Vie à Paris parue dans Le Temps du trente décembre 1879 mise en ligne le 14 octobre 1899. Temps de lecture 19 minutes. Les intertitres ont été ajoutés.
Fête de l’Hippodrome — Charité — Inscriptions sur les murs de l’Hôtel de ville — Bibliothèques publiques — Metternich et Talleyrand — Réclame — Cham — Notes
Fête de l’Hippodrome
Il paraît qu’on s’est beaucoup amusé à la première fête de l’Hippodrome1. On vient d’en essayer une seconde qui ne semble pas avoir si bien réussi2. Cela manquait de reines, d’actrices et de poupées-Nana3. Mais la première fête ! On en parlera longtemps non pas peut-être dans les galetas et dans les salons, mais dans les coulisses, et surtout parmi ceux qui l’ont organisée.
Il est bien fâcheux qu’un si beau spectacle payé si cher, ne donne pas autant de pain aux pauvres qu’il a fait sucer de bonbons, et que les dépenses aient si fort entamé la recette.
Le journal Paris-Murcie a complété la féerie. Que dis-je ? il l’a dépassée. Parmi les attractions du programme la reine Isabelle4 représentait seule les têtes couronnées, et encore représentait-elle surtout les têtes découronnées ; mais le journal est un pique-nique de souverains. C’est à qui, parmi les princes régnants et les hommes d’État étrangers en exercice, s’est empressé d’envoyer au moins sa signature. Ceux qui ont pu, sans trop d’efforts, formuler une pensée, se souvenir d’une sentence de mirliton, l’ont signée avec orgueil, et nos récents amis les Allemands n’ont pas voulu être oubliés dans cette fête cosmopolite.
Cette collaboration universelle des rois, des reines, des princes, des diplomates à un journal est, à elle seule, un grand progrès, qui sait ? peut-être un acte de précaution. En voyant le triomphe de la reine Isabelle parmi les reporters et sa familiarité avec la presse, peut-être plus d’un puissant qui pense aux accidents a-t-il voulu envoyer un gage aux journaux français et s’assurer une hospitalité pour les mauvais jours !
Il y a de tout dans ce journal, même des annonces et des réclames. L’occasion en effet était excellente. On ne trouve pas tous les jours, une publicité pareille ; pour ma part, j’ai appris dans ce journal le nom d’une liqueur5 qui va désormais se débiter sur une grande échelle, et dont la fortune datera de Paris-Murcie. Le poète disait autrefois : « Qui donne aux pauvres prête à Dieu. » La charité est devenue plus ingénieuse ; pour bien des gens aujourd’hui, donner aux pauvres, c’est vendre aux riches.
Charité
À ce propos, je voudrais bien exprimer un doute. Malgré l’élan superbe de la charité, malgré ces souscriptions continues, malgré l’intelligence avec laquelle l’Assistance publique distribue les secours, je crains qu’il ne reste dans Paris de grandes, d’effroyables misères, destinées à demeurer ignorées, à n’être pas même soupçonnées.
Pour recevoir, s’il n’est pas indispensable de demander soi-même, il faut au moins que quelqu’un demande pour vous, et les mieux intentionnés parmi les distributeurs savent-ils tous les endroits où la honte d’être pauvre est plus forte que la pauvreté, où l’on meurt en silence, parce qu’on ne peut se résoudre à avouer une détresse accidentelle, momentanée, mais impérieuse ?
Donner de son superflu, de son nécessaire, c’est très bien ; mais l’argent que l’on verse n’est que le commencement de la charité ou plutôt, pour prendre le mot excellent de M. de Heredia6, le président du conseil municipal, de la solidarité. Combien de gens qui aimeraient mieux s’imposer d’une forte contribution, en faveur des bureaux de bienfaisance, que d’avoir à chercher dans leur quartier, dans leur voisinage, dans leur maison, un être souffrant ou misérable, dont ils feraient leur client d’humanité !
