Page publiée le lundi 14 octobre 2024 — Temps de lecture : une heure et dix minutes.
A — Le texte de Georges Grappe : Introduction — Enfance — Arrivée à Paris — Prime jeunesse — Au lycée — Les deux morales — Premiers écrits — Le chroniqueur — Pierrille — L’assurance — Mademoiselle Cachemire — Le théâtre — La maturité — L’œuvre romanesque — Le journaliste — L’Administrateur général — Conclusion
B — Notes du texte ;
C — Annexe I : Deux lettres d’Alfred de Vigny à Jules Claretie ;
D — Annexe II : Préface de Jules Claretie à son roman Les Victimes de Paris ;
E — Annexe III : Dédicace à Henry Shelton-Sanford, ministre des États-Unis à Bruxelles, pour Les Voyages d’un Parisien ;
F — Annexe IV : « Sa majesté la chronique »
G — Notes des annexes.
Cette deuxième biographie de Jules Claretie, par Georges Grappe1, parue en 1906 risque bien de surprendre l’étudiant ou le journaliste du XXIe siècle. Peu rigoureuse, lacunaire, entachée d’erreurs, elle contredit certains détails avancés précédemment par Henri d’Alméras parue quatre ans auparavant.
Romantique, elle s’étend complaisamment sur un temps disparu, que Georges grappe semble bien regretter. Ces pages nostalgiques ne sont pas désagréables, elles n’ont juste pas leur place. Simplement cette biographie s’inscrit dans la collection « Les Célébrités d’aujourd’hui » qui avait vraisemblablement sa norme en terme de pagination, ici 75 pages, comme celles d’Émile Verhaeren par Léon Bazalgette en 1907, de François Coppée par Ernest Gaubert en 1906, de Jean Moréas par Jean de Gourmont en 1905… Il y a pourtant des exceptions, comme la biographie d’Henri de Régnier par Paul Léautaud qui ne compte que 51 pages, celle de Sully Prudhomme par Pierre Fons qui en compte 53 ou celle d’Anatole France par Roger Le Brun…
L’édition présentée ici se trouve partout et sa publication n’a de sens qu’enrichie de nombreuses notes, un peu plus de 130, et de quatre annexes elles aussi chargées de notes.
Les intertitres ont été ajoutés en 2024, discutables, comme tout intertitre. Ils n’ont d’autre but que faciliter la navigation des chercheurs.
Historiquement, cette biographie est le premier texte inséré dans ce site web. Ce n’est pas vraiment un hasard. Jules Claretie est généralement très discret sur lui-même — un anti-Léautaud — et il était peu envisageable de publier ses œuvres sans connaître davantage le personnage.
Les Célébrités d’aujourd’hui
Jules Claretie
Par Georges Grappe
Biographie critique
Illustrée d’un portrait-frontispice et d’un autographe
suivie d’opinions et d’une bibliographie
Paris
Librairie E. Sansot & cie éditeurs
53, rue Saint-André-des-Arts, 53
MCMVI
Il a été tiré de cet ouvrage
Six exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 6 et dix exemplaires sur Hollande, numérotés de 7 à 16.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris les pays scandinaves.
À Raymond Figeac.
« Jusqu’à la fin, je resterai curieux
des livres, des hommes et des choses. »
« J’entrais dans cette vie littéraire
si heurtée, si bizarre le jour
où mourait la bohème…
Jamais d’ailleurs cette bohême
ne m’eut tenté2.
J. Claretie
Introduction
Jules-Arnauld Claretie est né le 3 décembre 1840, à Limoges.
Au second volume de son Histoire de France, Michelet3 trace un admirable tableau des caractères qui différencient chaque tempérament provincial. Comme des fées magnanimes, fantaisistes et spirituelles, groupées autour des berceaux de la France, chacune de ces marraines — qu’elle s’appelle l’Anjou, la Franche-Comté ou la Provence — dote l’enfant venu au monde, sur la terre qu’elle habite, de qualités originelles. Ainsi, conte le grand historien, la bonne dame Limousine pourvoit ses filleuls d’une nature « honnête, mais lourde, timide et gauche par indécision ».
Voici bien, semble-t-il, une première esquisse du tempérament de M. Claretie ! Cependant, en y regardant de bien près, l’on reconnaît que certains traits portent à faux. Lourd…, gauche par indécision ?… Non pas. Timide sans doute et honnête certainement. Mais cette vertu et cette qualité, encore que toutes deux tendent à disparaître, serait-ce suffisant pour donner de la ressemblance à un portrait ? Il ne le semble pas. Et j’avoue qu’après avoir lu cette ligne, je me sentais toujours aussi embarrassé lorsque l’idée me vint de poursuivre ma lecture : « Le bas Limousin, ajoute Michelet, est autre chose ; le caractère remuant et spirituel des populations y est déjà frappant. Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et surtout de Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Le drôle de cardinal Dubois4 était de Brive-la-Gaillarde5 ».
Je me trouvai rassuré.
En reprenant, en choisissant parmi ces traits : « honnête, timide, remuant — je préférerais actif — spirituel, attaché au pouvoir central » il me parut que l’on pouvait se faire une première idée, assez exacte, de ce tempérament d’écrivain ?
Il ne conviendrait d’ailleurs pas d’oublier que la famille de M. Claretie est originaire de Guyenne. « Le pays de Montesquieu et de Montaigne », nous suggère tout aussitôt Michelet. Ses ancêtres étaient périgourdins, de Saint-Alvère et de Ratevoul, deux villages situés non loin de Bergerac…
Enfance
L’enfance de M. Claretie s’écoula à peu près entière à Limoges. En mettant bout à bout quelques confidences, très sobres, recueillies de ci de là, au cours de son œuvre, nous pouvons essayer d’en reconstituer les traits principaux.
L’enfant, dans le milieu de vieille bourgeoisie où il était venu au monde, dut être choyé, gâté même autant qu’il est possible par ses « bons et chers parents ». L’intérieur familial, confortable sans luxe, heureux plutôt que joyeux, lui assura une croissance exempte de péripéties bien importantes. Les semaines succédaient aux semaines, partagées entre la première éducation, indulgente et ferme tout à la fois, et ces intimités d’autrefois que les générations nouvelles semblent de moins en moins connaître. Les dimanches, on le conduisait en promenade, le long des allées du Champ de Juillet. C’était là un de ces mails provinciaux de jadis, chers à M. Bergeret6, où l’on aimait flâner les jours de fête pour croiser les amis et respirer un air un peu plus pur que celui du reste de la ville :
« Quand je m’écartais du chemin, a écrit M. Claretie, pour courir ramasser un de ces insectes propres et alertes qu’on appelle là-bas un cinq sous ou quelque cétoine noire, verte ou couleur de citron — une bête à bon Dieu, comme on dit à Paris — j’entendais mon père et ma mère, tout charmés, se dire bien bas, avec ces espoirs fous qu’on place sur la tête des petits : « Ce sera un Cuvier !… » J’ignorais alors ce que c’était que Cuvier, mais je connaissais mieux qu’aujourd’hui bien des espèces d’insectes ».
Sa grande passion était alors l’histoire naturelle. Aux vacances seulement, l’enfant pouvait librement satisfaire ce penchant. On l’envoyait, en effet, en août et septembre, chez son grand père, à Ratevoul, en pleine campagne périgourdine. Ses parents, après mille recommandations, l’ayant confié au conducteur, lorsqu’on ne trouvait personne de connaissance, le faisaient monter dans la vieille petite diligence qui l’emportait, mélancolique et joyeux tout à la fois, vers ce paradis auquel il rêvait dix mois chaque année, vers la vieille maison familiale, datant du siècle passé, dont la grande porte de bois s’ouvrait en grinchant.
Lorsque cet huis antique était dépassé, il se trouvait dans la cour, toute plantée de gros arbres séculaires, sur les branches desquelles s’ébattaient, braillardes, des pintades, vêtues d’une robe argentée. Il courait, aussitôt sauté du cabriolet, à travers les premières pièces de la vieille demeure, qui lui était familière, vers « le grand salon aux boiseries blanches et aux consoles Louis XVI où se tenait d’ordinaire le grand-père, lisant son journal auprès de la haute fenêtre qui faisait pendant à la porte vitrée s’ouvrant sur la terrasse ». M. Claretie a tracé au cours de ces pages que je cite, mises « en guise de préface » au seuil de Pierrille7, — sa première œuvre — un joli portrait du vieillard :
« Tête fine et fière, profil net et élégant, la lèvre et le menton rasés, un beau sourire, découvrant à soixante-douze ans, des dents irréprochables, une chevelure d’un blanc d’argent sur un front hautain, cette physionomie d’aïeul ne m’est point sortie de la mémoire. J’entends encore la voix railleuse du vieillard, je le vois, toujours sur son petit cheval noir trottant vers Saint-Alvère avec sa canne à pommeau d’or tenu à son poignet par un cordonnet de cuir ».
Cet attardé du XVIIIe siècle, sans doute sceptique et désabusé, meurtri par la vie, mi-seigneur, mi-bourgeois, comme l’étaient bon nombre de propriétaires ruraux au crépuscule de la monarchie, devait sourire, avec une tendresse amusée, à ce bambin qui venait jeter dans sa solitude le cri d’un âge renouvelé. On devine l’émotion du vieillard, dissimulée derrière quelque boutade, à l’arrivée du petit-fils, les conversations de haute tenue, toutes nourries de souvenirs entre le survivant d’une époque déjà lointaine et l’enfant à l’esprit ouvert qui distrayait la fin de cette longue existence. Il ne serait pas étonnant que M. Claretie dût à ces causeries avec ce vieillard, d’esprit vif, le meilleur de son goût pour l’histoire de la Révolution et tous les souvenirs qui se rattachent à cette période. La tradition girondine devait se perpétuer dans ce pays, qui avait vu passer les fugitifs du parti…
Peu à peu cependant, la chasse aux papillons, la cueille aux insectes, sans doute attiraient moins l’adolescent. Dans ce milieu de bonne culture — celui de l’ancienne société bourgeoise — d’autres goûts le gagnaient insensiblement. À Ratevoul, il y avait sur une des deux grandes armoires à boiserie du salon, des livres anciens, des estampes de la bonne époque et même de vieilles gravures du XVIe. Ces volumes, in-folios, reliés en veau fauve, elzévirs couverts de parchemins, livres à chappe8, romans dépareillés, contes de Crébillon fils ou tomes égarés, des Mémoires d’un homme de qualité9 peut-être, éveillaient une nouvelle curiosité dans ce jeune cerveau : « J’ai pour la première fois parcouru là le vieux Corneille et cet autre livre, qui m’amusait tant, les Aventures du Baron de Fœneste, de Théodore Agrippa d’Aubigné, dans l’édition d’Amsterdam de 1731 »
Je m’attarde volontiers à conter ces vacances, qui duraient à peine quelques semaines chaque année, pour cette enfance, ainsi qu’il nous advint à nous-mêmes. Plutôt que le triste décor, sombre et mélancolique de Limoges, je me plais à situer cette première jeunesse de M. Claretie dans ce milieu périgourdin. Je le vois dans un cadre sculpté, décoré des attributs chers à la pastorale des dernières années du XVIIIe siècle. La houlette, le râteau et le grand chapeau de bergère qui plaisaient tant à Marie-Antoinette dominent cette estampe. À peine, pour que ce cadre soit exactement reconstitué, faudrait-il ajouter le faisceau des Licteurs10, mêlé aux symboles de l’âge précédent. Et puis encore, si je le choisis de préférence, c’est aussi qu’en dehors de ce pittoresque, qui me paraît avoir beaucoup plus que Limoges marqué le talent du futur écrivain, il me semble que quelques-unes des impressions, les plus fortes dont s’empreint l’enfant et qu’il retrouve parvenu à l’âge d’homme, ce sont celles de ces heures de vacance et de liberté, savourées loin des villes, en pleine griserie de la nature. Lorsqu’au fond de son fauteuil de travail, la nuit, après une soirée de labeur, M. Claretie, la pensée libérée des soucis de son état, laisse venir devant lui les souvenirs d’antan, j’ai bien envie de croire que ce sont deux de ces scènes de Ratevoul qu’il revoit de préférence, au milieu de ces cadres anciens que je dessinais tout à l’heure. L’une doit représenter le grand salon tout blanc de la vieille maison. L’aïeul, debout près de la fenêtre qui ouvre sur la terrasse, tambourinant les vitres d’un doigt distrait, les livres jonchant les meubles, les estampes à terre, les armes au râtelier. L’autre, où se dessine l’ample paysage fuyant vers Saint-Alvère, bordé de châtaigniers aux frondaisons superbes, semé de bruyères roses d’où s’envolent des compagnies de perdreaux, égayé de ci de là par le coloris rouge ou jaune des oronges11. La première de ces images revenues du fond du passé, c’est la scène de vieille bourgeoisie disparue, intime et attendrissante, sous laquelle il faudrait écrire La Famille ; l’autre, c’est la vision parfumée et enivrante du pays : Le Sol… Ce provincial, qui aujourd’hui est regardé comme un des parisiens les plus parisiennants, n’a malgré les métamorphoses imposées par le caprice de la destinée, jamais cessé d’être au fin fond de lui-même, derrière la façade sociale, le petit fils du bourgeois aristocrate de Ratevoul, près de Saint-Alvère, en Périgord.
Arrivée à Paris
Vers 1851, la famille de M. Claretie vint habiter Paris. L’enfant, pour continuer ses études fut placé au collège Chaptal12. Le sortilège avait sans doute dès cette époque exercé toute son influence :
« Ma passion d’écrire était telle dès le jeune âge, écrivait-il récemment13, que j’avais fondé au collège Chaptal où j’étais élève, un journal manuscrit intitulé l’Abeille, que je rédigeais à moi seul.
L’abeille était le signe distinctif des élèves de Chaptal.. C’est dans l’Abeille que je publiais mes premiers romans, car le journal qui avait un premier Paris14, des échos et des variétés littéraires, avait aussi un feuilleton. Mes camarades, naturellement, raillaient et critiquaient fort les feuilletons de l’Abeille. Un jour j’annonçai un roman de mœurs corses, sans nom d’auteur. On le crut de moi comme les autres et on le trouva… exécrable. Dans le numéro suivant, je fis paraître une petite note ainsi conçue : « Le roman dont l’Abeille a commencé la publication dans son dernier numéro est de M. Prosper Mérimée, de l’Académie Française. » — C’était Colomba.
Nul échotier vieilli sous le harnois n’eut su mieux tourner le filet et décocher la flèche du Parthe… journaliste. Émile de Girardin15 eut certainement embrassé l’éphèbe pour ce beau trait, auquel il eut pu reconnaître et son sang et son fils. Mais à cette heure, les études ne permettaient pas à l’enfant de cultiver sa vocation précoce. L’Abeille mourut, comme les feuilles, celles mêmes que ne chanta pas Hégésippe Moreau16. Il puisa dans les classiques, consacrés, et les auteurs qui devaient à leur tour devenir les émules de ceux-ci, les romantiques, cette culture qui prépare les nouvelles générations d’écrivains. Près d’une mère intelligente, fière et bonne, il développait ces heureuses dispositions. Dans le petit appartement de la rue de Paradis-Poissonnière17, où ils étaient venu habiter, en arrivant à Paris, celle-ci « laborieuse, penchée sur la porcelaine de son fin pinceau, couvrait l’émail de bleuets et de myosotis, les fleurs aimées. La femme supérieure qu’elle était passait de l’atelier qu’elle dirigeait au livre nouveau, à la page préférée. Et, dans les veillées d’hiver, je faisais moi-même à haute voix, aux peintres sur porcelaine, les lectures qu’elle m’indiquait. Et nous commentions ainsi, pour ces travailleurs qui nous aimaient, Hernani, Ruy Blas, le Cid. C’était le « théâtre lu », une sorte de causerie familière accompagnant la lecture. »
Prime jeunesse
Évidemment, le goût littéraire de l’enfant, devenant jeune homme, se développait. Il avait besoin d’un milieu, plus conforme à ses goûts, que le collège Chaptal. Sa famille le fit passer au lycée Condorcet, qui, sous le régime impérial, s’appelle toujours lycée Bonaparte18. Mais, ainsi qu’il était de mode, à cette époque, parmi les dames, de porter la crinoline, on trouvait utile de ne pas placer directement les enfants dans les lycées. Les triomphes universitaires, décrochés bruyamment et bien involontairement vers 1848 par l’institution Massin19 et quelques autres imposaient aux petits deux geôles au lieu d’une seule. Ils entraient, chose admirable, dans ces établissements mouche du coche universitaire pour… suivre des cours ailleurs. Lauriers de Taine, d’About et de Sarcey20, qui vous balanciez, brillants et toujours verts, au-dessus du lit, durant le sommeil des mères ambitieuses, vous ne saurez jamais le nombre d’adolescents qui « s’embêtèrent » à cause de votre éclat, dans ces « boîtes » extraordinaires ! On vendait là, à des adolescents qui s’en fussent bien passé, un peu de latin et beaucoup de crocodiles scientifiques… Les ratés de l’université s’embauchaient comme pions chez ces marchands de soupe. Ils assumaient, n’ayant pu personnellement réussir, de faire réussir les autres. Il y a fort à parier que ce n’est pas à l’institution Carré-Demailly21 que M. Jules Claretie fit le meilleur de sa culture.
