Monsieur le ministre

Monsieur le ministre, comme presque tous les romans de cette époque, est d’abord paru en feuilleton dans Le Petit Parisien daté du dimanche 20 mars.

Cette parution était annoncée depuis plus d’une semaine, depuis le onze, mais il semble bien qu’elle ait été retardée par l’assassinat de l’empereur de Russie le treize, qui a fait la une de toute la presse mondiale.

Le feuilleton est enfin paru en une du Petit Parisien, journal du soir daté du dimanche vingt mars jusqu’au 26 juillet avant de glisser en page trois pour les derniers numéros jusqu’au 29 juillet.

Les archives de la ville de Paris (Cote 8-MS-FS-07-145) ont en dépôt l’original autographe de 1 042 feuillets de 280 x 220 mm daté de « 1880-avril 1881, correspondant à la date indiquée en fin de volume, qui omet le mois. Philippe Gille dans Le Figaro du quinze juin 1881, page cinq, annonce, colonne cinq que Monsieur le ministre « paraît demain chez Dentu ». Dans l’enthousiasme, l’auteur de l’article en publie presque deux colonnes d’extraits.

L’événement est relayé par de très nombreux journaux. Restons sur les principaux. Le Gaulois (du dimanche) 19 juin publie aussi deux colonnes en une.

Dans La Liberté du 22 juin, une annonce de Dentu prend toute la largeur de la page quatre, où sont les annonces. On retrouve cette annonce dans d’autres journaux.

Dix jours après la publication du volume, Jules Prével, dans son Le « Courrier des théâtres » du Figaro du 26 juin publie ceci :

M. Jules Claretie, qui vient d’obtenir un si grand succès avec son nouveau roman Monsieur le Ministre, travaille en ce moment à une grande comédie qui sera jouée sous ce titre au Gymnase.

M. Claretie vient d’envoyer son roman au directeur du Gymnase avec cette dédicace :

« Offert comme un scénario1 allongé à Victor Konig2, par son ami Jules Claretie »

Monsieur le Ministre, tel que M. Claretie veut l’écrire pour le Gymnase ne contiendra pas moins de 24 rôles.

Il faut attendre que les critiques aient lu le livre pour en trouver des comptes rendus. Jules Soury (1842-1915) est le premier, avec deux colonnes en premier Paris du Gaulois du six juillet. Puis vient Hypolite Fournier dans La Patrie du 26 juillet, « A. Z… » dans Le Siècle du 28, « L. U. » dans Le Rappel du premier août… Le neuf août, L’Estafette commence la publication de Monsieur le ministre en feuilleton, jusqu’au 31 octobre.

Aussi surprenant que cela semble, Le Temps, à cette époque, ne publiait pas de chronique littéraire régulière. Ce n’est que le onze août que Le Figaro publie, en Premier Paris, deux colonnes et demi signées Albert Wolf.

Il ne s’agit malheureusement pas d’un compte rendu de l’ouvrage mais d’une biographie de Jules Claretie, sans doute inédite en 1881 mais que connaît bien le lecteur de 2026.

Tout bien considéré, faute d’une plume plus brillante, c’est le compte rendu du Gaulois du six juillet qui est reproduit ci-dessous, quel que soit le peu de sympathie que l’on puisse avoir envers son auteur.

Le Gaulois du 26 juillet 1881

Monsieur le ministre, le nouveau roman parisien de M. Jules Claretie, est dans toutes les mains. On l’a lu ; on a loué l’auteur, un des rares romanciers qui pensent et écrivent encore en français, d’avoir fait simplement une œuvre d’art, une étude sincère de mœurs contemporaines. Seulement, cette œuvre d’art n’est pas si simple qu’elle le paraît, et cette facilité apparente de style et de conception cache à peine l’âpre effort, longtemps continué, du peintre et du moraliste. Si j’avais à analyser le talent de M. Jules Claretie j’y démêlerais sans doute plus de goût, plus de finesse, plus de délicatesse émue et raffinée, que de force et de profondeur. Il caresse toute chose, s’en amuse sans y croire, et n’épuise aucune matière ; toujours épris, comme l’enfant, de ce qui brille et excite l’imagination, il suit sa fantaisie du moment et laisse son esprit voltiger à la surface des choses. Je le tiens néanmoins, ce poète ailé et délicat, pour un bon observateur de son temps, passé maître dans l’anatomie du cœur humain.

