé par Napoléon III en mai 1870 dans le but de renforcer sa légitimité chancelante grâce à une nouvelle Constitution. Le résultat fut majoritairement en faveur de l’empereur avec près de 83 % des voix.

42    Théophile Schuler (1821-1878), peintre alsacien et illustrateur.