Lorsque l’on était bien avec le petit Chose de « service », on pouvait néanmoins tirer quelques avantages de cette servitude. Cela permettait sans doute, de griller, entre l’institution et le lycée, quelques cigarettes. Et puis, l’on prenait l’air de la rue. À quinze ans, l’on pardonne beaucoup en faveur d’une telle considération. Jadis ainsi qu’aujourd’hui — car il existe encore, comme de l’Auroch, quelques spécimens de ces espèces disparues, — on lisait en cours de route, sous le manteau, c’est-à-dire sous le capuchon, les petits journaux défendus par l’Empire : « Plus d’une fois, a écrit M. Claretie, au coin de la rue Saint-Lazare, nous filions alors par le passage du Havre22 et nous avions, courant les libraires ou prenant le train pour Asnières, quelques moments de liberté. »
Au lycée
Au lycée, on était des élèves, ni meilleurs ni pires qu’en un autre temps. Ce n’est pas parce que j’écris la biographie de M. Claretie que je me croirai obligé de dire qu’il fut au collège un phénix universitaire, — ce qui n’a jamais d’ailleurs rien prouvé. Mais, à cause de l’époque, l’on agrémentait l’aridité des études de quelques intermèdes. Pour être l’expression d’une ardente conviction, ces manifestations politiques n’en constituaient pas moins un délassement appréciable. On traduisait Tacite avec passion ; l’on ne trouvait jamais trop difficile à expliquer cet auteur, qui fournissait tant de traits — et de si immédiats contre le « tyran. » Aux banquets de la St Charlemagne23, on débitait des vers satiriques contre l’Empire. Aux distributions de prix, devant le maréchal Magnan24, « dont la large oreille rougissait, » ou devant le vieux Portalis25, présidant, on faisait courageusement entendre un murmure de désapprobation contre le proviseur, M. Gros, lorsqu’il célébrait les bienfaits du régime. Enfin, on « lâchait même les rangs » de l’institution Carré-Demailly pour aller suivre le cours de Saint-Marc-Girardin26, en Sorbonne, bourré d’allusions, fameuses alors, contre le gouvernement.
Saint-Marc-Girardin, comme vous seriez oublié si… et comme vous êtes déjà oublié, quoique vous ayez représenté « l’opposition sous les César, » au temps même ou Constant Martha27 écrivait ce livre intéressant, bien que polémique ! Vous représentiez la pensée libre. Vous étiez le symbole de l’indépendance pour toute une jeunesse, qui venait à vos leçons et s’enivrait de vos paroles, comme si vous eussiez dit des choses éternelles ! Votre collègue Nisard28, aux yeux de vos disciples, incarnait la bassesse d’âme pour avoir ingénieusement composé sa théorie des deux morales. Vraiment, comme tout cela est loin et comme je vous eusse sans regret laissé reposer côte à côte, dans la mort, sans doute enfin accordés, si mon sujet ne m’avait fait buter en chemin contre votre pierre tombale !…
Les deux morales
Il ne faut pas évoquer les morts trop longuement, d’autant qu’aujourd’hui, les prosopopées29 sont bien désuètes. Mais, vraiment, et croyez-moi, celle-ci ne fut point trop amenée par artifice. Elle fut une exclamation naturelle provoquée par l’étonnement de voir M. Jules Claretie à tel point notre contemporain, et ces vieux universitaires, si lointains de lui comme de nous… Des deux cependant, de Saint-Marc-Girardin et de Nisard, c’était bien ce dernier qui était le plus dans le mouvement. Et sa théorie des deux morales n’était pas si… immorale, après tout, puisque d’abord, elle correspondait à un état de choses réel et puis encore, puisque si elle justifiait « l’opération de police un peu rude », elle réservait d’autre part une autre façon d’envisager les choses.
Les deux morales ! M. Jules Claretie eut vingt ans, au temps des deux morales. Et, pour vous indiquer l’état de la société au moment où il entrait ainsi dans la vie, à sa sortie du collège, il me semble que je ne saurais trouver un meilleur cadre que celui-ci. Il y avait en effet deux sociétés, comme il y avait deux morales. L’une, qui comprenait tous les hommes de « la grande aventure », tous ceux qui s’étaient groupés autour de Napoléon le Petit30, sortant de la légalité pour rentrer dans le droit31 — phrase fameuse qui eut l’art de calmer les scrupules des gens qui n’en avaient pas et leur permit, pendant dix-huit années, de satisfaire tous leurs désirs de jouissance effrénée. Les Tuileries et Compiègne, Sébastopol, Inkermann, Magenta, Solférino, toutes les fêtes, toutes les équipées militaires mêlées ensemble ; un régime de bals masqués, de politique secrète, d’indécision et de plaisir ; un empereur intelligent, à l’intelligence pervertie par le romantisme politique ; une souveraine merveilleusement belle, sans doute calomniée, reproduisant à un peu moins d’un siècle de distance, les charmes et les frivolités d’une reine de France ; une cour brillante et mêlée où se rencontraient la plus vieille aristocratie étrangère et les parvenus du régime ; des soldats heureux, des Corses, les gens du coup d’état, des carbonari délégués de toutes les ventes32 d’Europe auprès de l’adepte parvenu. Splendide aplomb des Saint-Arnault, intelligence des Morny, courtisanerie des Persigny, habileté des Haussmann, toute cette tourbe rentrait dans le décor follement magnifique, merveilleusement artiste, de la Cour, se fondait en anonymat au milieu des diplomates, des artistes, des jolies femmes, irresponsables de la malhonnêteté plus ou moins grande de leurs époux. Gloire des Castiglione, des Waleska et des Metternich, tourbillon des bals du palais, dandysme de Grammont-Caderousse et des Orsay, équipages des derbys33, daumont34 des femmes de souverains, meutes de chasse, ivresse des rentrées triomphes de nos troupes, émerveillement des boulevards tout fraîchement percés, joie populaire et aristocratique. Soupers et bacchanales du café Anglais, de Tortoni, de Brébant ou de la maison Dorée35, premières d’Offenbach aux flons-flons chantés par la Schneider, la Duverger, Cora Pearl ou Anna Deslions36… Tout cela se mêlait et éblouissait, parodie gracieuse de tous les luxes, de tous les sentiments, de toutes les amours, de tous les arts et de toutes les épopées, joyeusement, indulgemment commentée par les Modeste Magny sceptiques du dîner Magny37, les Sainte-Beuve, les Mérimée, les Houssaye, les Saint-Victor et les Gautier, amis sincères à la fois de La Païva38 et de la princesse Mathilde39…
Mais, pour excuser l’Empire, il fallait avoir passé l’âge des enthousiasmes, avoir doublé cette quarantaine qui dispose à l’indulgence ceux qui ont réussi dans la vie. En face des Tuileries, de l’autre côté de la Seine, qui coule sans connaître les régimes, qui assiste sereine aux hasards de l’histoire, sur la rive gauche, se trouvait toute une jeunesse qui n’acceptait pas aussi facilement les réalités. Il est bien rare d’ailleurs que la jeunesse accepte les réalités. Elle se composait alors d’étudiants, comme jadis et comme aujourd’hui, mais aux préoccupations littéraires qu’elle avait connues avec le romantisme, étaient venus s’adjoindre des soucis politiques. De la pension Laveur40, où mangeaient chichement et d’ailleurs gratuitement au moins pour l’instant — Gambetta, Floquet Pelletan, Spuller et tant d’autres, qui devaient devenir un jour l’« aristocratie républicaine », partaient les premiers bruits de la révolution. Les vitres du Procope41 tremblaient lorsque quelqu’un de la bande déclamait au milieu des camarades, des maîtresses, — Ô Phryné, modèle de Gérome42… — des soucoupes empilées et de la fumée des pipes quelque morceau des Châtiments ou quelque bribe de pamphlet, venus de Bruxelles ou de Genève. On remontait en pèlerinage les vieilles rues du Quartier. On visitait pieusement, quoique bruyamment, les endroits où l’on s’était battu pour la République en 1830 et 1848, aux alentours de la montagne Sainte-Geneviève… On acclamait J. Simon, Michelet, Vacherot43, Béranger, Prévost-Paradol44, mais on ne s’occupait pas seulement de politique. On ne dénonçait pas uniquement les méfaits du tyran à ses débauches. Il y avait une véritable, profonde, sincère et utile camaraderie — ce mot qui revient si souvent sous la plume de M. Claretie — entre les artistes et les futurs politiciens. On récitait des vers, même lorsqu’ils ne venaient pas de Jersey. On lisait les œuvres même lorsqu’elles n’étaient pas signées du nom d’un exilé. Daudet, ici et là, nous a peint d’amusants tableautins de ce milieu et de cette époque, de ce pays de la morale unique et de cette société en herbe, très méridionale et très sincère néanmoins, très enthousiaste et très artiste aussi, où M. Claretie avait ses plus chères amitiés de vingt ans… C’était sous l’Empire alors que, comme l’a dit Forain45, la République était belle.
Premiers écrits
Dans ce milieu, très remuant, on éprouvait le besoin d’écrire presque autant que celui de parler. Mais les journaux ne reconnaissaient pas volontiers du talent à un littérateur, nouveau venu, qui se réclamait, plus ou moins timidement d’ailleurs, de l’opposition. Un véritable artiste, au gré du directeur des organes contemporains, ne devait pas avoir d’opinion politique et encore moins être républicain. Volontiers, on eût prêté le style du père Duchesne46 à tout admirateur de la Révolution.
Le besoin crée l’organe. Frappés d’ostracisme par les grands journaux, les nouveaux venus fondèrent de minuscules revues et de petits journaux, où, en toute tranquillité, ils purent former leur talent. Ainsi, pour chaque génération, les périodiques des jeunes sont les laboratoires nécessaires à la formation de la génération suivante d’écrivains.
Sous l’Empire, ils furent nombreux. Pour deux raisons : la première, c’est que cette jeunesse croyait plus qu’une autre avoir beaucoup à exprimer ; la seconde, parce que le gouvernement réduisait pour un rien au silence le nouveau paru… Écrire la biographie de M. Claretie, c’est forcément écrire au moins brièvement l’histoire de tous les journaux, car il collabora simultanément aux uns et aux autres.
Il débuta en 1854, au Diogène47. Il n’avait pas encore tout à fait vingt ans : « Le jour où je vis mon nom imprimé pour la première fois, racontait-il quelques années plus tard dans le Nain Jaune48, on portait, je m’en souviens, Murger49 au cimetière… J’entrais dans cette vie littéraire si heurtée, si bizarre, le jour où mourait la bohème, Jamais d’ailleurs, cette bohème ne m’eut tenté. Ce qui lui manque, au fond, c’est la passion. Elle n’est pas l’amour de la liberté, elle n’en est que le caprice. »
Le Diogène était le type des journaux extraordinaires, au temps de Napoléon III. Il paraissait deux fois la semaine et « ne prétendait à rien moins qu’à faire concurrence au Figaro bi-hebdomadaire de Villemessant50 ». On y menait une campagne légère contre le régime et l’on faisait de la littérature. Logé passage Saulnier51, dans une petite mansarde, il comptait une rédaction parfois très nombreuse, parfois réduite à M. Jules Claretie tout uniquement, qui faisait alors le numéro à lui seul. Le journal avait pour voisins About52 et la bonne Virginie Déjazet53, qui venait parfois bavarder avec ces jeunes gens. Sous le nom de Paul Walter, Cassagnac54 y faisait paraître des échos, des chroniques, des fantaisies. Les collaborateurs principaux étaient outre M. Claretie et le futur directeur de l’Autorité55 Ernest d’Hervilly56, Jules Lermina57, Paul Saunières58 réunis sous le directeur, Eugène Varnières. Il y avait bien certains autres rédacteurs qui, d’un seul coup, occupaient tout le numéro, certains jours, Georges Duclos, Jules de Lussan59… Mais ces nouveaux apparus n’étaient que des bonshommes de paille qui masquaient au public la seule personnalité de M. Claretie. Enfin, « le journal payait à beaucoup d’égard la ligne » comme l’a dit spirituellement Ernest d’Hervilly… Mais le journal se transforma et devint surtout politique avec L. Duvernois, Alf. Assolant60, M. H. Pessard61 et de Fonvielle62 ; c’était en 1862, M. Claretie y resta chargé de la critique littéraire.
Le chroniqueur
Un seul organe ne pouvait suffire à l’activité du jeune chroniqueur, qui était déjà prodigieuse. Il entrait bientôt à La France63, sous le pseudonyme d’Olivier de Jalin, à La Presse, à La Patrie64 (où il publia Une Drôlesse65) à La France, M. de la Guéronnière étant directeur66, à la Revue Française, à l’Artiste67 avec Arsène Houssaye (Galerie des Artistes Contemporains), au Figaro (en collaboration avec Ch. Monselet68 il publiait un article hebdomadaire d’échos sous la signature de M. de Cupidon 1862). Ici et là, il faisait un rude et consciencieux apprentissage de journaliste. C’était le temps où Aurélien Scholl était le roi des chroniqueurs69 et M. Claretie s’essayait bien à manier cette verve, à distiller cette parisine70 mousseuse, pétillante, qui s’évente très facilement. Mais, malgré son habileté qui lui permettait de remplir son rôle tout aussi bien qu’un autre, il ne tranchait pas sur la moyenne des confrères. La voie de M. Claretie était d’ores et déjà comme journaliste tout autre : il devait créer une autre sorte de chronique, très personnelle, moins frivole, toute bourrée d’anecdotes charmantes — à la manière du XVIII’ — saupoudrée d’un rien de morale parisienne, je veux dire de philosophie humaine, rien qu’humaine.
Il avait à cette époque « une physionomie fine et distinguée, un regard profond et doux71 ». Le journalisme ne satisfaisait pas tous ses goûts. En dehors de cette besogne au jour le jour, il travaillait avec ardeur pour réaliser son rêve ; devenir un écrivain comme les maîtres de la génération précédente — moins la bohême, — un romancier faisant œuvre durable. C’est ainsi qu’en 1863, il publiait une longue nouvelle d’essai, composée quatre années auparavant sur les souvenirs qu’avait déposés en lui le paysage et les souvenirs de Ratevoul. Il l’appelait Pierrille. Elle lui valut le suffrage enthousiaste de George Sand…
Pierrille
Ce début dut rassurer le jeune auteur. Et il semble bien qu’à ce moment il en avait vraiment besoin. Il hésitait ; il cherchait conseil, appui, encouragement. Il alla voir Janin, qui lui dit cette phrase peut-être profonde, « Mon enfant, il faut songer à avoir un bel enterrement ».
Dans la Correspondance d’Alfred de Vigny — que vient d’éditer pieusement Mademoiselle Emma Sakellaridès72 — se trouvent, aux dates du 29 au 31 août 1860, deux lettres qui témoignent de cette indécision persistante. M. Claretie avait aussi écrit à l’auteur de Stello73, pour lui exprimer le désir de le voir. C’est cette page même que nous voudrions posséder. Elle nous aiderait à reconstituer l’état d’esprit du jeune écrivain, à cette époque. Les réponses du grand poète nous permettent au moins de le deviner : « Vous voulez me voir, cher monsieur ? Rien de plus facile… Vous saurez en peu d’instants comment vous devez à mon avis vous diriger sur cette mer orageuse des lettres, je vous donnerai quelques conseils que vous n’aurez pas le courage de suivre vraisemblablement ; Mais qu’importe ?… Vous me raconterez quelle a été votre première éducation… Ne m’apportez pas de manuscrit, le temps me manquerait pour le lire… Venez donc après demain, Monsieur, et ne doutez pas de tout l’intérêt avec lequel je vous écouterai. »74.
M. Claretie, avec une piété très avertie, désirait prendre conseil du superbe maître, vieillissant75, à la veille même du jour où celui-ci allait mourir. Mais un « excès de timidité » le retint, après même qu’il avait demandé à Vigny de le recevoir. Il ne vint pas au rendez-vous. Il s’excusa et, celui-ci, avec une bonté dont M. Claretie devait d’ailleurs souvent faire preuve, à son tour, à l’égard des jeunes, lui envoya par lettre, sinon les conseils, — au moins les renseignements qu’il désirait.
Or, ces renseignements nous intéressent, nous aussi. Avant tout, parce qu’ils nous montrent que le jeune et… « brillant chroniqueur », pour employer la formule consacrée, n’était pas du tout assuré de son avenir. Sa timidité, sa modestie lui faisaient craindre d’aborder franchement la littérature, et puis aussi, parce que nous voyons que M. Claretie hésitait entre la poésie et la prose. Il demandait en effet à Vigny les conditions requises pour participer au concours de poésie de l’Académie Française…
Nous ne savons pas si M. Claretie fit enfin connaissance avec le poète d’Éloa76. Mais il prit part au concours et ne fut pas couronné. Le lauréat fut son futur collègue de l’Académie, Henri de Bornier77 qui avait accompli ce prodigieux tour de force de trouver des accents lyriques pour célébrer le percement… de l’Isthme de Suez.