Monsieur le ministre !… Que peut-on dire de cette engeance, de cette race d’hommes si souvent médiocres, de pleutres vaniteux, de solennels imbéciles (témoin Warcolier), qui ont été à ce point nuls et plats qu’un jour il s’est rencontré une majorité parlementaire pour les mettre à sa tête ? Monsieur le Ministre ! Et, justement, celui-ci est un naïf, un provincial, un petit avocat du Dauphiné qui, le pauvre homme ! rêvait là-bas, tout éveillé, de liberté, d’affranchissements, de vertu, de régénération civique, de « refonte des mœurs nationales et des caractères » de sainteté du foyer, d’éducation gratuite, laïque et obligatoire, que sais-je ? Il voulait que la postérité vît son nom écrit au bas de plusieurs centaines de « nobles lois, éternelles et réformatrices ! » Un peu plus fou peut-être que la moyenne de ses pareils, ce ministre, mais bien naïf, on le voit, et prudhomme ! M brûlait de « donner sa mesure » ! « Je veux être grand ! » clamait-il. Et quand, installé au Ministère de la place Beauvau, la femme de cet imbécile lui dit, avec un grand sens : « Sais-tu où il me semble vivre ici ? À l’hôtel. — Et tu as raison, répond Sulpice Vaudrey (il se nomme Sulpice Vaudrey, M. le ministre), nous sommes à l’hôtel, mais c’est l’hôtel où loge la volonté de la France ! »

Mais quel est ce ministre ? demande le lecteur. M. Jules Claretie, qui depuis des années amasse des notes pour ce livre, avoue qu’il a travaillé d’après nature. « Ce livre est vrai, je l’ai vu passer, si je puis dire, en spectateur que tout intéresse ». Quel est donc ce ministre ?

II s’en faut bien que tous les personnages de ce roman soient aussi énigmatiques. On reconnait très bien, par exemple, Mme Adam, Mme d’Haussonville, feu M. Émile de Girardin, et, sous le pseudonyme de Granet, il est facile d’écrire le nom véritable de l’homme politique dont M. Claretie a fait un type amusant, le monsieur qui sera ministre. Il y a aussi un vieux journaliste à barbe blanche qu’on pourrait nommer un romantique de la politique, une ganache, qui prend plaisir à voir flotter un bout de drapeau au fronton d’une école normale primaire. Celui-là pose pour le journaliste intègre et incorruptible ; indigent, il refuse les places, et le poste même de secrétaire d’un ministre ; mais il donne des conseils aux puissants du jour, dans un logis d’ouvrier, empesté par l’odeur du tabac, car, ainsi qu’il convient à tout vieux républicain stoïque et pur, il fume sa pipe éternellement !

C’est le pessimiste de ce monde-là, le vieillard qui a l’amère expérience des hommes et de la vie. Il paraît qu’il lit « quelquefois » Schopenhauer. Eh bien, s’il avait mieux entendu la philosophie du philosophe de Francfort, j’ose dire que ce Denis Ramel aurait eu plus d’idées et moins d’illusions3. À-t-il eu au moins un enterrement civil ? On ne nous le dit pas ; on déplore seulement qu’il soit enfoui au bas d’un remblai de chemin de fer. Voilà donc un journaliste condamné à entendre les sifflets des locomotives jusqu’au jour du jugement dernier ! « Faites donc du journalisme ! » s’écrie Vaudrey, le ministre.

Mais enfin quel est ce ministre-là, Sulpice Vaudrey ? Oh ! la pure et suave idylle que celle qui ouvre ce livre ! Quelle mélancolie douce et pénétrante dans le récit de la jeunesse et du mariage de Vaudrey.

Cet avocat de province, devenu député, ministre, chef du conseil, n’était-il donc point fait pour un plus grand théâtre ? Rêvait-il vraiment lorsqu’il lui semblait qu’il allait « sauver le monde, détruire les abus » et même « régénérer l’administration » ? Après tout, ces rares élus de la destinée n’ont-ils pas quelque supériorité qui les élève au-dessus des autres hommes, et puisqu’ils ont vaincu dans l’ardente mêlée de la vie, dans le combat pour les places et pour les honneurs, n’étaient-ils pas mieux doués que !e reste des humains ? Ces inductions ne sont-elles pas d’accord avec ces grands principes de philosophie zoologique qui, sous les noms de transformisme, de sélection et de concurrence vitale, ont renouvelé presque toutes les sciences à notre époque ? Il ne faut rien exagérer ni fausser par excès de logique. Aussi bien, Darwin lui-même a établi que, très souvent, en certains milieux, des caractères d’évidente infériorité sont une cause de succès dans la lutte4.

Toute supériorité, et surtout la plus haute et la plus rare, loin d’assurer la victoire dans la lutte pour l’existence, est le plus souvent une cause d’infériorité, de décadence et de ruine. C’est la vérification expérimentale de cette sentence morale qui dit que toute supériorité se paye et s’expie. On s’explique mieux ainsi que la terre appartienne, en somme, non à une aristocratie de sages, mais à des races humaines dont la moyenne est fort peu supérieure, quant à l’intelligence et aux mœurs, à certaines espèces de mammifères.

Du même coup, on s’explique certains côtés fâcheux du caractère, des hommes de génie eux-mêmes, et il devient clair que, à génie égal, le succès doit toujours appartenir à celui qui possède le plus de plasticité, c’est-à-dire qui s’adapte avec le plus de souplesse au goût et au tempérament de ses concitoyens, dont il exprime et résume d’une façon supérieure les idées et les sentiments. De là bien des variations sur la lyre des poètes, bien des « rétractations » dans les livres des historiens, bien des palinodies dans la vie des hommes politiques et des ministres eux-mêmes, pourvu qu’ils chantent, qu’ils écrivent ou qu’ils parlent durant un demi-siècle.

