La Chine — Madame Taglioni — Notes
Chronique de Paris parue dans Le Temps du 21 janvier 1872, mise en ligne le 25 mars 2025. Temps de lecture : moins de cinq minutes.
Salle comble hier soir à l’Odéon ; d’abord parce qu’il faisait un temps à ne pas mettre un balayeur dehors, ensuite parce que Geffroy1 jouait Tartufe, enfin parce que l’empereur du Brésil2 assistait à la représentation. Donc nombreuse et belle assistance où, comme toujours, les hommes décorés sont en majorité. Dans l’ancienne loge impériale, don Pedro écoute avec la simplicité sérieuse et attentive qu’on lui connaît ; il est entouré de plusieurs dames âgées, en toilette noire des plus terre à terre.
On commence par le Passant3, où Mlle Sarah Bernhardt reparait dans toute sa grâce, mais où le buste de Mlle Agar a fait place au corsage de Mlle Colombier4.
Don Pedro a suivi le babil poétique de ces deux jolies personnes avec un intérêt sensible. Il a disparu pendant les deux premiers actes de Tartuffe, où, comme on sait, Tartuffe ne paraît pas, et il est revenu au moment de la déclaration de Tartuffe à Dorine5.
Dans l’entr’acte, je me suis arrêté un instant devant le portrait de Mlle Aïssé6, qui reste exposé au foyer pendant les représentations de la pièce de Louis Bouilhet ; un papier placé au coin du cadre nous apprend que ce tableau a été donné par d’Argental7 à Mme Vimeux8, qui l’aurait cédé plus tard à un magistrat de Rouen. Je ne sais, ce qu’il faut penser de l’authenticité de ce portrait : tout ce que je puis dire, c’est que la gravure qui a paru dans l’édition des Lettres d’après le portrait original donné par Mlle Aïssé à Mme Calandrini, n’est pas tout à fait conforme à la peinture de l’Odéon9. Celle-ci nous montre une physionomie qui ne s’écarte pas du type assez uniforme des têtes aristocratiques du dix-huitième siècle ; celle-là nous donne l’image d’un ovale presque rond, de très grands yeux et d’un cou très fin.
La Chine
Si nous parlions un peu de la Chine ? C’est une contrée à la mode, qui tantôt nous envoie ses représentants et tantôt se défait des nôtres ; pour le moment, l’Empire du Milieu est de bonne humeur, il dépêche des ambassades à M. Thiers10 et des petits Chinois aux lycées de Paris.
Ne devrions-nous pas, de notre côté, envoyer aussi des adolescents dans les maisons d’éducation de Pékin ? C’est une affaire à examiner. II n’y a guère que le Collège de France qui s’occupe de notre instruction au point de vue chinois, et ses efforts ne semblent pas avoir encore obtenu de résultats très saillants ; il est vrai que les cours qu’on y a faits jusqu’ici sont peut-être trop grammaticaux et pas assez usuels. C’est donc avec une satisfaction patriotique que je vois un ancien chargé d’affaires de France à Pékin, M. le comte Kleczkowski11, ouvrir dans ce même Collège de France un cours de chinois vulgaire dont la connaissance peut donner dans l’extrême-Orient des positions lucratives : d’interprètes officiels des consulats ou des autorités chinoises, d’employés dans des comptoirs européens, etc. ; j’ajoute que le gouvernement français met à la disposition des meilleurs élèves de cette nouvelle école des passages gratuits pour les stations les plus importantes, Saigon, Hong-Kong, Yokohama, etc., et même des subventions annuelles. Cela ne vous donne-t-il pas des envies de boutons de cristal ? Quant à moi, je sens qu’il me pousse une tresse au sommet du crâne.
Madame Taglioni
On nous dit que Mme Taglioni12 va quitter la France pour toujours ; elle nous laisse le souvenir de sa gloire chorégraphique et une collection d’aquarelles, de dessins et de tableaux : gracieux hommages déposés aux pieds de la reine du ballet par les artistes les plus célèbres.
Il y a des œuvres exquises signées Decamps, Delacroix, Géricault, Marilhat, Cabat, Overbeck, Canova, Eugène Lamy, Charlet, Pigale, Troyon, Ziem, etc. Isabey a dessiné et aquarèlisé les costumes des ballets dans lesquels Mme Taglioni a figuré.
C’est demain qu’on expose à l’Hôtel des ventes cette curieuse collection.
Notes
1 Edmond Geffroy (1804-1895), comédien et peintre, entré à la Comédie-Française en 1829, est devenu sociétaire en 1835 et doyen de 1863 à 1865, après quoi il a pris sa retraite. Sa notoriété et son talent ont fait qu’il a été plusieurs fois rappelé par la Comédie-Française, dont pour ce Tartuffe, qu’il avait si souvent joué. Edmond Geffroy est encore connu de nos jours en tant que peintre pour avoir dressé le portrait de nombre de ses camarades dans les costumes de leur rôle, témoignages précieux d’une époque conservés par la bibliothèque-musée de la Comédie-Française (réservée aux chercheurs).
2 Pierre II (1825-1891), a régné 58 ans sur le Brésil de 1831 (âgé de six ans) à 1889, la République étant alors proclamée. Il est mort à Paris.
3 François Coppée, Le Passant, comédie en un acte, en vers crée il y a trois ans dans cette même salle, le 14 janvier 1869, avec Sarah Bernhardt dans le rôle masculin de Zanetto et Agar (Léonide Marie Charvin 1832-1891) dans celui de Sylvia, les deux seuls personnages de la pièce. Le succès a été grand pour les deux actrices, moins pour la pièce. Pour le comprendre, il n’y a qu’à la lire. Ce rôle sera néanmoins le vrai début de Sarah Bernhardt et, évidemment — tout le monde y pense — sa préfiguration du rôle de L’Aiglon 31 ans plus tard.
4 Marie Colombier (1844-1910), comédienne et romancière, élève de Régnier au Conservatoire, proche de Sarah Bernhardt dans un premier temps, avec qui elle partira en tournée aux États-Unis en 1880. Suite à ce voyage, Marie Colombier écrira, non sans talent, deux pamphlets, dont Les Mémoires de Sarah Barnum, « chez tous les libraires », 1883, 323 pages. Un duel entre octave Mirbeau, ami de Sarah Bernhard et Paul Bonneton, le préfacier, légèrement blessé, donnera au livre un très grand retentissement.