Ce petit épisode ne fut peut-être pas sans influencer sur sa destinée littéraire. Cet échec le découragea sans, doute de la carrière poétique, puisque les seuls vers que nous connaissions de M. Claretie sont les « Compliments » que lui devait imposer un jour sa fonction. Comme beaucoup d’entre nous, il dut rengainer pas mal de pièces, fiévreusement écrites, en cinq actes et en vers. Mais le succès de Pierrille dut le réconforter et l’inciter à suivre cette veine romanesque, à laquelle il n’avait pu s’attacher définitivement, en publiant Une Drôlesse, ce feuilleton qui avait paru à La Patrie.
L’Assurance
D’ailleurs, c’était le temps où il entrait au Nain Jaune, que venait de fonder Aurélien Scholl. Il était au Figaro. Il publiait en 1863 Les Ornières de la vie78, son premier recueil de nouvelles. L’année suivante, il donnait Les Victimes de Paris79 qui comprenait, à côté de nouveaux contes, quelques études documentaires, des biographies mélancoliques de contemporains, trop tôt disparus comme Georges Farcy80, Charles Dovalle81, Alphonse Rabbe82. Volume intéressant, joliment présenté, aujourd’hui assez rare, qui se ressentait malheureusement des exigences de l’édition et qui, superficiel souvent, étonne lorsqu’on songe qu’il est sorti de la plume de ce consciencieux qu’est M. Claretie. En 1865, il publiait coup sur coup une étude remarquable sur Petrus Borel83, Le Dernier Baiser84, L’Incendie de la Birague85 et enfin Les Voyages d’un Parisien86, livre charmant où le jeune auteur note ses impressions de tourisme ici et là, en France, en Angleterre et en Allemagne. Enfin, après s’être révélé comme conférencier, l’année précédente, à la salle — aujourd’hui disparue — de la rue de la Paix, en prenant avec une jolie crânerie de jeunesse le parti de La Fontaine contre Lamartine qui avait parlé dédaigneusement du fabuliste dans ses Entretiens87, il se voyait retirer la parole, en février 1865, à la salle de la rue Cadet, par ordre du gouvernement, à la suite d’une conférence sur Béranger88. C’était la renommée, cette grande gloire, qu’apporte dans la France frondeuse, la plus petite des vexations du pouvoir.
Il semble bien que 1866 soit une des dates importantes de sa carrière. C’est cette année-là qu’il entre à L’Avenir National89, où il inaugure ces chroniques originales, qui le classent définitivement comme journaliste et qu’il reprendra plus tard au Temps, pour constituer aujourd’hui encore, chaque jeudi, un des meilleurs agréments du grand journal.
Mademoiselle Cachemire
C’est cette même année qu’il eut son premier grand succès comme romancier, en publiant Mademoiselle Cachemire — devenu par la suite Une Femme de proie90 — et Un Assassin. — le Robert Burat des œuvres définitives, — à propos duquel Sainte-Beuve écrivait : « M. Claretie a touché sa fibre vraie : la vie moderne est là. » Enfin, c’est encore en 1866 que L’Avenir National l’envoyait en Italie comme correspondant de guerre pour suivre les opérations entre l’Autriche et la nouvelle monarchie de Savoie91.
Avec Charles Floquet, avec Louis Noir, Charles Habéneck, il parcourait les rues de Florence, a la veille des batailles qui devaient amener la jeune nation à Custozza, en conduisant à Koeniggraetz les grenadiers prussiens. Ils étaient un petit groupe, des journalistes « très amis de l’Italie et très résolus à pousser à sa délivrance » des artistes comme Marcellin Desboutins92, Georges Lafenestre93, Sully Prudhomme94 et Jules Amigue95. On adjoignait bientôt un collaborateur qui avait demandé à partir comme rédacteur volontaire et qui n’était autre que… Alexandre Dumas père. Toute cette jeunesse — l’auteur des Trois Mousquetaires n’avait que soixante ans — était enthousiaste ; ils étaient des « jeunes gens épris de liberté, des vaillants d’avant-garde parmi les aînés qui sonnaient la diane96 ». Dans cette Italie d’hier, qu’a reculée dans l’histoire des mœurs l’unification, ils s’enivraient d’espoirs politiques, de volontés belliqueuses, de passions artistiques. Ils visitaient les musées avec le désintéressement de purs esthéticiens, « s’emballaient », guidés par M. Lafenestre, devant les Ghirlandajo, les Botticelli, les Donatello et les della Robbia. Ils assistaient fiévreusement aux délibérations du Parlement. Ils tentaient des excursions dans la campagne florentine, vers Fiesole, s’arrêtaient au retour dans une auberge où, sous la vigne courant à l’antique, le long des colonnettes de pierre, on arrosait la cuisine du pays en buvant l’Asti spumanti. Le soir, après des journées anxieuses, émouvantes d’incertitude, on se promenait dans la banlieue ou les jardins de Boboli, bras dessus, bras dessous. L’on échangeait, sur les chemins étoilés de lucioles, bordés d’oliviers gris frissonnant sous la brise, des rêves ambitieux, des espoirs nobles et des idées désintéressées !…
Cette guerre, toute brève, terminée, M. Claretie rentra à Paris reprendre l’œuvre interrompue. À son retour, il mit au point quelques études historiques, auxquelles il travaillait depuis un certain nombre d’années, aux Archives :
« J’ai passé là, a-t-il écrit au souvenir de ce temps, dans la petite salle obscure et basse, où l’on ne travaille plus maintenant, les meilleures heures de ma vie, compulsant les dossiers, feuilletant les vieux papiers des commissions militaires, écrivant sur une de ces tables rondes en poirier noir, recouvertes de cuir, qui étaient les tables mêmes où les juges du Tribunal révolutionnaire étalaient leurs dossiers, étudiaient les interrogatoires marqués du Hic de Fouquier-Tinville97. Nous n’étions pas nombreux alors dans la petite salle laborieuse où chacun, silencieusement, faisait son œuvre… La salle de travail pouvait contenir trente-deux personnes, mais quand on y voyait cinq ou six gratteurs de papier, c’était beaucoup… Il y a quatre-vingts places marquées dans la salle nouvelle… Mais je ne m’attendris qu’au souvenir de la petite salle sombre, où j’ai travaillé jadis avec tant d’ardeur et de foi.
C’était bien « avec ardeur et avec foi » en effet que M. Claretie composait les œuvres historiques, cherchant dans l’Histoire même après son maître Michelet « l’âme même de la patrie ». Ce jeune républicain de jadis était patriote, autant que les soldats de Valmy — et en contant l’histoire de Camille Desmoulins, c’était encore la France qu’il prétendait glorifier et magnifier. Lorsqu’il écrivit ses Derniers Montagnards98, Michelet l’appelait « un chaleureux jeune homme bien digne de toucher aux reliques de l’Histoire », et c’est encore à propos de ce livre passionné et passionnant qu’il disait : « Son livre m’a fait frissonner ». Nul ne saurait oublier que le vieux maître citait ce jeune disciple élogieusement, dans la préface de son Histoire de France…
Le théâtre
La scène tentait aussi le jeune écrivain. Encore qu’il ait prétendu longtemps « qu’il n’avait point fait de théâtre », il y connut de beaux succès — et la centième, si ardemment convoitée par les auteurs dramatiques. En 1868, comme début, il donnait à l’Ambigu La Famille des Gueux99-100, un grand drame qui se passait dans les Flandres — à l’instar de Patrie101, son contemporain et son concurrent. M. Claretie à cette occasion, avait une excellente presse et Théophile Gautier, dans son feuilleton du Moniteur universel, écrivait que cette œuvre l’avait fait penser « à un tableau de Zurbaran102, avec trop de touches sombres et pas assez de ciel bleu — mais d’une peinture puissante103. ».
Coup sur coup, il donnait ensuite à Castellano104, le directeur du Théâtre historique105, qui était à la veille de la faillite, deux œuvres qui obtinrent le plus grand succès106, doublèrent le cap de la centième et, suivant le mot de Théodore de Banville, dans le National, qui « désensorcelèrent la place du Châtelet ». C’étaient ensuite tour à tour Les Muscadins107 et Le Régiment de Champagne108, deux œuvres qui indiquaient un sens très curieux de la scène et révèlent un homme de théâtre.
Vers le même moment d’ailleurs, il prenait la chronique dramatique à l’Opinion Nationale109 et il s’y révélait à la fois très avisé critique et très indulgent confrère — sans cesser pour cela, néanmoins, d’être loyal, « parlant toujours des gens comme s’il leur parlait », pour employer l’expression de Fiévée110 qu’il avait reprise pour son propre compte…
Ainsi, à la veille de la Guerre — fossé qui sépare en deux fragments bien distincts la vie des hommes de cette génération — M. Claretie avait parcouru les stades essentiels de sa carrière d’écrivain, en ce sens que les étapes de la vingtième à la trentième année de la vie d’un littérateur sont les plus rudes qu’il ait à parcourir. Il s’était imposé aux directeurs de journaux et de théâtre ainsi qu’au grand public. Au sein de l’élite de ses contemporains, il était connu et aimé. Il avait cette curiosité universelle qui le faisait participer à tous les grands événements, s’intéresser aux mouvements importants, connaître comme il l’a dit lui-même « les livres, les hommes et les choses ».
Parmi ses confrères il passait pour un des jeunes écrivains d’avenir. On l’aimait pour son respect envers les aînés, pour son enthousiasme, pour ce mélange d’audace et d’austérité qui le situait à l’avant-garde du mouvement intellectuel et politique. Il l’a dit lui-même, il se voulait alors « moraliste, et moraliste au fer rouge ». Personne n’était plus probe, plus soucieux de faire une France nouvelle, libérée du tyran, amie des arts, où les bonnes mœurs fleuriraient. Il rêvait comme jadis à Florence, quand il conversait avec Floquet, une république athénienne et par certains côtés spartiate. Ne connaissant pas les lendemains du pays, voyant sous ses yeux l’aujourd’hui, où triomphaient le tyran, les abus de ses favoris et les mœurs des favorites de tous, il croyait que l’on changerait tout cela… Noble idéal, un peu sévère qui n’eut pas l’heur de s’accomplir même avec le changement de régime, même avec l’effort de l’écrivain, romancier, dramaturge ou journaliste — mais qui reste l’honneur de sa jeunesse et de sa vie toute entière.
La maturité
Avec tous ces espoirs délicieux, toute cette volonté « de bien faire », il avait à cette époque l’apparence d’un être sûr de lui-même. M. Coquelin, Cadet111, dans une lettre récente, a fait de M. Claretie, tel qu’il était à cette époque, un portrait charmant : « Au temps où j’étais élève du Conservatoire, je voyais chapeau noir très haut à bords plats, figure mate aux yeux fins, moustache noire, barbiche noire faisant le petit éventail sous le menton, nez caractéristique, long pardessus boutonné et pincé à la taille, large pantalon — et gros gourdin à la main — se promenant d’un air terrible, Jules Claretie — déjà célèbre et feuilletoniste de théâtre à l’Opinion Nationale. Je me disais : « En voilà un qui me jugera bientôt à l’Odéon ou au Théâtre Français ». Et je saluais obstinément — sans salut de retour : il ne me connaissait pas ! »
Ne croyez pas, Monsieur Coquelin, que ce petit homme, portant pantalons à la houzarde112, haut de forme à bords plats et même des airs fendants, — tout cela le faisant ressembler à s’y méprendre à quelque Willy113 du Second Empire, Dieu me pardonne ! — vous refusât le salut par ignorance de votre personnalité, encore à s’exprimer… Vous ne me paraissez pas, à trente-cinq ans de distance, malgré un commerce familier, avoir tout à fait compris l’âme de votre administrateur général. Souvenez-vous qu’il signa Candide et laissez-moi, d’après quelques fragments de son autobiographie114, essayer à mon tour de vous expliquer cette impolitesse apparente, que constituait le fait de ne pas soulever son chapeau, à l’instar de votre geste… Car, après tout, ne pas connaître quelqu’un qui vous salue n’a jamais dispensé personne d’être aussi aimable que lui. Non, vraiment… Vous étiez bien intimidé, n’est-ce pas, vous, petit élève du Conservatoire ? Mais le plus intimidé des deux, c’était sans doute le critique dramatique, déjà célèbre et puissant, l’écrivain notoire et populaire, que vous croisiez sous les colonnes du Français pendant les entr’actes…
L’œuvre romanesque
Je n’ai pas écrit cette petite lettre ouverte à M. Coquelin cadet uniquement pour le plaisir, pourtant appréciable, d’être son correspondant. Si j’avais obéi à ce mobile, j’eusse dû le remercier de ce charmant croquis déjà ancien de M. Claretie, qu’il a bien voulu dessiner de mémoire pour la joie des biographes de l’écrivain. Ce qui me fait penser qu’à mon tour, sans raison de timidité, je viens d’être impoli… Mais j’ai été entraîné par la remarque psychologique accompagnant le crayon, qui me paraissait moins juste que celui-ci, et importante à corriger… Car un des traits même qui caractérisent M. Claretie, c’est cette timidité qui est peut-être un reste de cette gaucherie limousine, dont parle Michelet.
Comme la jeunesse contemporaine, lorsqu’éclata la guerre de 1870, il fit le mieux possible, à son poste, son devoir. Il alla d’abord à l’armée faire son métier de correspondant. Puis lorsque vinrent les défaites, qui saignaient d’autant plus son cœur de patriote, qu’il croyait en toute sincérité pouvoir en imputer la faute à l’Empire, il se replia et revint à Paris prendre du service à son tour, afin de défendre la vieille Cité, qu’il avait adoptée de toute sa passion d’artiste. Comme tous les écrivains de cette époque — émouvante unanimité que l’on ne connaîtrait sans doute plus aujourd’hui115, en pareille occurrence ! — il souffrit profondément dans sa foi française, dans son orgueil civique, dans sa pensée, et dans sa chair presque, de cette défaite qui nous accablait, qui nous laissait sinon sans espoirs, au moins sans forces… Mais, au lendemain de la paix douloureuse, ayant ouvert une plaie saignante à notre flanc, que rien ne pourra cicatriser, il fut de ceux qui retrouvèrent bien vite le courage de leur pleine vigueur, pour refaire une France digne de ses triomphes passés, pour préparer les revanches que l’on croyait prochaines.
Ses amis de l’opposition, les bruyants républicains du Quartier et des petits journaux avaient escaladé le pouvoir et pris la place du pauvre souverain diminué par toutes les fatalités de la maladie, des ambitions qui l’environnaient, par sa chimère même des nationalités qui l’avait trahi, comme une femme. Gambetta s’était révélé, grand ambitieux, puissant remueur de foules, l’homme qui convenait au moment, parce que son ambition s’accordait avec les nécessités du moment. Au lendemain de la paix, — ou, pour mieux dire, après le 1er mai — M. Claretie devait se trouver persona grata auprès de ses camarades d’autrefois.
Il reprit d’ailleurs son œuvre, avec la même conscience, sans plus demander au nouveau régime qu’à l’ancien. Comme il l’a dit, « son idéal à vingt ans avait été de vivre sous la République et non, comme tant d’autres, de la République. » Le jour où les honneurs et les places lui vinrent, il avait conscience de les avoir bien gagnées à la pointe de… sa plume.
À partir de cette époque d’ailleurs, la formation de l’écrivain achevée, il n’est plus aussi utile de suivre son œuvre pas à pas. Avec la régularité d’un travail harmonieux, ses romans paraissent. Comme transition, ce sont ces Amours d’un Interne116, curieuse étude, toute nourrie « d’observations, » — pour employer un terme ayant couleur locale — un drame puissant enveloppé de documents habilement mis en œuvre, puisés à même la réalité, la vie moderne. Pour écrire cette étude, M. Claretie avait demandé à son ami Pailleron117, de le présenter à Charcot, et ce fut, en suivant sa clinique, en se faisant le disciple du grand aliéniste qu’il composa ce personnage si impressionnant de Jeanne Barral.
Vinrent ensuite — j’en passe : l’œuvre romanesque de M. Claretie comprend une trentaine de volumes, — les œuvres qui consacrèrent sa réputation de romancier, qui le classèrent définitivement parmi les auteurs favoris du public, Jean Mornas, Le Train 17, Le Troisième dessous, La Fugitive, Le Beau Solignac, Le prince Zilah, Le Million, Candidat, Monsieur le Ministre, qui fut peut-être son plus grand succès.
Lettré indépendant, lié avec toutes les gloires artistiques du pays et même avec bon nombre de celles qui sont l’orgueil de l’étranger, reçu dans ce monde politique de la troisième République, qui, vers 1880 cherchait à se donner une allure athénienne, grâce à quelques salons qu’il a d’ailleurs dépeints dans Monsieur le Ministre, doué d’une curiosité que n’avait pas affaiblie la quarantaine, Parisien de plus en plus amoureux de la Ville-Lumière, comme disent volontiers les provinciaux, fureteur, aimant les vieilles rues pittoresques, les livres, les fêtes populaires, le théâtre, les expositions, les salons, tous ces détails de mœurs, futiles en eux-mêmes et qui constituent après coup une civilisation, ayant dès sa jeunesse connu toutes les dernières gloires romantiques, ami de toutes les nouvelles — celles du Parnasse118 et de l’École de Médan119, — il était préparé mieux que quiconque, pour prendre au Temps cette « charge » de Chroniqueur, pour assumer ce rôle de « Spectateur120 » de la Vie à Paris. Il l’inaugura en 1881 : il le remplit aujourd’hui encore.