Voyez-les courir au-devant de cette opinion publique qu’ils sont censés conduire ! Il leur faut prendre les devants pour n’être pas dépassés, foulés aux pieds par le troupeau de leurs adorateurs. Point de plus souples courtisans de la foule que ces dieux mortels, que ces maîtres tout-puissants à qui l’on offre la royauté d’un siècle. Regardez-les bien comme La Mettrie5 l’a dit de la physionomie de Voltaire, chez plus d’un vous démêlerez « l’air d’un filou avec le feu de Prométhée », et souvent, vous aussi vous avouerez tout bas que cette remarque n’est peut-être vraie qu’à demi.

En dépit de tout cela, nous ignorons encore, nous ignorons toujours, qui est Monsieur le ministre. Impossible de mettre un nom sur le masque de ce personnage qui, époux aimé jusqu’à l’adoration par une femme belle, vertueuse et intelligente, la trompe pour la première drôlesse venue qu’il regarde, les bras et les épaules nus, manger un sorbet au buffet d’un grand salon parisien. On nous parle aussi de ce foyer de la danse à l’Opéra, si fatal, dit-on, aux Excellences et à leurs secrétaires. Mais Sulpice Vaudrey, l’honnête provincial, n’a aucun raffinement de corruption ; il croit naïvement à la vertu des femmes pour lesquelles il se ruine. Eh bien, non, jamais ministre de l’intérieur, fût-il de Grenoble, n’a été simple et candide à ce point ! Et le préfet de police invraisemblable aussi, je dois le dire, ce préfet de police, qui retient dans ses prisons et fait mettre au secret les amants de ses maîtresses. Hélas nous n’avons plus de préfet de police aussi dix-huitième siècle !

Je laisse aux poètes et aux artistes le soin de louer comme il convient le beau portrait, d’une vie si intense, de Marianne Kayser. Il me paraît bien qu’elle n’est pas aussi « historique », celle-là, que son ministre, quoique, encore un coup, je ne parvienne pas à trouver le nom de cette Excellence. Je ne parlerai non plus ni d’Adrienne Vaudrey, la femme de M. le ministre, ni de Guy de Lissac, l’ami d’enfance, ni du duc de Rosas, ni de l’oncle Kayser, l’apôtre de la moralité dans l’art ; ni du gros nabab Molina, ni même d’Adolphe Gochard. M. Jules Claretie a su donner tant de réalité et de relief, souvent en quelques coups de pinceau, à tous ces personnages, qu’ils sont déjà, pour les yeux de l’imagination, presque aussi vivants que lorsqu’ils paraîtront sur la scène de quelque théâtre, incarnés dans des acteurs de chair et d’os.

Les romans de M. J. Claretie, qui ne l’a remarqué ? sont presque toujours découpés pour la scène. C’est là un mérite de premier ordre pour un romancier, car quelle qualité plus précieuse, dans un récit, que la vie et le mouvement ! Le défaut de cette qualité, on le devine, c’est une trop forte inclination à faire des personnages tout d’une pièce, à créer des types. La nature humaine est certainement plus nuancée, plus inconséquente, plus capricieuse, plus invraisemblable, dirais-je, que la plupart de ces personnages.

La grande supériorité de l’histoire sur le roman (la distance qui sépare ces deux genres de littérature n’est pas toujours si large qu’il ne soit permis de les rapprocher), c’est que les personnages ont, dans celle-là, le droit de se contredire autant qu’ils l’ont voulu : ils sont bien plus humains. Je ne sais si l’on y voit encore des ministres adultères, débauchés, avilis, changés en pourceaux par quelque Circé des Batignolles, comme ç’a été le cas ici, pour M. le ministre ; j’en doute, et, pour l’honneur de l’humanité, je veux croire que les vrais ministres n’offrent jamais que des bouquets aux danseuses de l’Opéra.

Jules Soury

Notes

1       Le mot italien scénario, qui date, en France du XVIIIe siècle, bien avant le cinéma. Il indiquait la trame générale, l’argument d’une pièce de théâtre ou d’un opéra. Jules Claretie l’utilise ici pour désigner l’œuvre entière et exacte. De nos jours, dans le cinéma, le scénario est un document contractuel, servant pour les devis, les assurances, le calendrier de tournage…

2       Victor Konig (1842-1894), auteur dramatique et aussi librettiste surtout connu de nos jours comme co-auteur (avec ses deux complices Clairville et Paul Siraudin) du livret de l’opéra-comique de 1872 La Fille de madame Angot. Victor Konig a dirigé plusieurs théâtres.

3       Jules Soury est philosophe et sait de quoi il parle.

4       Jules Soury, théoricien et spécialiste des races s’égare ici dans ses lubies et va même plus loin dans le paragraphe suivant. On a l’impression que, traitant de n’importe quel autre roman il parviendrait à placer ses théories.

5       Julien Offray de La Mettrie (1709-1751), médecin et matérialiste.