La générosité de l’argent est une belle et bonne chose ; elle permet dans des années, comme celle-ci, de fonder et de multiplier les œuvres ; mais elle n’est que la moitié de la générosité, si elle dispense de la sollicitude active. On donne souvent, comme on paye un impôt ou une assurance, pour rester ensuite tranquillement chez soi, pour n’être pas importuné, pour être quitte envers la souffrance des autres.
À chaque rafale nouvelle, à chaque recrudescence du froid, les honnêtes gens rouvrent leur caisse, augmentent leurs dons et se disent : — J’ai donné autant et quelquefois plus que je ne le pouvais ; je suis en règle.
Eh bien, sans être, un médisant, un partageux, un communiste, je crois que la solidarité humaine exige davantage.
Si dans chaque arrondissement des citoyens recommandables, des femmes surtout, car elles ont plus de loisirs, de patience et de pénétration, se partageaient les rues par groupes de maisons, et ne laissaient aucune maison sans qu’elle fût fouillée, soumise à une enquête de charité, à un espionnage intelligent, on arriverait à doubler, à quadrupler les bienfaits.
Ce n’est pas toujours d’un morceau de pain qu’on a besoin ; c’est d’une promesse de travail pour le lendemain, c’est d’un prêt, c’est d’une démarche, c’est d’un conseil.
Il y a les découragés à soutenir, les faibles à fortifier, les isolés à rapprocher de la communauté humaine.
Est-ce une utopie que je conseille ? Non. Si demain Paris était pris d’une terreur comme celle qui a suivi la Commune, si l’on annonçait qu’il se cache des pétroleurs dans tous les quartiers, j’affirme qu’on verrait partout s’élever une nuée de sauveurs pour fouiller tous les quartiers, pour ne pas laisser une maison, une mansarde sans examen.
Eh bien, ce qu’on ferait par intérêt de conservation universelle, par solidarité sociale, pourquoi ne le ferait-on pas, quand il s’agit, non pas de pétrole immédiat, mais de misère ? Cela-ne serait pas plus impossible.
Je sais bien qu’il est plus commode de payer sans se déranger, de voir payer les autres et d’en tirer vanité pour soi et pour son parti, et que M. Saint-Genest, par exemple, serait bientôt fourbu, s’il lui fallait s’associer modestement au travail que j’indique. Mais il est si bon chrétien qu’il finirait peut-être par devenir modeste.
Inscriptions sur les murs de l’Hôtel de ville
Je citais plus haut le mot de M. de Heredia lorsqu’il demandait au conseil municipal de voter des subsides pour les pauvres. Le mot est excellent ; il indique la transformation que la charité doit subir dans un gouvernement républicain.
Si l’Hôtel de Ville était rebâti, on pourrait inscrire dans la salle des séances du conseil la date du sinistre hiver que nous traversons7, le chiffre des souscriptions recueillies dans Paris et des subventions votées, pour affirmer la solidarité humaine.
Entre nous, le conseil municipal a quelquefois des velléités de manifestations lapidaires moins justifiables, et cela vaudrait mieux, pour l’honneur de l’Hôtel de Ville, que les inscriptions qui y figuraient encore sous Louis XVI, jusqu’au jour où la Révolution les effaça.
Croirait-on que dans la cour, sur une frise de marbre, on lisait en lettres d’or, parmi des titres de victoires remportées par Louis XIV, ces deux dates ?
1685
Édit de Nantes révoqué, et l’hérésie entièrement éteinte en France par le zèle et la piété du roi.
1689
Protection donnée au roi d’Angleterre et au prince de Galles contre leurs sujets rebelles.
Bibliothèques publiques
Plusieurs journaux de départements parlent des incursions des loups jusqu’à l’intérieur des villes. Voilà une occasion d’envier l’Angleterre, et de rappeler aussi le mot de ce président typique qui fut, sans le savoir, un des grotesques de la magistrature.
Interrogeant un meurtrier qui avait tué pour voler, celui-ci répondit d’un air farouche :
— Quand le loup a faim, il sort du bois et il tue pour manger.
Le président, indigné, se redressa, et d’un ton sévère :
— Il ferait mieux de travailler !