Le journaliste
Ce fut d’ailleurs le beau temps du journalisme parisien, cette période qui va de 1880 à 1895 particulièrement. Le grand journalisme politique était mort avec la fougueuse opposition qui l’avait suscité, et les petits journaux de l’Empire étaient devenus les grands journaux de la République sans cesser d’ailleurs pour cela d’appartenir à l’opposition. En effet, si le Temps était désormais l’organe officiel du gouvernement opportuniste, le Figaro, le Gaulois, le Gil Blas, l’Événement, boudaient le nouveau régime et lui faisaient une guerre d’embuscade beaucoup plus qu’ils ne lui livraient des batailles rangées. On essayait de ressusciter Athènes, et si les conservateurs ne prenaient part à cette tentative de miracle, ils assistaient comme un bon public à cet essai de démocratie intellectuelle, inclinée vers un centre, oscillant entre une droite et une gauche républicaines. On ne songeait plus à La Lanterne, aux Propos de Labienus121, aux Phillipiques renouvelées de l’antique. Les enfants terribles du régime étaient à Nouméa122 ou en exil. Les armes avaient été déposées pour la toge123. Dans les colonnes des grands journaux, les premiers-Paris politiques n’étaient plus que des filets d’une centaine de lignes, en minuscules caractères, qui se faisaient aussi petits que possible — comme pour s’excuser d’être encore là. Partout ailleurs, on trouvait des chroniques, des contes, des nouvelles, des poésies même. Les feuilletons, en rez-de-chaussée, étaient signés de noms de maître. La jeunesse de l’Empire prenait du ventre à collaborer à tous ces organes, à toucher de beaux appointements. Les échos étaient signés par des lettrés… C’était le temps où Paul Arène, Maupassant, Halévy, Dumas fils, About, Banville, Coppée, Maizeroy, Bourget, Mendès, A. Silvestre, Daudet, Zola, Scholl même se survivant, Fouquier, Sarcey, Bauër, et tant d’autres ornaient, honoraient de leur prose ou de leurs vers ces journaux… qui ne s’occupaient point encore d’affaires. Cet astre nouveau d’une presse littéraire devait atteindre le zénith avec les beaux jours de l’Écho de Paris et du Journal.
L’administrateur général
M. Claretie, à cette époque de sa vie, fournit un labeur prodigieux. Il était un des grands ouvriers de lettres de sa génération et témoignait d’une activité qui ne pouvait être comparée qu’à celles de Zola ou de Sarcey. Il reçut la récompense qui lui était due : le gouvernement le nomma, en 1885, administrateur-général de la Comédie-Française, en place de Perrin124.
Nul poste ne pouvait lui agréer davantage… Si, en effet, M. Claretie ne fournit pas le meilleur de sa carrière littéraire, comme auteur dramatique, il aima toujours néanmoins, par-dessus tout autre art, le théâtre. Dès sa jeunesse, il était de ceux qui sur leur bourse de collégien, fréquentent le parterre du Français et de l’Odéon. Plus tard, il n’eut de cesse qu’il ne tint la critique dans un journal : il aimait l’entre-cour et jardin autant que les plus beaux paysages. Je ne sais pas si, aujourd’hui encore, il ne préfère pas à ses arbres de Viroflay le moindre portant où se découpe un feuillage.
Lorsqu’on lui confia cette fonction importante, l’un de ses plus beaux rêves se trouva réalisé, peut-être le plus beau. Sans doute, en assumant ce poste, il savait qu’il aliénait sa liberté, qu’il devenait fonctionnaire, qu’il allait être à la merci de la critique des indépendants, qu’il diminuait les chères heures de son travail personnel ; mais, le moyen de résister au plaisir d’être le gardien, le conseil de la première scène du monde, d’y pouvoir évoluer sans contrainte, de posséder la puissance de réaliser bien des rêves de lettré, en faisant jouer le répertoire selon la conception que l’on croit la meilleure ! Et puis, ce théâtre Français, où M. Claretie entrait en maître, c’était en serviteur dévoué de l’art, en fervent respectueux de la tradition qu’il en franchissait le seuil. Maison, superbe et vénérable, où les deux masques glorieux de la tragédie et de la comédie nationales, malgré les rides des ans, les grimaces, les tics, les jeux de scène, les fards et toutes les conventions humaines, gardent une fraîcheur, un charme divin et surnaturel, maison, aux corridors solennels et harmonieux, bordés de souvenirs, où tout rappelle un émoi glorieux, un geste épique, où les bustes redisent l’histoire du roman comique et héroïque à la fois, qui va de Molière aux derniers sociétaires, temple où l’on se souvient des mélancoliques retraités, triomphateurs de jadis, à qui l’on fendit l’oreille125 ou qui partirent à contrecœur, les superbes jeunes premiers, les tragédiens, les ingénues d’hier, Febvre, Delaunay, Worms, Reichenberg et tant d’autres, dont le nom éveille dans notre mémoire reconnaissante tout un cortège d’images grandioses ou charmantes, maison qui vit passer La Champmeslé, La Clairon, Adrienne Lecouvreur, Talma, Mademoiselle Georges, Rachel, les Brohan, maison puissamment évocatrice, un peu surannée, ainsi que tous les sanctuaires du monde… Comme on comprend, en évaluant toutes ces richesses, en se remémorant toutes ces beautés, que M. Claretie acceptât de gaieté de cœur de sacrifier quelques joies personnelles, pour participer à l’existence de cette grande personnalité morale et artistique, qui fait à jamais partie de notre trésor d’orgueil national.
D’ailleurs, à ce moment, l’heure du maréchalat approchait. Son nom était répandu à l’envi et courait le monde, au même titre que les plus grands, parmi ceux de sa génération. Légionnaire à cravate, il fut bientôt élu — en 1888 — membre de l’Académie Française. Ses parents disaient de lui, dans son enfance, en le voyant courir après les papillons : « Il sera un jour un autre Cuvier… » La destinée ne lui réservait pas cette sorte de gloire. Mais, comme il était écrit que cette carrière, s’accomplirait tout entière, heureuse, sans heurts, à force de travail probe et de volonté silencieuse, le fauteuil qui lui échut par hasard lors de son élection fut celui qu’avait jadis occupé le grand naturaliste126… Depuis lors, dans cette existence heureuse, il ne s’est plus guère passé de notable événement pouvant intéresser le lecteur. M. Claretie a continué et continue sa tâche, avec la même ferveur sinon le même enthousiasme qu’à ses débuts, avec la même conscience. Sans changer une seule virgule de place, il pourrait écrire aujourd’hui encore cette phrase qu’il écrivait le 7 mars 1867, dans Le Nain Jaune : « J’ai commencé… à exercer un état qui me plaira jusqu’à la fin127 ».
Conclusion
J’ai tenté de tracer un portrait aussi ressemblant que possible de l’homme public, en dessinant quelques croquis des milieux où il évolua. J’ai évité jusqu’ici de mêler à mon travail toute appréciation critique… Et je sais très bien que je ne saurais achever cette biographie sans m’y contraindre : l’œuvre est là, très grosse, comprenant des romans, des livres d’histoire, des pièces, toute une production au jour le jour dans les journaux.
Je sens ce qui me gêne, en ce moment. Au fond, un critique ne juge convenablement que les disparus et ses propres contemporains. Les disparus, parce que après un certain nombre d’années, la mort les libère de ce que leurs goûts pourraient avoir de trop voisins des nôtres — et passez-moi le mot — de rococo à nos yeux. Ils ont franchi le Styx de l’immortalité et se sont purifiés du léger et involontaire — ils diraient regrettable — ridicule qu’il y a toujours pour un homme à être l’aîné d’un autre. Les contemporains, parce que nous sommes mieux placés que quiconque — toute question de camaraderie mise de côté — pour comprendre ceux qui ont traversé les mêmes crises générales que nous au point de vue littéraires, philosophique, politique : je dirais — pour peu que l’on me poussât — les mêmes crises sentimentales, car toutes les amours que vit une génération ont un petit air de famille…
Mais lorsqu’il s’agit de juger quelqu’un de nos grands aînés, encore vivant, ayant vécu ses vingt ans longtemps avant que nous ne naissions, la tâche devient ardue, et, personnellement, j’éprouve toujours une certaine hésitation au moment de le faire. J’ai peur à chaque fois, en toute sincérité, d’être injuste à son égard. Lorsque je songe que M. Claretie appartient à cette jeunesse du Second Empire qui croyait en la république, qui était à la fois romantique et parnassienne, réaliste et presque naturaliste, qui avait foi en des tas de choses qui nous laissent sceptique, aujourd’hui je me demande comment nous-mêmes, qui avons passé par d’autres phases, qui avons été mystiques, symbolistes pour nous dégager peu à peu et revenir à un bon et simple classicisme de tradition, pouvons être justes et même impartiaux.
Ainsi, en ce qui regarde l’œuvre de M. Claretie, il est très certain que toute une partie de son œuvre romanesque me déconcerte et ne me passionne nullement. De ses premiers romans j’aime Pierrille, qui est une toute petite chose dans son œuvre, à cause de sa fraîcheur et de sa naïveté et Une femme de Proie me paraît correspondre à une tout autre esthétique que celle que je comprends. Je sais bien que l’écrivain a voulu « faire œuvre de moraliste et de moraliste au fer rouge », mais aujourd’hui nous ne concevons pas qu’une œuvre romanesque enseigne la morale — parce que nous avons peur que notre fable soit par-là défigurée même de ce point de vue. La pauvre Antonia ne nous paraît pas marquée au fer rouge, et le personnage le plus sympathique du roman, c’est peut-être encore cette fille capricieuse, naïve et qui reste somme toute une moyenne de bonne fille.
De même, tous les romans « d’observation. » de M. Claretie nous effraient un peu de leur appareil scientifique. Les Amours d’un Interne, qui contiennent de très belles pages de conteur, Le train 17, sentent trop les carnets de notes, parfois, sont alourdis de descriptions inutiles qui trahissent le « plaqué »… Et puis, je ne sais pas. Je me sens intimidé et j’ai bien envie de biffer toute cette appréciation, en me souvenant de la phrase de Sainte-Beuve, qui s’y connaissait mieux que moi, « M. Claretie a touché la fibre vraie, la vie moderne est là ».
Non, vraiment, il ne me semble pas que la vie moderne soit là. Nous concevons le modernisme autrement : nous avons sucé le lait des Goncourt. Tout ce décor moderne, nous l’aimons animé, sans que le roman s’arrête pour que nous l’admirions. Nous le sentons mêlé aux êtres, vivants de leur vie… et voici que j’oublierai mon sujet si je ne pensais que parmi ces romans il en est certains comme Monsieur le Ministre, comme Le Million, comme Candidat, comme Le Beau Solignac qui résistent à cette critique, parce que le consciencieux qui les écrivit les travaillait avec soin. Aux yeux de l’avenir, ceux-là ne sembleront peut-être guère plus vivants que les autres, mais ils intéresseront, au même titre que certains romans de « milieu » du XVIIIe siècle : ils resteront comme la légende minutieuse des estampes destinées à renseigner « l’amateur » sur nos mœurs.
Monsieur le Ministre apparaîtra sans doute comme le meilleur ouvrage de cette manière. Soigneusement documenté, écrit simplement, dans une langue robuste et très claire, on trouvera là une piquante histoire des coteries politiques ; et vraiment, parce que j’analyse ce roman il me semble mieux apercevoir son grand défaut. À mes yeux — c’est à ce seul point de vue, toujours, que j’entends me placer — ce livre, comme les autres, manque de passion, morale ou immorale comme on voudra. M. Claretie semble avoir suivi de trop près le conseil de son cousin, le grand paysiste Jules Dupré128 qui lui disait un jour : « N’oublie jamais que pour qu’une œuvre d’art soit bonne, il faut la traiter comme Dieu a traité les arbres : les racines dans la terre et la cime dans le ciel ». Dans le roman de l’écrivain de Robert Burat, l’on voit trop les racines et pas assez le ciel — le ciel d’ailleurs quel qu’il soit.
Il est cependant une œuvre romanesque de M. Claretie qui demeurera vraisemblablement — et tout écrivain voudrait pouvoir avoir cette espérance. C’est Brichanteau, comédien français129. Elle fut écrite, voici quelques années seulement. Est-ce pour cette raison que nous, les jeunes, nous la préférons à beaucoup d’autres romans de l’écrivain, disons même franchement, à tous les romans de l’écrivain ? Je ne sais ; mais en fait, je serais assez tenté de le croire. Il semble qu’elle nous plaise surtout parce que nous y trouvons cette fois une vraie tendresse d’écrivain pour un personnage et parce que nous ne sentons pas dans ce livre que M. Claretie ait pris des notes pour l’écrire. Nous ne croyons même pas qu’il ait voulu le composer : ce roman a dû se faire tout seul. Comme son héros, il est enfant de la balle. Il est fait de toute l’expérience indulgente, apitoyée et très sagace d’un ami des comédiens…
Et vraiment, je comprends mieux en le relisant, au moment d’écrire ces pages, je crois mieux connaître en M. Claretie le romancier qu’il a été et celui qu’il s’est révélé dans son Brichanteau. Sans que le sujet soit le même, il n’est cependant pas sans analogie avec celui du Troisième Dessous130. Celui-ci est une œuvre très habile, mais livresque et Brichanteau est une œuvre humaine, passionnément, amoureusement humaine. Il est débarrassé du superflu : il ne cherche plus la description, le morceau. Le bonhomme vit, c’est-à-dire aime, souffre, est ridicule et héroïque, « m’as-tu vu » pitoyable, charmant, presque épique à de certains moments. Nous le reconnaissons, nous le suivons volontiers. Pour un peu nous serions aussi sots que lui par moments. C’est un type, un caractère et bien des mentons bleus, épaves de Conservatoire, comiques de faubourg et de banlieue ou de sous-préfecture doivent, sans qu’ils s’en doutent, à cet admirable personnage de M. Claretie, la sympathie compréhensive que nous leur témoignons désormais…
⁂
Un abbé Prévost131, qui composa une soixantaine de romans, vit à jamais dans la mémoire des hommes pour avoir écrit un petit livre132, Manon Lescaut. Si la destinée veut que les romans de M. Claretie disparaissent, je crois que Brichanteau, comédien français demeurera. Les œuvres historiques, consciencieusement documentées, viendront longtemps encore en aide aux érudits, qui voudront étudier la période révolutionnaire et il convient de noter ici que ce curieux et ce modeste, qui ne rappelle pas volontiers ses mérites fut un des premiers à défricher cette brousse sauvage et touffue qui s’appelle la Révolution. En ce temps où l’on aime l’histoire un peu par snobisme, un peu par goût de la brocante il est bon de rappeler qu’il fut un de ceux qui l’aimèrent pour elle-même — ou mieux encore par amour de la Patrie.
Les pièces de cet homme de théâtre, fortement charpentées, d’un dessin sûr, vivantes, qu’adviendra-t-il d’elles ? Sans doute ce qui attend la plupart des œuvres dramatiques d’aujourd’hui. Faites pour une génération, celles-ci s’enseveliront avec elle — et cependant, dans ces drames historiques de M. Claretie, il y a de bien belles scènes que je serais curieux de revoir « entre les frises et la rampe… »
… Voici qu’insensiblement, je me substitue à la postérité et que je juge alors que je désirerai donner uniquement une impression. Travers de sincérité et puis inconsciente manie de critique… Mais ici même, au moment où je voudrais parler du chroniqueur, c’est-à-dire de l’auteur de ces savoureuses Vie à Paris, je sens que je ne saurais résister au plaisir de deviner le jugement de cet avenir… Je sais si bien la joie que j’éprouve à lire un Brantôme, un Tallemant des Réaux, un Bachaumont, un Mercier, un Métra, un ou… deux Rétif de la Bretonne — « l’ancien et le nouveau » comme dit la vieille chanson — que je suis assuré d’avance du plaisir raffiné qu’éprouveront les braves gens du XXIe siècle, amoureux de notre époque, à compulser ces livres délicieux où le meilleur d’un écrivain s’est peut-être dépensé… Comme je regarde avec attendrissement, par-delà cette centaine d’années, le fureteur au nez délicat qui pourra rêver à ce que nous fûmes — ici je me retrouve de la même génération que M. Claretie — grâce à ces causeries toutes remplies de notre vie ! Comme nous pourrons devenir ses camarades, ses amis même, rien que par ces feuillets de journaux jaunis — et comme nous serons moins morts, d’être aussi bien connus ! Vraiment, grâce à notre contemporain « qui n’a pas abdiqué la joie de juger les choses — lorsqu’elles passent — et de saluer les hommes, lorsqu’ils les aiment », je crois qu’il ne pourra pas avoir trop mauvaise opinion de ces ancêtres, de ces Parisiens d’autrefois. Il trouvera, dans ces pages, un portrait charmant, involontairement tracé par l’auteur, de M. Claretie, qui se dégagera des chroniques, qui se dessinera entre les lignes et conversera avec lui, et il aura de nous-mêmes un portrait assez fidèle aussi. Il s’étonnera peut-être de nos frivolités et de nos ridicules ; mais nous sommes vengés d’avance car si l’on est encore homme à cette époque, il aura certainement les siens qui ne vaudront ni plus ni moins que les nôtres. À côté de cela, il verra que le Parisien — car le petit provincial que je vous présentais au seuil de cette étude peut représenter Paris, à la fin il est devenu un de nos plus purs Parisiens — aimait les histoires plutôt que les cancans, l’art en dépit de ses snobismes, des Salons bizarres et des pièces ridicules, qu’il s’apitoyait assez facilement et laissait parfois perler une larme derrière son monocle. Il verra qu’il respectait l’autorité en la raillant sans cesse, aimait bien son pays — ce sera peut-être une curiosité en ce temps, — et que son anecdote contée, plus ou moins « rosse », il gardait une indulgente philosophie pour la commenter…
Nous devons beaucoup de remerciements à M. Claretie rien que pour nous avoir présenté de façon aussi avantageuse. Surtout, si, comme je le crois très sincèrement, ces Vie à Paris doivent traverser les siècles et être lues aussi longtemps qu’on s’occupera des Parisiens. C’est-à-dire toujours.