Portrait de Marie Colombier “par la phototypie E. Bernard & cie”, en frontispice de son ouvrage : Marie Colombier — Sarah Bernhardt, pièces à convictions « Chez tous les libraires », 1884 »
5 Dans le texte du Temps, le typographe semble ne plus se souvenir que Tartuffe porte deux f. À la scène II de l’acte III, Tartuffe entre en scène avec ce vers célèbre : « Laurent, serrez ma haire, avec ma discipline, » quinze vers plus loin ces autres vers plus célèbres encore :

6 Jules Claretie a écrit plusieurs textes sur cette personne mise en lumière par Louis Bouilhet, grâce à son drame posthume en quatre actes, en vers : Mademoiselle Aïssé, récemment créé (le sept janvier) à la Comédie-Française. Parmi les textes de Jules Claretie on peut noter trois autres chroniques, dans Le Temps du huit janvier (sur la pièce), du onze janvier (sur la personne) et du treize janvier. Il faut aussi compter sa chronique hebdomadaire « Les Théâtres » parue dans Le Soir du huit janvier.
7 Charles-Augustin de Ferriol d’Argental (1700-1788), administrateur et ambassadeur. Charlotte Aïssé, esclave achetée à l’âge de cinq ans par l’ambassadeur Charles de Ferriol (1652–1722) a été élevée par sa belle-sœur Marie-Angélique de Tencin, en compagnie de ses deux fils, dont celui qui nous occupe ici.
8 Marie Sophie Gillet (1749-1834) a épousé en 1768 René-Charles Vimeux, et est devenue lectrice et dame de compagnie de la comtesse d’Argental (1703-1774).
9 Comparons, ci-dessous :

Le probable portrait exposé à l’Odéon attribué à Nicolas de Largillierre (1656-1746) et le frontispice des Lettres de Mademoiselle Aïssé à Madame Calandrini de 1953 »
10 Si l’on met de côté l’assez inexistant Jules Trochu qui, passant par là le quatre septembre 1871 a été nommé Président du gouvernement (on se demande encore pourquoi), Adolphe Tiers (1797-1877), homme d’état depuis Louis-Philippe, est le premier Président de cette troisième République naissante et encore incertaine.
11 Michel Kleczkowski (1818-1886), professeur de chinois d’origine polonaise, a été Consul général de France, ministre plénipotentiaire, premier secrétaire interprète du gouverneur pour les langues de la Chine et professeur de chinois vulgaire à l’École nationale des Langues orientales vivantes.
12 Marie Taglioni (1804-1884), issue d’une famille d’artistes, danseuse et chorégraphe italienne.
.