Espérons que les loups ne travailleront guère et que MM. les louvetiers vont travailler. Je reviens au conseil municipal, pour le féliciter de l’encouragement qu’il accorde aux bibliothèques populaires. C’est là encore de la solidarité républicaine.
Par malheur, ce qui va moins vite que la création des bibliothèques, c’est le goût du public pour la lecture.
Dans quelques années, il n’y aura plus guère de communes en France sans bibliothèques. On trouve sans trop de difficulté, en y mettant toutefois de la persévérance, des souscripteurs dans les plus pauvres pays de France, pour installer des armoires ou des planches qu’on remplit tant bien que mal. Mais ceux mêmes qui par respect humain contribuent à l’œuvre des bibliothèques ne sont pas les premiers à emprunter des livres. On cède encore à un mot d’ordre national, plus qu’on n’obéit à un scrupule de conscience, à un besoin d’instruction en souscrivant.
Je crois, que cette inconséquence ne tient pas seulement à la frivolité du caractère français ; elle trouve aussi son prétexte dans la maladresse, dans l’insouciance de la plupart des organisateurs de ces bibliothèques. Ils s’embarrassent peu, en général, de composer un catalogue attrayant, de le faire valoir par des conférences ou des lectures publiques. Ils se contentent d’obtenir de la libéralité des livres de rebut, ou d’acheter, au rabais, les ouvrages faisant nombre, mais que personne ne lit plus.
Je visitais ces jours-ci une assez jolie bibliothèque de la banlieue. J’ai retrouvé là tous les ennemis de ma jeunesse, tous les livres qui nous ont tous fait bâiller, quand on ne nous permettait pas de dormir dessus. C’étaient les vieilles Histoires de Rollin8, un double exemplaire du Voyage du Jeune Anacharsis9, le Cours de la Harpe10 et quelques autres bouquins vénérables que jamais le plus ardent néophyte de la lecture n’ouvrira, je le jure bien.
On dirait qu’on fait pour les bibliothèques populaires ce qu’on fit, pendant un certain temps, pour les vieux réverbères de Paris. À mesure que le gaz les remplaçait, on les expédiait, m’a-t-on dit, aux États-Unis, pour orner et éclairer les villes dans l’enfance que la civilisation ébauchait.
On ne trouverait peut-être plus aujourd’hui un seul réverbère en Amérique. Je voudrais bien qu’on ne trouvât plus, au moins en première ligne, dans nos bibliothèques naissantes ces vénérables réverbères de l’histoire ou de la littérature que les vulgarisateurs contemporains ont remplacés par des livres éclairant comme le gaz ou l’électricité.
Cette façon de composer les premiers catalogues des bibliothèques populaires ressemble beaucoup à la manière des femmes du demi-monde. Il leur faut tout de suite des rayons remplis, et les ouvrages qui ont le plus de volumes sont les préférés. Pendant longtemps Walter Scott a eu de la chance. L’Histoire du Consulat et de l’Empire, de M. Thiers11, a été depuis une grande ressource ; les tapissiers qui sont chargés des achats de ces dames ajoutent maintenant aux livres classiques l’Histoire de France, d’Henri Martin12. Demandez aux commissaires-priseurs qui liquident, de temps en temps, le passé de ces éphémères, et ils vous certifieront ce que je raconte.
Cela n’empêche pas évidemment celles qui savent lire d’acheter des romans à leur portée ; mais si elles lisent M. Zola, elles le laissent sur leur table de nuit ou l’y enferment. Quant aux honneurs de la vitrine, elles ne les accordent qu’aux ouvrages en dix ou dix-huit volumes bien reliés et alignés comme un peloton.
Je voudrais que les bibliothèques populaires échappassent à cette analogie scandaleuse. Je n’ai ni le temps ni l’arrière-pensée de faire une réclame aux librairies parisiennes ; mais la force de la vérité m’oblige à dire cependant que la librairie Hachette et la librairie Hetzel suffiraient presque toutes les deux à remplir convenablement, agréablement et substantiellement les bibliothèques populaires. Le Tour du Monde13, la Bibliothèque des merveilles14, les livres de Guizot15, de Duruy16, de Reclus17, formeraient une partie sérieuse et pourtant attrayante ; les vulgarisations charmantes et les hypothèses de Jules Verne, les ouvrages de Viollet-Le-Duc et tous les contes du Journal d’éducation et de récréation18 en formeraient une autre.