⁂
Le chroniqueur, c’est l’homme. Je songe souvent, le jeudi soir, ayant achevé de lire dans Le Temps son article de la semaine, à l’admirable activité de cet esprit, qui appelle, avec une délicieuse modestie, ces causeries : « des repos pendant les entr’actes administratifs ». Là, sa curiosité va d’un sujet à l’autre, sans lassitude, butine sur toutes les fleurs, dans le jardin de la vie, avec toujours une ardeur égale, une bonne volonté semblable à elle-même ; ainsi il passe dans l’existence : ces chroniques sont le miroir de sa destinée…
Il est en effet l’un des hommes les plus occupés de notre temps, tour à tour pris par ses devoirs d’administrateur aux Français, par le jury du Conservatoire, par les commissions dont il fait partie, et cependant, sans que ces labeurs s’en ressentent, il trouve encore le moyen de faire ses tâches innombrables d’écrivain illustre, d’être accueillant aux jeunes, d’assister à toutes les solennités, officielles ou autres, aux premières, aux vernissages, aux derbys, partout où l’on peut voir et comprendre…
« Faire avec plaisir et honnêtement un travail qui vous plaît, a-t-il pu écrire, c’est le bonheur tout simplement. Ajoutez à cela des livres curieux, de rares tableaux, un enfant qui court sur le tapis, et la liberté de vivre donnée par le travail. Voilà qui console de perdre beaucoup de ses cheveux et quelque peu de ses illusions, tout en gardant, je crois, tous les amis de sa jeunesse, excepté ceux qui sont tombés. »
Délicieuse, exquise morale, charmante philosophie pas très profonde peut-être mais au moins dénuée de toute amertume. Elle fixe mieux que tout autre trait une figure. À force d’indulgence, elle semble presque épicurienne : elle ferait croire que M. Claretie est un optimiste et que tout fut aisé dans sa vie, qu’une bonne étoile d’ailleurs, il faut le reconnaître, favorisa. Ce sont là propos de Pangloss133… Heureusement, un écrivain n’est jamais si maître de sa plume qu’il ne lui échappe des aveux. « Sans doute, cela est bien dit, répondait Candide au philosophe du bonheur, mais il faut cultiver notre jardin ». Sans doute, pouvons-nous répondre à M. Claretie, mon cher maître, tout cela est bien aisé et le Parisien que vous êtes paraît avoir accompli toute sa carrière, intelligente et bonne, en se jouant ; mais ne serait-ce pas parce que vous êtes demeuré au fin fond de vous-même, un de ces Limousins que vous peignîtes un jour, en disant qu’il possède « des vertus sans fracas, une patience silencieuse, une ténacité lente et sûre ?… » Cela expliquerait sans doute bien des choses, beaucoup plus de choses que je n’en ai expliqué moi-même, en faisant cependant de mon mieux pour esquisser une image de vous, qui ne fut pas trop indigne d’un modèle qui reste l’honneur des vieilles lettres françaises…
Georges Grappe

L’ouvrage de Georges Grappe — que l’on peut télécharger ci-après, donne ensuite deux documents, présentés séparément dans ce site web.
— Le texte d’Adolphe Brisson Une journée de Monsieur l’administrateur ;
— La réponse de Jules Claretie à l’Enquête de Jules Huret sur l’évolution littéraire.
Il se conclut, comme toute biographie respectable, par une assez complète bibliographie de Jules Claretie.
Notes du texte
1 Georges Grappe (1879-1947), est rapidement évoqué par Paul Léautaud — avec toute la subjectivité qu’on lui connait — dans son Journal au 26 juin 1926. Cette date a fait l’objet d’une petite page à l’adresse : https://leautaud.com/grappe
2 Citation extraite de l’article « Sa majesté la chronique » paru dans Le Nain Jaune du sept mars 1867, que l’on pourra lire en Annexe IV.
3 Jules Michelet (1798-1874) est mort alors que Jules Claretie avait 34 ans. Jules Michelet est souvent considéré comme le plus important historien de son siècle. La rédaction de sa gigantesque Histoire de France, en seize volumes, à laquelle il sera plusieurs fois fait référence ici, l’occupera trente années. Le Tome II traite des années 1000 à 1270. Georges Grappe se réfère au début du Livre III : « Tableau de la France ».
4 Guillaume Dubois (1656, Brive-la-Gaillarde-1723, Versailles). Conseiller du Régent (de Louis XV, Philippe d’Orléans) en 1715. Ses intrigues (d’où le « drôle » de Jules Michelet) ont été moquées par la chanson « Il court, il court, le furet ».
5 Note de Georges Grappe : « Michelet : Histoire de France ; T. II, page 28.
6 Lucien Bergeret est le principal personnage de la suite romanesque d’Anatole France Histoire contemporaine. La vie de Lucien Bergeret, brave bourgeois de province, maître de conférences à la faculté des Lettres locale, a été l’occasion pour Anatole France de traiter de la société française du temps de l’Affaire Dreyfus.
7 Jules Claretie, Pierrille, histoire de village ; Les Amours d’une cétoine ; Bestiola ; Monsieur Mayeux ; La Messe de M. François-Marcel ; Un Saltimbanque. Librairie parisienne, 1863. Le texte donné par Georges Grappe ne vient pas de Pierrille mais du texte « En Périgord (Souvenirs en manière de préface) ».
8 Un livre à chappe est peut-être muni d’un fermoir, sans certitude.
9 Antoine François Prévost (1697-1763), Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde est surtout connu pour son septième et dernier tome : La Véritable histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut écrit en 1731.
10 La capitale semble abusive. Les licteurs n’ont existé en tant que tels que sous la République romaine et au début de l’Empire. Un licteur était un officier au service d’un grand magistrat, et dont le rôle était de précéder le magistrat dans ses sorties et d’exécuter ses sentences. Le mot a été souvent utilisé dans les textes romantiques du XIXe siècle.
11 L’oronge est un champignon.
12 Ce collège, achevé pour la rentrée de 1844, existe toujours, 45 boulevard des Batignoles, à la lisière des VIII et XVIIe arrondissements.
13 Note de Georges Grappe : « Les Annales Politiques et Littéraires, no de Noël 1905. » Le numéro du 24 décembre 1905 ne comporte pas ce texte. Georges Grappe fait référence au « numéro de Noël » ; peut-être y a-t-il eu un numéro spécial Noël ? Toujours est-il que ce numéro du 24 décembre annonce, à paraître dans le numéro du sept janvier 1906, le premier épisode du feuilleton de Jules Claretie Le Mariage d’Agnès, « roman inédit que Jules Claretie vient d’écrire à notre intention ». Ce roman paraîtra daté de 1907 chez Charpentier-Fasquelle.
14 Le Premier-Paris (avec deux majuscules et un tiret) est l’emplacement du premier texte de la première page d’un quotidien parisien. Balzac a formé le verbe « Premierpariser », qui consiste à aménager le texte d’un article de manière à ce qu’il corresponde à cet emplacement de prestige. Dans les quotidiens à forte valeur comme Le Temps, Le Figaro ou plus tard Le Monde, il s’agit le plus souvent d’un article politique, de préférence internationale.
15 Émile de Girardin (Émile Delamothe 1802-1881), est le premier parton de presse ayant compris qu’il ne fallait pas vendre le journal aux lecteurs mais aux annonceurs. En abaissant considérablement le prix du numéro il élargissait d’autant le lectorat et pouvait ainsi augmenter le prix des annonces. Émile de Girardin a aussi été le premier à faire paraître des romans-feuilletons. Il a été de nombreuses fois député et a eu, grâce à ses journaux, un rôle politique influent.
16 Hégésippe Moreau (Pierre-Jacques Roulliot, 1810-1838), a dû exercer le métier d’imprimeur, qu’il n’aimait pas et l’a rapidement quitté. Dans son Épître sur l’imprimerie il a écrit les vers suivants : « Au lieu de fatiguer la plume vigilante, / De consumer sans cesse une activité lente / À reproduire en vain ces écrits fugitifs / Abattus dans leur vol par les ans destructifs […] »
17 De nos jours, et depuis 1881, rue de Paradis.
18 Ce lycée situé rue de Havre, au sud de la gare Saint-Lazare, existe depuis 1804. Il était considéré comme le lycée progressiste de la rive droite et a été le premier, en 1924, à être mixte. Comme de nombreux bâtiments officiels il a changé de nom à plusieurs reprises au gré des événements.
19 École privée d’études secondaires renommée, créée en 1810 rue des Minimes, près de la place des Vosges. Francisque Sarcey a été élève de cette institution. Lire à ce propos les chapitres II et III du Journal de jeunesse de Francisque Sarcey (1839-1857) recueilli et annoté par Adolphe Brisson (son gendre). L’institution Massin a fermé en 1884. Hippolyte Taine (1828-1893) et Edmond About (1828-1885) cités ensuite, ont été élèves de cette école.
20 Hippolyte Taine, Edmond About et Francisque Sarcey (1827-1899) ont été ensuite condisciples à l’École normale.
21 On sait peu de chose sur cette institution sinon qu’Hippolyte Taine y a enseigné… Et Jules Claretie étudié.
22 Du passage du Havre de l’époque, seul le nom subsiste. C’était un lieu ressemblant davantage au marché aux puces (ou au grand bazar d’Istanbul en plus réduit), qu’à une galerie marchande dans l’esthétique qu’elle a aujourd’hui. Pour en adolescent, ce lieu, aux nombreux recoins, avait quelque chose de mystérieux.
23 Cette fête du fondateur des écoles était célébrée, depuis Louis XI, le 28 janvier.
24 Bernard Pierre Magnan (1791-1865), député de la Seine en 1849, sénateur au service de Napoléon III en 1852.
25 Jean-Étienne Portalis (1746-1807), rédacteur du Code civil de 1804.
26 Saint-Marc Girardin (Marc Girardin, 1801-1873), agrégé de classes supérieures en 1823, professeur aux collèges Henry-IV puis Louis-Le Grand puis professeur d’histoire à la Sorbonne en 1830. Saint-Marc Girardin fut pendant quarante-cinq ans le critique littéraire du Journal des débats. Anti-impérialiste mais fidèle à Louis-Philippe, Saint-Marc Girardin a été élu à l’Académie française en 1844 ou il a été reçu par Victor Hugo l’année suivante.
27 Constant Martha (1820-1895), normalien, agrégé de lettres en 1843, suppléant de Sainte-Beuve au Collège de France puis titulaire de la chaire d’éloquence latine à la Sorbonne en 1869. Nous ne saurons pas le titre de ce « livre intéressant, bien que polémique ».
28 Désiré Nisard (1806-1888), professeur au collège de France « collègue » de Saint-Marc-Girardin qui le reçut à l’Académie française en 1851. Désiré Nisard a imaginé le concept des deux morales, celle des hommes ordinaires qui doivent y rester attachés et celle des puissants, qui peuvent s’en absoudre. Il paraît que cela déplut. On ne confondra pas Désiré Nizard avec son frère cadet Charles Nisard (1808-1889), éditeur et traducteur de textes latins et historien de la littérature.
29 Le paragraphe précédent, qui s’adresse à un mort est une prosopopée. Cette figure de rhétorique est courante dans les hommages funèbres. C’est aussi le cas lorsqu’on s’adresse à un absent, voire à un objet.
30 Napoléon III. Napoléon Le Petit est un pamphlet écrit par Victor Hugo en exil à la suite du coup d’État du deux décembre 1851 et paru simultanément à Bruxelles et à Londres. Suite à cette publication, Victor Hugo fut prié de quitter la Belgique « ajoutant l’exil à l’exil » (Avertissement de Jules Hetzel en tête de la première édition en France de l’ouvrage, en 1870, Napoléon III s’étant réfugié à Londres).
31 Phrase prononcée par Napoléon III un an après ce coup d’état du deux décembre 1851.
32 Le Carbonarisme est issu des confréries de forestiers fabricants de charbon de bois, depuis le XIe siècle, en Jura et Franche-Comté. Une « vente » est un contrat de coupe de bois, donné pour une surface et une durée, donc en fait une location. Bien entendu les conditions de ces « ventes » étaient toujours discutées et provoquaient des assemblées de charbonniers mécontents.
33 Un derby est une voiture d’été, très ajourée et légère malgré ses quatre roues et quatre places.
34 Un attelage à la daumont est constitué de quatre chevaux dont deux sont montés par des cochers.
35 Le Café Anglais, ouvert en 1802, situé à l’angle du 13 boulevard des Italiens et du 13 rue de Marivaux est devenu particulièrement luxueux à partir de la moitié du XIXe siècle. Presque en face, au numéro 22, à l’angle de la rue Taitbout se trouvait Tortoni. Son voisin du numéro 20, à l’angle de la rue Lafitte, était de restaurant de la Maison dorée. Le Bréban, sensiblement plus à l’est, porte le dernier numéro du boulevard Poissonnière, à l’angle de la rue du faubourg Montmartre. Il est le seul de ces quatre établissements encore en activité mais devenu beaucoup plus ordinaire. Proche du musée Grévin, il est très fréquenté par les touristes et les Parisiens l’évitent.
36 Hortense Schneider (1833-1920), créatrices de plusieurs rôles d’opérettes de Jacques Offenbach. Augustine Duverger (Augusta Vaultrain de Saint Urbain, 1816-1896), comédienne. Cora Pearl (Emma Élizabeth Crouch, 1836-1886), courtisane de haut-vol. Anne Deslions (1829-1873), courtisane, inspiratrice, dit-on, de la Nana d’Émile Zola. Tout cela est bien leste et bien parisien mais nous éloigne singulièrement de Jules Claretie.
37 Les Dîners étaient le versant masculin des salons de ces dames. Les Souvenirs du dîner Bixio, de Jules Claretie seront publiés un jour dans ce site web. Jules Claretie a aussi participé à ce dîner Magny, fondé fin 1862 par Paul Gavarni dans le restaurant de Modeste Magny au début de la rue André-Mazet, près du carrefour de Buci. Y ont participé avec des assiduités diverses Marcellin Berthelot, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, les frères Goncourt, Guy de Maupassant ; Ernest Renan, Sainte-Beuve, Hippolyte Taine… Au début de 1870 les convives traverseront la Seine et se réuniront au Brébant, boulevard Poissonnière (note 35). Paul Brébant était le beau-Frère de Modeste Magny.
38 La Païva (Esther Lachmann, 1819-1884), née en Russie. D’abord prostituée du quartier Notre-Dame de Lorette Esther gravit rapidement, en même temps que les marches d’escalier, les marches du métier. En 1851 elle épouse le Portugais Albino de Araújo de Païva qui lui offre un hôtel place Saint-Georges, proche de Notre-Dame de Lorette. Son Portugais rentré chez lui, Esther se fait offrir par un prussien un somptueux hôtel 25 avenue des Champs-Élysées ainsi que le non moins impressionnant château de Ponchartrain, entre Trappes et Montfort l’Amaury. Les frères Goncourt se sont rendus dans l’hôtel de l’avenue des Champs-Élysées, ce qui a donné lieu à une page de leur Journal datée du 19 mai 1867 (Volume II, page 84, Faquelle et Flammarion 1956, repris dans la collection Bouquins de Robert Laffont en 1989).
39 Mathilde Bonaparte (1820-1904), après des fiançailles avortées et un mariage malheureux s’est réfugiée à l’Élysée auprès de son cousin Louis-Napoléon élu en décembre 1848. Elle y tint le rôle de maîtresse de maison, son cousin étant officiellement célibataire.
40 La pension de François et Rose Laveur (frère et sœur), se trouvait, semble–il, dans la partie de la rue des Poitevins démolie par le percement de la rue Danton en 1888.
41 Un restaurant existe encore sous ce nom au treize rue de l’Ancienne-Comédie. Vestige des temps anciens après soixante-sept ans de fermeture (1890-1957) il est devenu de nos jours un agréable lieu touristique.
42 Allusion à la toile de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) Phryné devant l’aréopage exposée au Salon de 1861. La courtisane Phryné, jugée pour impiété est défendue devant la cour par l’avocat Hypéride qui est aussi l’un de ses amants. Prévoyant l’insuccès de sa plaidoirie devant la gravité des faits, Hypéride ôte le vêtement de Phyné qui apparaît nue devant ses juges, ce qui entraîne l’acquittement.

43 Étienne Vacherot (1809-1897), agrégé de philosophie, docteur ès-lettres, directeur d’études à l’École normale en 1838, républicain sous l’empire.
44 Lucien Prévost-Paradol (1829-1870) a été normalien du temps d’Étienne Vacherot. Il a été élu à l’Académie française en 1865. Républicain, Lucien Prévost-Paradol a fini par se rallier à l’Empire. Il s’est suicidé avant d’en voir la fin.
45 Louis Forain (1852-1931), peintre. On a du mal à imaginer Forain disant du bien de la République.
46 Sans italiques et sans capitale à « père » on imagine mal qu’il puisse s’agir d’un journal, d’autant que ce nom a longtemps été attaché à un personnage forgé dans l’imagination populaire, personnage particulièrement indisposé par les injustices. La notoriété du personnage a entraîné l’utilisation de son nom dans quelques textes maintenant oubliés et, bien sûr, par plusieurs journaux révolutionnaires qui ne s’étaient pas concertés. Reste à deviner quel est le journal évoqué par Georges Grappe. Le sens de la phrase laisse penser au plus excessif d’entre eux, celui de Jacques-René Hébert (1757-1794), paru de 1790 à mars 1794, date à laquelle son fondateur est mort guillotiné. On se demande un peu quand nous arriverons à Jules Claretie.
47 Est-ce la faute de Georges Grappe ou celle du typographe ? En 1854, Jules Claretie avait quatorze ans. Il est vrai que l’on peut s’emmêler puisque en vingt ans, de 1856 à 1876, sont parus plusieurs hebdomadaires (quatre sont connus) sous le nom de Diogène (tous sans Le). L’un d’entre eux, signé de Victor Barbier, ne semble pas avoir duré plus d’un numéro, celui du cinq mars 1871 daté « 15 ventôse an LXXIX [79] de la République française ». Il s’agit, on l’a compris, d’un hebdomadaire communard. On peut d’ailleurs s’étonner qu’un journal révolutionnaire soit intégralement rédigé en alexandrins. Le suivant est paru le douze novembre 1876 sous la responsabilité de Ch. Delion, pendant trois numéros (12, 19 et 26 novembre 1876). Ces deux Diogène sont les derniers. Voyons les premiers, plus conséquents. Le premier des quatre est paru du dix août 1856 au 26 avril 1857 (au moins), sur trente-six numéros sous la direction d’Amédée Rolland, 27, rue Richelieu. Le deuxième du titre, celui qui nous intéresse, est aussi celui qui a connu la plus grande longévité, près de quatre ans, du dix mars 1860 au 17 décembre 1863, sur 207 numéros.
48 Le Nain Jaune dont il est question est un bi-hebdomadaire fondé en mai 1863 par Aurélien Scholl (1833-1902) et paru avec diverses vicissitudes jusqu’en 1913. Ce texte de jules Claretie est en page cinq du Nain Jaune daté du sept mars 1867, qui paraissait à cette époque le mercredi et le samedi.

49 L’auteur dramatique populaire Henry Murger (1822-1861), avant sa 39e année, est surtout connu pour ses Scènes de la vie de bohème paru en 1851 chez Michel Lévy (418 pages). Ce roman a donné lieu au livret d’opéra La Bohème, mis en musique par Giacomo Puccini en 1896, ainsi qu’à plusieurs films. Dans son article du Temps du vingt avril 1880 déjà évoqué note 47 ci-dessus, Jules Claretie évoque Henry Murger.
50 Hippolyte de Villemessant (1810-1879) selon le nom de sa mère, patron de presse. Après des débuts incertains dans la vie professionnelle et autant d’échecs, Hippolyte de Villemessant décide, en 1864, de ressusciter Le Figaro, alors hebdomadaire, bien mal en point, malmené par les incessants changements de régime politique. Cet homme de 44 ans innove, surtout commercialement. Le journal qui paraissait le dimanche devient bi-hebdomadaire (jeudi-dimanche) avec le premier numéro de janvier 1856. Il sera quotidien dix ans plus tard, avec le numéro du seize novembre 1866.
51 Non, au trente rue Saint-Marc.
52 Edmond About (1828-1885), normalien en 1848, agrégé de lettres en 1851, auteur satirique.
53 Virginie Déjazet (1798-1875), comédienne qui a donné son nom, fin 1859 au théâtre Déjazet, toujours en activité au 41 boulevard du Temple, à cinquante mètres de la place de la République. Ce théâtre est le dernier des théâtres du boulevard du temple (le « boulevard du crime ») existant encore de nos jours.

Virginie Déjazet dans le rôle du jeune Bonaparte.
Sculpture de Charles Kotra (1869-1942), musée Carnavalet
54 Paul Walter (Paul Granier de Cassagnac, 1842–1904), journaliste et homme politique (député bonapartiste d’extrême droite).
55 Il n’apparaît pas qu’Ernest d’Hervilly (note suivante) ait été directeur de L’Autorité, journal fondé en février 1886 par Paul de Cassagnac (note 54). De plus cette catégorie de presse ne semble pas être dans les goûts d’Ernest d’Hervilly.
56 Ernest d’Hervilly (1839-1911), écrivain, poète et auteur dramatique.
57 Jules Lermina (1839-1915), romancier et journaliste.
58 Paul Saunière (1827-1894), feuilletoniste, secrétaire d’Alexandre Dumas (fils). Une petite rue (73 mètres) bien calme de Passy porte son nom depuis 1903.
59 L’on trouve un article de Jules de Lussan dans le numéro du deux juin 1861 page six. Selon Henri d’Alméras cité ici note 51, Jules de Lussan était le pseudonyme de Jules Claretie, ce qui est confirmé par Georges d’Heylli dans son Dictionnaire des pseudonymes de 1887, à l’entrée Lacretie.
60 Alfred Assollant (1827-1886), républicain sous l’Empire, préféra assurer sa liberté en écrivant des romans d’aventures pour la jeunesse.
61 Hector Pessard (1836-1895) homme de lettres, critique musical et critique dramatique, journaliste au Figaro puis directeur du National (fondé en 1830).
62 Vraisemblablement Ulric de Fonvielle (1833-1911), juste avant son départ pour les États-Unis.
63 Le quotidien économique La France « politique, scientifique et littéraire » venait d’être créé le neuf août. Il a paru jusqu’en 1937. Sa direction se trouvait au 142 rue Montmartre, où de nos jours encore subsiste l’inscription du titre, au bas d’un balcon que soutiennent quatre cariatides. Le nom d’Olivier de Jalin y apparaît de temps à autres à partir du 29 août.
64 La Patrie a été très proche de La France, et pas uniquement par le titre. Ces deux journaux fondés dans les premières années 1860, ont tous deux cessé de paraître après le Front populaire. On y trouve la signature de Jules Claretie dès janvier 1863.
65 Jules Claretie, Une Drôlesse, Dentu, 1863, 232 pages. Pour les circonstances de l’écriture de ce roman, voir la page « Jules Claretie aux champs ». Ce roman sera publié intégralement ici en PDF depuis son édition originale pour Noël 2024.
66 Il s’agit bien du même quotidien déjà cité note 63. Georges Grappe semble bien distrait.
67 L’Artiste « journal de la littérature et des beaux-arts » est paru de 1831 à 1904. La période pendant laquelle Arsène Houssaye (1814-1896) en assurait la direction a couru de 1843 à 1881.
68 Charles Monselet (1825-1888), homme de lettres éclectique, biographe et gastronome.
69 Aurélien Scholl (1833-1902), journaliste, romancier et auteur dramatique populaire. Les chroniques d’Aurélien Scholl étaient particulièrement mordantes.
70 Mot formé par Nestor Roqueplan que le Nouveau Larousse illustré de 1900 en sept volumes définit ainsi :

Nestor Roqueplan (1805-1870), calamiteux directeur de théâtres et de l’Opéra et dandy parisien. La Parisine sera, 90 ans plus tard, une police de caractères commandée par la RATP et destinée à son seul usage.

71 Note de Georges Grappe : « G. de Chervilles. » Gaspard de Cherville (sans s), Célébrités contemporaines — Jules Claretie, Quantin 1883 : « je fus séduit par sa physionomie fine et distinguée, attiré par son regard profond et singulièrement doux. »
72 Note de Georges Grappe : « Calmann-Lévy ; 1906. » Correspondance d’Alfred de Vigny (1813-1863), recueillie et publiée par Emma Sakellaridès, Calmann –Lévy (sans date (1906), 407 pages.
73 Alfred de Vigny, Les Consultation du Docteur-Noir — Stello, ou Les Diables bleus, Eugène Renduel, 1831.
74 Note de Georges Grappe : « Loc. cit. p. 318, 319, 320. » Lire en annexe I le texte de ces deux lettres, entièrement retranscrites.
75 Alfred de Vigny (1797-1863), allait certes mourir dans trois ans mais n’était, cet été 1860, âgé de seulement 63 ans.
76 Alfred de Vigny, Éloa ou La Sœur des anges, mystère publié chez Auguste Boulland en 1824, poème épique philosophique en trois parties.
77 Henri de Bornier (1825-1901), administrateur de la bibliothèque de l’Arsenal et homme de théâtre. Henri de Bornier est surtout connu pour son drame en quatre actes et en vers, La Fille de Roland, représentée à la Comédie-Française le quinze février 1875 avec Maubant, Mounet-Sully et Sarah Bernhardt. Jules Claretie dressera un portrait d’Henri de Bornier dans sa Vie à Paris du 23 mars 1880.
78 Jules Claretie, Les Ornières de la vie, dédié « À ma mère », Achille Faure 1864, illustrations, 267 pages. La table des matières indique les six nouvelles : Armand Richard, Le Capitaine Ploël, Le Mariage de Claude, Une méprise, Olivier et Hélas !. La page « Du même auteur » indique : Les Victimes de Paris, Pierrille, Une drôlesse et Le Dernier baiser. Et « en préparation » : Les Femmes de proie, L’incendiaire et Les Artistes contemporains.

79 Jules Claretie, Les Victimes de Paris, dédiées « À mon père », comme ça tout le monde est content. Dentu 1864. La préface de Jules Claretie à son ouvrage, intéressante, peut être lue ici en Annexe II.
80 Georges Farcy (1800-1830), mort avant ses trente ans, le dernier jour (29 juillet) de la révolution de 1830. Jules Claretie : Élisa Mercoeur (le œ n’est pas marqué sur la couverture mais l’est dans le corps du texte), Hippolyte de La Morvandais, Georges Farcy, Charles Dovalle, Alphonse Rabbe, seize portraits, Librairie de Madame Bachelin Deflorenne, 1864, 114 pages.

81 Charles Dovalle (1807-1829), mort en duel à 22 ans, pour un calembour. Charles Dovalle était journaliste au Figaro et poète remarqué. Un recueil de poésie à paraître chez le libraire Dureuil, place de la Bourse, est annoncé en page quatre du Figaro du seize décembre 1929 alors qu’il est mort le trente novembre. Son adversaire — et donc son meurtrier — était Brunet (Jean-Joseph Mira, 1766-1853), comédien apprécié et directeur de théâtre.
82 Alphonse Rabbe (1784-1829, à 45 ans), journaliste et poète romantique.
83 Jules Claretie, Petrus Borel Le Lycanthrope, Sa vie — ses écrits — sa correspondance — poésies et documents inédits. Frontispice à l’eau-forte avec portrait de [Émile] Ulm, chez René Pincebourde, éditeur — à la librairie Richelieu, 78 rue Richelieu, 1865.

Pétrus Borel (1809-1859, à cinquante ans), poète compliqué. Un lycanthrope est un loup-garou.
84 Jules Claretie, Le Dernier baiser, Ferdinand Sartorius 1864, gravure en frontispice, 188 pages.
85 Jules Claretie, L’Incendie de la Birague, C. Vanier 1865 (pas Léon Vanier, trop jeune) puis Flammarion.
86 Jules Claretie, Les Voyages d’un Parisien (Aux Charmettes, Lyon, Cherbourg, Londres et les Anglais, Le Rhin allemand, Huit jours en Belgique, France, Angleterre, Allemagne, Pays-Bas. Le champ de bataille de Waterloo). Dédié à Henry Shelton-Sanford (1823-1891), ministre [plénipotentiaire] des États-Unis à Bruxelles. A. Faure, 166 rue de Rivoli, 1865, 316 pages. Le texte de cette dédicace est reproduite infra en Annexe III.
87 Vraisemblablement le Cours familier de littérature — un entretien par mois — d’Alphonse de Lamartine, chez l’auteur, 45 rue de la Ville-l’Évêque.
88 Pierre-Jean de Béranger (1780-1867), chansonnier. Cette conférence a été prononcée le dimanche 19 février 1865 (voir la Bibliographie, de Georges Grappe). L’Avenir national (note 89 ci-après) daté du 22 février 1865 (page deux, dernière colonne), annonce, dans une formulation particulièrement mal rédigée : « On annonce que l’autorisation de faire des conférences rue Cadet vient d’être retirée à M. Jules Claretie, qui, dimanche dernier a fait, dans la salle des entretiens et lectures, une conférence sur Béranger. »
89 L’Avenir national, quotidien républicain d’Alphonse Peyrat (1812-1890) paru du dix janvier 1865 à mai 1871.
90 L’histoire de ce roman et de ses titres est un peu riche et sera donnée ici à Noël 2024 à l’occasion de la mise en ligne du premier roman de Jules Claretie (de nos jours introuvable) Une drôlesse, paru en 1863. Une Drôlesse est ensuite paru en 1867 sous le titre Mademoiselle Cachemire avec un avant-titre Les Femmes de proie, disposé de telle façon que le lecteur non prévenu peut penser qu’il s’agit du titre d’une collection. Cette disposition est restée telle pour la « Nouvelle édition » de 1877. Les éditions de 1881 et 1882 ne portent plus comme titre que Mademoiselle Cachemire alors que la bibliographie établie par Georges Grappe indique « une femme de proie » pour cette même édition.
91 Lire, à ce propos, la longue dédicace de Jules Claretie à Jules Levallois dans l’édition des Femmes de proie de 1867.
92 Marcellin Desboutin (1823-1902) graveur et peintre, avait acheté l’Ombrellino, une vaste propriété près de Florence dans laquelle il recevait de nombreux amis italiens ou français, dont Georges Lafenestre, objet de la note suivante.
93 Georges Lafenestre (1837-1919), poète, critique d’art et historien de l’art, conservateur du musée du Louvre.
94 Sully Prudhomme (parfois avec un tiret fautif) (René Prudhomme, 1839-six septembre 1907) est surtout connu pour être le premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901. Avant cela Sully Prudhomme avait été élu à l’Académie française en décembre 1881.
95 Jules Amigues (1829-1883), journaliste. Ce natif de Perpigan a été brièvement député de Cambrai (gauche) d’octobre 1877 à mai 1878. Invalidé, il n’a pas pu terminer la législature, qui s’est poursuivie jusqu’en 1881.
96 La diane était depuis l’Antiquité la musique de réveil des soldats. Il semble qu’elle soit demeurée inchangée jusqu’à nos jours.
97 « Nul mieux que lui [Antoine Fouquier-Tinville] n’excelle à mettre en relief les fautes de l’accusé, à déduire d’une simple phrase des choses obscures dont les événements se chargèrent, depuis, de prouver l’exactitude. Quand on consulte, aux Archives, les pièces de la procédure, on les voit marquées de traits rudes au crayon rouge, d’un hic impérieux. La main de l’Accusateur public a passé là, soulignant ce qui s’élève contre le prévenu… » Hector Fleischmann, Réquisitoires de Fouquier-Tinville publiés d’après les originaux conservés aux archives nationales, introduction page XXV, Charpentier-Fasquelle 1911. Le hic en question, adverbe de lieu si l’on veut, provient de la locution Hic jacet lepus, signifiant « C’est ici que gît le lièvre ».
98 Jules Claretie, Les Derniers Montagnards, Histoire de l’Insurrection de prairial an III (1795), d’après les documents originaux, Librairie internationale, quinze boulevard Montmartre 1867 et A. Lacroix, Verboeckhoven et cie, éditeurs à Bruxelles, à Leipzig et à Livourne, 1869.
99 Jules Claretie, La Famille des gueux (en collaboration avec Petrucelli della Gattina), drame en cinq actes et sept tableaux, représenté sur le théâtre de l’Ambigu-Comique le 26 février 1869. Le texte de la pièce, dédiée à Monsieur Faille, directeur de l’Ambigu-Comique, est paru chez Michel Lévy à la fin du printemps de la même année 1869.
100 Ferdinando Petruccelli della Gattina (1815-1890) journaliste et homme politique italien de gauche.
101 Victorien Sardou, Patrie !, drame historique en cinq actes et huit tableaux créé au théâtre de la Porte-Saint-Martin le 18 mars 1869. Le texte de la pièce est paru la même année chez Michel Lévy (184 pages). Le succès de ce drame sera tel qu’un opéra sera adapté de la pièce, sur une musique du jeune Émile Paladilhe et créé à l’opéra le vingt décembre 1886. On peut noter que Georges Grappe ne cite pas le nom de Victorien Sardou, « concurrent » de Jules Claretie.
102 Francisco de Zurbarán (1598-1664), peintre religieux espagnol.
103 À défaut de Théophile Gautier on se contentera du feuilleton d’Amédée Achard dans Le Moniteur Universel du premier mars 1869, qui utilise cinq colonnes sur les six qui lui sont dévolues au drame de Jules Claretie et Petrucelli della Gattina.
104 Eugène Castellano (1822-1882), comédien et directeur de théâtres.
105 Ce théâtre historique, comme Georges Grappe l’écrira ci-après, se trouvait place du châtelet. Il a connu plusieurs noms et plusieurs vicissitudes. Ouvert en 1862, incendié par la Commune en 1871, rouvert en 1874 sous le nom de Théâtre-Lyrique-Dramatique et renommé Théâtre-Historique en 1875.
106 On peut regretter que les titres de ces pièces ne soient pas cités et ne figurent pas dans la Bibliographie établie par Georges Grappe mais peut-être que les textes n’ont pas été publiés, ce qui condamne leur souvenir.
107 Jules Claretie, Les Muscadins, drame en cinq actes et huit tableaux, créé au théâtre historique le seize septembre 1875. Le texte de la pièce, dédié à Eugène Castellano, est paru chez Dentu cette même année 1875. Cette pièce est tirée du roman éponyme, paru l’année précédente chez Édouard Dentu en deux volumes d’épaisseurs différentes : I. Le Comte de Favrol. II. Jeanne Lafresnaie.
108 Jules Claretie, Le Régiment de Champagne, drame militaire.

Partition de la musique d’Alexandre Arthus
109 L’Opinion nationale, quotidien progressiste fondé par Adolphe Georges Guéroult en 1859 et publié jusqu’à 1914. La « Chronique théâtrale » de Jules Claretie apparue à partir de l’été 1867.
110 Joseph Fiévée (1767-1839), imprimeur, journaliste et écrivain.
111 Ernest Coquelin (1848-1909), dit Coquelin cadet pour le distinguer de son frère Constant dit Coquelin aîné, lui aussi comédien. Les années de conservatoire d’Ernest Coquelin se sont déroulées de 1865 à 1867, date à laquelle il a reçu le premier prix de comédie avant d’entrer à l’Odéon puis à la Comédie-Française.

Jean Béraud (1849–1935), Le Monologue (Coquelin cadet récitant un monologue), 1882.
112 Pantalons à la façon des hussards, comme ce fut la mode en ce temps, et même un peu avant, ample aux cuisses, étroit aux chevilles. « La façon d’aller et de venir de ce géant à longues moustaches [Gustave Flaubert], la forme de ses chapeaux, la coupe de ses pantalons à la hussarde, l’enflure de sa voix, surtout, et l’ampleur de ses gestes, rappelaient, par une évidente analogie, le je ne sais quoi d’un peu théâtral… » Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Alphonse Lemerre 1885, pages 116-117
113 Willy (Henry Gauthier-Villars, 1859-1931), fils d’éditeur, journaliste, critique musical et romancier, surtout connu pour voir épousé Colette en 1893.
114 Note de Georges Grappe : « Je suis timide au point de ne pas entrer dans un magasin où je vois un bibelot qui me tente et j’ai fait des conférences devant deux mille personnes sans la moindre émotion. » (Croquis contemporains, 2e Livraison).
115 « que l’on ne connaîtrait sans doute plus aujourd’hui » (en 1906) mais que l’on connaîtra dans huit ans. Tous les prix Goncourt de cette guerre (pas la suivante) seront réservés à des écrivains combattants.
116 Jules Claretie, Les Amours d’un interne, Dentu, début 1881, 477 pages.
117 Édouard Pailleron (1829-1899), docteur en droit, avocat, auteur dramatique, poète et journaliste. Édouard Pailleron a été reçu à l’Académie française en décembre 1882 après le succès de sa comédie en trois actes Le Monde où l’on s’ennuie, représentée à la Comédie-Française le 25 avril 1881.
118 La doctrine parnassienne peut être résumée par un certain retrait de l’auteur, un fort attachement à la forme stricte, un classicisme rigoureux et une référence constante aux mythologies. On peut l’opposer à l’école naturaliste évoquée note suivante.
119 Cette « École » (naturaliste) fondée par Émile Zola a pris le nom du village où il avait acheté, en 1878, une maison au bord de la Seine, à 35 kilomètres à l’est de Paris. Émile Zola y passait la plus grande partie de l’année, invitant quelques amis dont Guy de Maupassant, J.-K. Huysmans, Henry Céard, Léon Hennique et Paul Alexis. De ces réunions est paru un recueil de nouvelles intitulé Les Soirées de Médan, chez Charpentier au printemps 1880. Ces nouvelles avaient déjà été publiées individuellement par leurs auteurs mais cette confrontation a mis en évidence les caractéristiques de cette École « de Médan ». Le recueil est précédé de cet avertissement : « Les nouvelles qui suivent ont été publiées, les unes en France, les autres à l’étranger. Elles nous ont paru procéder d’une idée unique, avoir une même philosophie : nous les réunissons. / Nous nous attendons à toutes les attaques, à la mauvaise foi et à l’ignorance dont la critique courante nous a déjà donné tant de preuves. Notre seul souci a été d’affirmer publiquement nos véritables amitiés et, en même temps, nos tendances littéraires. / Médan, 1er mars 1880. »
120 Allusion aux premières signatures de Jules Claretie pour ses six premières chroniques du Temps, du seize décembre 1879 (première chronique) au 24 février 1880.
121 Auguste Rogeard, Les Propos de Labienus, publiés en 1865 à Londres, New-York et Paris, 16 à 24 pages selon les éditions. « Ceci se passait l’an VII après J.-C., la trentième année du règne d’Auguste, sept ans avant sa mort ; on était en plein principat, le peuple-roi avait un maître. Lentement sorti de cette vapeur de sang qui avait empourpré son aurore, l’astre de Jules montait et versait une douce lumière sur le forum silencieux. C’était au beau moment ! La curie était muette et les lois se taisaient ; […] plus d’élections, plus de désordre ; partout la paix romaine, conquise sur les Romains ; un seul tribun, Auguste ; une seule armée, l’armée d’Auguste ; une seule volonté, la sienne ; un seul consul, lui ; un seul censeur, lui encore ; un seul prêteur, lui, toujours lui. L’éloquence proscrite allait mourir dans l’ombre des écoles ; la littérature expirait sous la protection de Mécène ; Tite-Live cessait d’écrire ; Labéon de parler ; la lecture de Cicéron était défendue, la société était sauvée… »
122 Le bagne de Nouvelle-Calédonie, qui existait depuis 1864, a vu arriver plus de quatre-mille insurgés de la Commune, dont la militante Louise Michel ou l’écrivain Henri Rochefort, directeur de La Lanterne.
123 Selon le vers de Cicéron Cedant arma togae, concedat laurea linguae : « Que les armes cèdent à la toge, les lauriers à l’éloquence ».
124 Émile Perrin (1814-1885), peintre et critique d’art, a d’abord été directeur de l’Opéra-Comique de 1848 à 1857 puis de l’Opéra en 1862 avant d’être administrateur général de la Comédie-Française de 1871 à sa mort en octobre 1885, Émile Perrin a été membre de l’académie des Beaux-Arts en 1876. Il est évoqué à plusieurs reprises dans la page https://leautaud.com/firmin-1/firmin-5/
125 Fendre l’oreille est une expression bien tombée en désuétude de nos jours. Elle vient d’un usage barbare de la cavalerie qui consistait à fendre l’oreille des chevaux destinés à la réforme. Pour les humains ce mot un peu dur signifie une mise à la retraite brutale.
126 Georges Cuvier, élu en 1818, a été remplacé par André Dupin en 1832 puis par Alfred Cuvillier-Fleury en 1866 puis par Jules Claretie en 1888, qui sera remplacé par Joseph Joffre à la fin de la guerre. Le « Vainqueur de la Marne », élu à l’unanimité n’eut même pas, dit-on, à effectuer les traditionnelles visites.
127

Extrait de l’article de Jules Claretie « Sa majesté la chronique » paru dans Le Nain jaune du 17 mars 1867. Cet article est reproduit infra en Annexe IV.
128 Jules Dupré (1811-1889), peintre paysagiste. Petit cousin conviendrait mieux. Pierre Gillet (1756-1794), mort à 38 ans, a eu le temps d’épouser Jeanne Françoise Guillocheau, qui lui a donné deux filles et un Arsène. L’ainée des filles, Élisabeth Françoise (1785-1871), morte à 86 ans moins un jour, a épousé à Nantes, en décembre 1808, François Dupré, qui qui lui a donné Jules Dupré qui nous intéresse ici (et secondairement son frère Louis-Victor). Retournons à Arsène (1793->1840), qui avait Fédéré comme deuxième prénom et qui était, comme François Dupré, peintre en porcelaine à Limoges. Ce brave Arsène, né en 1793 s’est fédéré avec Marie Burty née en 1797 afin d’obtenir deux enfants, dont Marie-Aline Gillet (1819-1894). Marie-Aline a épousé en mars 1840 le porcelainier Jean Baptiste Jules Claretie (1816-1897), qui sont à eux deux les parents de Jules Claretie, né en décembre de cette même année. Voir Jules Claretie, Jules Dupré, Librairie illustrée, 1875, enrichie d’un portrait, pages 369-371.
129 Là aussi Georges Grappe cite de mémoire. Jules Claretie, Brichanteau, comédien, dédié aux artistes de la Comédie-Française, Charpentier-Fasquelle 1896, 381 pages.
130 Jules Claretie, Le Troisième dessous, Dentu, 1878.
131 L’abbé Prévost (Antoine Prévost, 1697-1763), romancier et historien, est surtout connu pour ses Mémoires et aventures d’un homme de qualité (sept volumes publiés de 1728 à 1731), dont la mémoire populaire a retenu le dernier, La Véritable histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (1731). Il s’agit d’un des romans les plus adaptés, source de cinq opéras, plusieurs ballets, plus d’une dizaine de films muets ou parlants et d’autant d’adaptations télévisées.
132 L’édition londonienne (en français) de Louys Glady de 1878 compte 223 pages.
133 Personnage du Candide de Voltaire de 1759. Pangloss symbolise Leibniz dont Voltaire détestait l’« optimisme béat ».
Annexe I :
Deux lettres d’Alfred de Vigny adressées à Jules Claretie :
Lettre CLXIV
Mercredi, 29 août 1860.
Vous voulez me voir, Monsieur ? Rien de plus facile. Ayez la bonté de venir chez moi le 31 août, vendredi, de une heure après-midi à deux heures ; je vous attendrai. Vous saurez en peu d’instants, comment vous devez, à mon avis, vous diriger sur cette mer orageuse des lettres. Je vous donnerai quelques conseils que vous n’aurez pas le courage de suivre, vraisemblablement ; mais qu’importe ? je vous aurai vu pour la première fois, et peut-être quelques signes certains me feront-ils deviner votre vocation. Vous me raconterez quelle a été votre première éducation et je vous dirai comment je comprends la seconde, la forte, la véritable éducation, celle que l’on se fait à soi-même.
Ne m’apportez pas un manuscrit, le temps me manquerait pour le lire. Je n’en ai pas assez pour mes propres travaux et je suis forcé de prendre sur les heures du sommeil :
Ce que j’ôte à mes nuits, je l’ajoute à mes jours134.
Venez donc après-demain, Monsieur, et ne doutez pas de tout l’intérêt avec lequel je vous écouterai.
Alfred de Vigny
Lettre CLXV
Vendredi, 31 août 1860.
Je vous conseille, Monsieur, de faire tous vos efforts pour vaincre votre excès de timidité. C’est à quoi peut-être l’éducation de l’armée est bonne aux jeunes gens de votre âge.
Elle enseigne à entrer plus fermement dans la vie. Se présenter avec calme, consulter avec confiance, causer avec sincérité, quoi de plus simple et de plus digne d’estime ? Quand vous penserez que vous pouvez vous décider à cette entrevue avec moi, souvenez-vous alors que je serai prêt à vous être agréable. Je crois que vous n’y trouverez rien de terrible et que vous en sortirez rassuré pour toujours.
Écrivez-moi quelques jours d’avance, Monsieur, et je prendrai une heure de liberté pour vous la donner.
Il y a déjà quelque chose de la vie publique dans le projet que vous formez de concourir pour le prix de poésie135 que nous devons donner à l’Académie Française.
Si votre assiduité à des études de chaque jour vous avait permis la lecture des journaux, vous sauriez par le premier venu d’entre eux que les règles invariables de ce prix sont celles que je vais vous apprendre :
1° La limite de trois cents vers ne doit pas être dépassée par les concurrents ;
2° Le prix sera une médaille d’or de deux mille francs ;
3° Les ouvrages envoyés seront reçus jusqu’au 1er avril 1861 (terme de rigueur).
Vous voyez, Monsieur, que vous avez le temps d’y penser et de choisir dans vos réflexions celles qui vous sembleront les plus justes, les plus vraies, les plus vastes, les plus dignes de revêtir la forme de la poésie.
Que cette forme soit vôtre, qu’elle ne se ressente d’aucune imitation, mais représente comme un miroir ardent les émanations de votre âme.
Écoutez-la en silence, et ensuite écrivez et parlez.
Alfred de Vigny
Annexe II
Préface de Jules Claretie à son roman Les Victimes de Paris.
J’adore les préfaces. En toutes choses, ce que j’aime surtout c’est le commencement. La belle chose qu’une aurore ! Et croirait-on qu’elle puisse précéder un temps affreux un temps de chien, dirait Musset. Mais tout le monde n’est pas de mon avis et la véritable préface de ce recueil de nouvelles, je l’ai rejetée aux dernières pages afin qu’on ne la lise pas. Je veux la garder pour moi seul.
Le titre du présent volume indique suffisamment ce que j’ai essayé de peindre ; peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux. Je n’ai pas la prétention d’avoir montré toutes les victimes de Paris, mais il faut savoir se borner. Entre tous les papillons qui voltigent, avec leurs mouvements saccadés, autour de la flamme qui les attire pour les consumer, j’en ai choisi quelques-uns et les ai piqués, comme j’ai pu sur ma planche d’entomologiste. Hélas il y a tant d’espèces d’insectes et tant de papillons !
De tous les individus de la même famille je n’ai pu donner le portrait… Ai-je dit portrait ? Mettons profil. C’est peut-être encore beaucoup pour ces croquis.
J. C.
Juin 1864.
La table des matières des Victimes de Paris indique les chapitres suivants : Préface, Gilbert, Madame Servini, La Justice du mari, Line, Jean Romain, Le Numéro treize, Au jour d’aujourd’hui et Paris-Misérable.
Annexe III
Dédicace à Henry Shelton-Sanford136, ministre plénipotentiaire des États-Unis à Bruxelles, pour Les Voyages d’un Parisien (note 84).
Vous êtes, Monsieur, un de ceux dont le suffrage m’est le plus cher. Vous avez bien voulu reporter sur moi l’amitié que vous avez pour les miens. Permettez-moi donc de mettre ce livre sous votre patronage.
C’est un livre de voyages, mais vous n’y trouverez ni descriptions de contrées lointaines, ni découvertes d’hémisphères inconnus. Nous autres Français — je ne le dis pas à notre louange — nous semblons avares de nos pas ; une excursion à Saint-Cloud nous parait un voyage au long cours, et le Savoisien Xavier de Maistre avait devancé l’annexion en écrivant le Voyage autour de ma Chambre. C’était une façon de se naturaliser Français.
Mais si nous sortons peu de chez nous, peut-être avons-nous cette qualité de voir beaucoup en peu de temps, en marchant, en rêvant, en causant…
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mon respectueux et sincère attachement.
Jules Claretie
Paris, 1er février 1865
Annexe IV
Sa majesté la chronique
Texte de Jules Claretie paru dans l’hebdomadaire Le Nain Jaune du sept mars 1867.
L’hospitalité !… J’apporte au Nain Jaune, refusée ailleurs, cette confession :
Depuis huit jours, j’ai lu tout ce qui s’est écrit pour ou contre la chronique. Quelle singulière campagne ! La chronique valait-elle d’être attaquée ainsi ? Fallait-il la défendre aussi vivement ? Qui a tort ? qui a raison ? Volontiers, je répondrais : Personne.
Je crois pourtant que la chronique — telle que quelques-uns la comprennent du moins — a fait son temps, un temps parfois très-beau, je l’avoue, avec quelques nuages pourtant, et je suis certain que si elle dure, c’est qu’elle prendra soin de se renouveler. L’esprit — et surtout l’esprit courant du journalisme — doit en effet, sous peine de mort, se transformer. C’est la loi. On ne plaisante pas aujourd’hui comme on le faisait sous Louis-Philippe, et Alphonse Karr publierait ses Guêpes137 qu’il n’obtiendrait peut-être aucun succès. En ces derniers temps même, la forme de l’esprit a changé deux ou trois fois. Je compare ce que le public aimait lorsque j’écrivis mon premier article et ce qu’il demande aujourd’hui. Quels changements ! Et cependant pour établir cette comparaison, je n’ai pas besoin de remonter jusqu’au déluge.
Mes débuts datent de 1860. Il n’y a guère que six ans que je suis, comme on aurait dit jadis, entré dans les lettres, et que j’ai commencé à exercer un état qui me séduisait alors et me plaira jusqu’à la fin.
Le jour où je vis pour la première fois mon nom imprimé, on portait — je m’en souviens — Murger au cimetière138-139. Je revois encore ce ciel gris, cette boue liquide, ce cimetière plein de monde, la croix de bois noir140 avec le nom en lettres blanches : Henry Mürger, et les violettes du pôle, les dernières violettes qu’on allait lui jeter et dont il avait fait jadis tant de fraîches couronnes à ses pâles amours. J’entrais dans cette vie littéraire, si heurtée, si bizarre, le jour où mourait la bohème. Jamais, d’ailleurs, cette bohème ne m’eût tenté. Ce qui lui manque, au fond, c’est la passion. Elle n’est pas l’amour de la liberté, elle n’en est que le caprice. Elle ne mange son pain noir qu’en rêvant du pain blanc, son fromage d’Italie qu’en souhaitant les ananas. Elle est maigre, mais elle prendra du ventre. Ah ! les bohèmes rangés, les loups devenus bergers ! À la même époque, des jeunes, secondés par quelques vieux, essayaient de fonder la Revue fantaisiste141. Revue et fantaisiste juraient bien un peu de se voir accouplés ; mais je n’entendais guère et je fis de la fantaisie (une fois, une seule). La chanter, cette fantaisie, c’était déjà courtiser une morte. Il y a longtemps qu’elle est partie, repliant ses ailes, durement chassée par la réalité qu’on peut maudire, mais que j’aime parce qu’elle est la Vérité. Puis j’étais, je me sentais journaliste. Ce besoin de parler qu’on éprouve comme une soif devant les événements, les platitudes ou les héroïsmes de son temps, me tenait, m’entraînait. Je parlai beaucoup.
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En ce temps-là régnait L’écho de Paris142. On le voyait passer, frisant sa moustache, et de ses talons frappant le bitume, bien cambré, bien sanglé, bien peigné, greffant le dédain sur l’élégance, spirituel en diable, hardi comme un beau page, insouciant, tapageur, plein de mots et plein de champagne, mélange de mousquetaire et de dandy, à la fois la Palferine143 et d’Artagnan, — la tentation des lorgnettes, le désespoir des débutants et le roi du boulevard.
Ci-gît L’écho de Paris.
Aujourd’hui, c’est la chronique. Il ne s’agit plus d’être Chamfort, il faut — si c’est possible — être Saint-Simon. Trouver la nouvelle à la main, enchâsser le mot, aiguiser le trait, c’est bien : on demande mieux, on veut une idée, une pensée, une réflexion, une vérité. Et tout cela, parfois — par hasard — je demande la permission de le dire dans le Nain Jaune où la chronique a été bravement attaquée, la chronique le donne ou l’a donné. Elle n’a pas été seulement une arme de luxe, elle aura été, entre les mains de deux ou trois, une arme de combat. Elle a fait balle, elle a fait trou, et l’on montrera ses cartons un jour en vantant son adresse.
Pendant les heures de silence, la chronique a parlé, parlotté, si vous voulez. Elle était hier de la causerie habilement égrenée, peut-être demain sera-t-elle de l’histoire. Alors que l’appétit de la foule demandait quelque chose pour vivre, une nourriture intellectuelle quelconque, la chronique lui a servi ses hors-d’œuvre et peut- être cela seul a-t-il suffi pour que la curiosité de tous ne se lassât point, pour qu’on ne se désintéressât pas de lire, pour que l’esprit — à défaut d’esprit public — demeurât vivant. Elle glissait d’ailleurs autant qu’elle le pouvait, cette chronique exceptionnelle, quelque chose de sain et de tonique dans ses plats du jour. Elle donnait du fer aux tempéraments débilités des lecteurs. Elle bataillait aussi la bonne bataille. Si elle disparaît, paix à sa mémoire. Elle n’a pas tout à fait mérité l’oubli.
Mais la foule décidément est lasse des sous-entendus et des feintes, il lui faut des coups droits portés bravement. Je parlais de nourriture ; cette foule veut mordre à des viandes noires. L’estomac se fatigue à digérer du piment ou des radis, et dans son journal le lecteur cherche déjà — demain il cherchera bien plus soigneusement encore — l’article substantiel qui ne se contente pas de faire sourire, mais qui prétend passionner, qui ne veut pas seulement égayer, mais émouvoir, blaguer, mais convaincre.
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De l’air, en un mot, il nous faut de l’air ! La poudre de riz nous étouffait, l’odeur de Paris nous tenait à la gorge. Il faut respirer. Quoi qu’il arrive, on nous a ouvert une lucarne sur les prés, sur les champs, sur le ciel pur et libre ; si la lucarne est refermée, nous aurons toujours l’éblouissement du grand soleil dans les yeux. Et allez donc ensuite essayer de prendre plaisir à examiner les laideurs et les coins sombres de notre cellule !
On aura beau faire, il nous faut autre chose. Le public s’en mêle ; il siffle Cora Pearl et il applaudit Cornélie144, donne du pied quelque part au Cupidon enfariné des amours de rencontre, et tend les bras à Corneille qui parle de passion, de dévouement, de vertu et de liberté. Laissez monter plus haut la foule dans ces neiges et sur ces sommets ; elle regardera au retour, avec un singulier sourire, les masses boueuses où elle pataugeait il n’y a pas si longtemps. Rien n’est sévère comme les glaciers, et l’œil n’en peut supporter l’éclat incandescent, soit ; mais les Alpes contemplées, les Alpes une fois connues, essayez donc d’aller vous pâmer devant les rochers du bois de Boulogne !
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Assez donc de menus propos, de personnalités secondaires, de polémiques inutiles et de cancans qui écœurent. Cela d’ailleurs n’est pas la foule, cela n’est pas le plus grand nombre, et la plupart du temps le public qui ne déjeune pas chez Brébant ne vous comprend point. Les aventuriers et les bruyants, les braillants, sont l’exception. Ils posent pour nous, pourquoi écrire pour eux ? Les mascarades ne sont pas l’humanité, la descente de la Courtille145 n’était pas la règle, tout Paris n’est point Paris.
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C’est, au surplus, à contempler ces spectacles que l’œil perd son intensité, sa vivacité de vue, ou plutôt que tout se colore avec le temps d’une certaine façon, comme si on portait continuellement des verres de couleur. Peu à peu les aujourlejourliers (boulevardier est déjà vieux, Méry146 s’en est servi trois ans avant M. Veuillot147), les aujourlejourliers ne voient plus les hommes et les choses que sous des aspects singuliers, bizarres, presque toujours faux. Toutes leurs impressions, jetées dans le même moule, en sortent avec la même forme. Le procédé remplace l’émotion. Ils n’aperçoivent plus que les petits côtés des choses, les revers des questions, la drôlerie d’une situation, et s’ils étaient par exemple appelés à faire le portrait d’un Cicéron, ils ne constateraient que sa verrue. Ils blaguent, que voulez-vous ? « Les ridicules, dit Balzac dans la Monographie de la Presse148, sont des espèces de fonds publics qui rapportent dix francs par jour au blagueur. » (Dix francs par jour, aujourd’hui, ce serait mince, quoique bien payé). On blague les gens riches, les lions, les bienfaits, les crimes, les affaires, les emprunts, tout ce qui s’élève et tout ce qui s’abaisse. Le duc d’Orléans149 meurt, et Gannal150 veut l’embaumer, le chirurgien du prince — c’est Balzac qui parle — réclame le droit de faire cette opération ; au milieu du deuil, un blagueur, en apercevant cette lutte de deux réclames dit : — Quel joli article à faire !
Cette gymnastique est mauvaise. Le bras y grossit trop aux dépens du cerveau. On y épuise sa moelle cérébrale, on s’y éreinte, c’est le mot. Et le public ingrat, et les confrères jaloux disent alors avec joie — car ils sont joyeux : — Il n’a plus rien dans le ventre. Rien dans le ventre ! cela dit tout. Dans l’enfer des gens de lettres, les aujourlejouriers fourbus doivent figurer, j’imagine, suspendus à des crocs quelconques, comme à l’étal des marchands de comestibles se balancent tristement les lapins vidés.
Et qui vous dit, cependant, qu’il n’y avait pas, qui vous dit qu’il n’y a point parmi eux un Proudhon, un Marrast, un Carrel151 ? Ne riez pas. Se sont-ils affirmés ? les avez- vous vus à l’œuvre ? Les polémistes sont-ils faits pour parler d’une pièce de Schiller comme on parlerait d’une première Folies-Dramatiques ? Est-ce leur unique ambition de trouver le mot de toute situation donnée, de forcer l’actualité, cette biche, de courre le renseignement, ce lièvre rare ?
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Oui, il y a autre chose à faire. Il faut bien dire que ce régime intellectuel, qui à la fin aura raison des écrivains, produit aussi de singuliers effets sur le public « On ne développe plus dans l’homme que l’appétit et le rire », me faisait observer un clairvoyant esprit. On ne songe pas aux affamés quand on publie dans les journaux les menus du baron Brisse152, on ne réfléchit pas que ce morceau de papier peut tomber entre les mains d’un misérable qui n’aura point dîné. — Quoi ! il y a des gens qui mangent maintenant des asperges en branche et je n’ai pas de pain ! Et, après le repas, le plaisir. Récits de bals, de soupers, de fêtes nocturnes, réception chez mademoiselle Tout-le-Monde, la danseuse, sauterie chez mademoiselle Notre-Amour, la cabotine, l’aristocratie de l’argent chiffonnant l’aristocratie de la volupté. Et vive l’exemple si tentant, si facile à suivre !
Savez-vous quel était le mot d’ordre de ce Lemaire153 condamné l’autre jour, et qui se nourrissait des causes célèbres, se gorgeait de procès de cours d’assises, enflé du désir de jouer du couteau :
Je voulais jouir. Je voulais des rentes !
Il est bien de son temps.
Et parlant de ces causes célèbres, — ses classiques, — qu’il lisait, relisait, dévorait dans les journaux :
— Dame ! j’aimais mieux cela que la politique !
Eh ! parbleu, je le crois bien ! Il est, en effet, plus facile d’être un meurtrier que de devenir un citoyen.
Quoi qu’il en soit, le jour où, en France, le silence pourra être complètement rompu, la chronique sera morte — et les chroniqueurs qui ont du talent — j’en connais jusqu’à cinq — feront des livres ou des pièces.
Pour moi, je n’attends pas cette agonie. C’est assez. On met parfois dans un article un roman tout entier, parfois une comédie, parfois un drame. C’est métier de dupe. Ces fragments, tout grassement payés qu’ils sont, reviennent à la longue assez cher à ceux qui les fournissent. On travaille plus, je vous le jure, pour faire un courrier de Paris que pour écrire un article de fond dans une revue sérieuse. Et que reste-t-il au bout du compte ? Des miettes de livres, des lambeaux, de la poussière de volumes. J’aime mieux aller tout droit au Roman et tout droit surtout à l’Histoire.
Jules Claretie
Notes des annexes
134 Sénèque le Jeune, Lettres à Lucilius, Hachette 1914, volume II
135 Note d’Emma Sakellaridès : « Le sujet proposé était Le percement de l’Isthme de Suez. Le prix fut décerné à Henri de Bornier qui, disait le Rapporteur, “sent avec âme cette grandeur morale qui se forme d’un esprit élevé de civilisation et d’un zèle ardent de foi religieuse” ».
136 Henry Shelton Sanford (1823-1891), diplomate américain et homme d’affaires, ministre plénipotentiaire des États-Unis à Bruxelles de 1861 à 1870. Henry Shelton Sanford est le fondateur de la ville de Sanford, en Floride.
137 Alphonse Karr, Les Guêpes, revue mensuelle fondé en 1838. Voir le chapitre « Madame Le Hon » de La Vie à Paris du neuf mars 1880.
138 Henri Murger (note 49), mort le 28 janvier 1861 avant sa 39e année, a été inhumé au cimetière de Montmartre le jeudi 31.
139 Corrigé de « Mürger ». D’après le long article de Léo Lespès dans Le Figaro du trois février 1861, c’est Arsène Houssaye qui aurait conseillé de marquer un tréma sur le u de son nom, et même un y à son prénom, ce dont Henri Murger n’a jamais tenu compte. D’après ce même article, ce serait le « lythographe » de la société des gens de Lettres qui aurait rétabli cette graphie enrichie sur les lettres de faire-part de son décès…
140 Depuis, la croix de bois noir a été remplacée par une statue d’Aimé Millet représentant La Jeunesse déposant des fleurs sur le tombeau. Aimé Millet (1819-1891) est lui aussi inhumé dans le cimetière de Montmartre.
141 Revue fondée et dirigée par Catulle Mendès en 1861, qui ne semble pas avoir duré plus de quelques mois. Le texte évoqué par Jules Claretie a pour titre « Les Amours d’une Cétoine ». Il est paru dans le numéro du quinze février 1861, pages 50-53. Une cétoine est une sorte de hanneton. Pour Catulle Mendès, voir la page https://leautaud.com/sur-catulle-mendes/.
142 Il ne s’agit évidemment pas de L’Écho de Paris que nous connaissons, celui d’Edmond Blanc (1856-1920) paru de 1884 jusqu’à la seconde guerre mondiale.
143 Charles-Édouard Rusticoli de La Palférine est un personnage de La Comédie humaine.
144 Allusion vraisemblable à la célèbre comédienne Adrienne Lecouvreur qui a tenu longtemps, ces années-là, le rôle de Cornélie dans La Mort de Pompée de Corneille.
145 Une courtille est une petite cour fermée, desservant une habitation, typiquement une ferme. Cette courtille en question se trouvait au carrefour formé par la fin de la rue du faubourg du Temple et le début de la rue de Belleville qui la prolonge, d’une part, et la fin du boulevard de Belleville et le début du boulevard de la Villette qui le prolonge, d’autre part. Sur ce terrain pentu exposé au sud-ouest, se trouvait le « clos Guinget », vraisemblablement du nom de son exploitant, qui y cultivait la vigne. Cette vigne produisait un petit vin blanc quelconque, un peu aigre et très bon marché. C’est évidemment ce petit vin qui a donné son nom aux guinguettes. Ce terrain en pente favorise évidemment la descente vers Paris et la place du Château d’eau (actuelle place de la République) le lundi au petit matin, généralement en groupe, après la fête. Au point que cette tradition soit devenue un événement organisé au début des années 1820.

Artus Despagne, La Descente de la Courtille, le mercredi des Cendres 1823 (Musée Carnavalet). Dans l’axe, l’entrée de la rue de Belleville vers l’ouest
146 Joseph Méry (1797-1866), journaliste, romancier, auteur dramatique.

Dantan Jeune (1800-1869), Buste de Joseph Méry en 1859 (plâtre patiné) (Musée Carnavalet).
147 Vraisemblablement Louis Veuillot (1813-1883), journaliste catholique.
148 Honoré de Balzac, Monographie de la presse parisienne, 1843. Dans cet ouvrage, Balzac, refusant l’évolution naturelle des choses, fustige la presse devenue « industrielle » : « On tuera la presse comme on tue un peuple, en lui donnant la liberté ». De nos jours la concentration de la majorité des organes de presse dans les mains d’industriels puissants, Bretons ou pas, éclaire la réflexion de Balzac d’une lumière crue.
149 Ici Louis-Philippe (1773-1850), mort en Angleterre.
150 Jean-Nicolas Gannal (1791-1852), pharmacien, fondateur de l’embaumement moderne.
151 Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), journaliste, homme de lettres et homme politique. Armand Marrast (1801-1852), journaliste et homme politique. Armand Carrel (1800-1836), journaliste et historien. Ces trois hommes de gauche ont comme autre particularité d’être mort fort jeunes.
152 Baron Brisse (Léon Brisse, 1813-1876), gastronome et auteur culinaire.
153 Charles-Félix Lemaire, 19 ans, serrurier, « radicalisé » par la lecture compulsive des procès d’assises dans les journaux, a tué sa belle-mère en regrettant de ne pas avoir pu tuer davantage de personnes.