Pourquoi les deux grandes maisons que j’ai nommées, et qui sont à la tête de la prodigieuse réforme introduite dans l’amusement et l’enseignement par les livres d’imagination, n’auraient-elles pas des commis voyageurs chargés de faire des lectures publiques, des conférences sur les catalogues de ces deux librairies ? Peut-être bien qu’on finirait par allécher les lecteurs, en leur donnant un avant-goût habile des découvertes réelles et morales que ces livres contiennent.
On a nommé des inspecteurs pour juger de l’aménagement et des ressources des bibliothèques populaires. On ferait mieux de nommer des lecteurs. Tout l’argent souscrit, et toutes les subventions accordées par les conseils municipaux ne procureront un effet réel, durable, que quand on aura inculqué le goût de la lecture.
Metternich et Talleyrand
On publia les Mémoires de M. de Metternich19. Je n’ai pas la prétention de les juger sur une lecture rapide. La place d’ailleurs me manquerait. Mais je suis tenté de croire qu’il seront une déception, et, si j’osais dire toute ma pensée, j’avouerais peut-être que ce grand diplomate m’apparaît comme un grand naïf, très infatué de lui, ce qui n’est pas une preuve de grande diplomatie et, par conséquent, très superficiel dans ses impressions.
Je m’en tiens au jugement que M. de Metternich porte sur Talleyrand. Je le copie :
« M. de Talleyrand était une intelligence hors ligne. Je l’ai vu d’assez près pour l’étudier à fond et reconnaître qu’il était fait pour détruire, plus encore que pour conserver. Prêtre, il fut entraîné, par son tempérament dans des voies antireligieuses ; noble de naissance, il plaida pour l’abolition de la noblesse ; sous le régime républicain, il complota contre la République ; sous l’Empire, il fut constamment porté à conspirer contre l’empereur ; sous les Bourbons enfin, il travailla à renverser la dynastie légitime. »
Il me semble que Joseph Prudhomme ne parlerait pas autrement et que ce n’est pas la peine d’avoir été mêlé à la politique la plus compliquée, la plus grande par les intérêts en jeu et par les acteurs, qui s’y mêlaient, pour formuler ce jugement banal, niais, et démenti par l’histoire.
M. de Metternich se prétend un conservateur. Je voudrais bien savoir ce qu’il a conservé, et s’il n’a pas suffi du rayonnement de 1814 pour émietter tout son édifice superficiel.
M. de Talleyrand, au contraire, intelligence prompte à comprendre les nécessités, à tirer des faits tout ce qu’ils pouvaient produire d’immédiat pour la paix et pour l’ordre, s’embarrassant peu des conventions, des préjugés antiques, opportuniste en un mot, concédant tout ce qu’il sentait condamné et voulant sauver tout ce qui lui paraissait possible, était un conservateur progressif.
Il ne trahissait pas ; il abandonnait ceux qui se trahissaient eux-mêmes. Quand, en 1814, il avertit Marie-Louise20 et le gouvernement de la régence de ce qu’il faut faire pour sauver l’empire et assurer les droits de Napoléon II(21), voyant qu’il n’est pas écouté, qu’il ne sera jamais compris, il hausse les épaules, quitté ces fous qui veulent se perdre et va proposer le gouvernement de la France aux Bourbons.
Sans doute le sentiment a beaucoup à reprendre dans cette conduite ; sans doute, il paraît plus noble, plus digne de rester fidèle aux vaincus et de partager leur défaite. Mais quand on l’a prévue, quand on a voulu l’empêcher, quand on ne se sent pas vaincu soi-même, quand on est un joueur pour le jeu, quand on met son objectif, non dans une question de drapeau, mais dans une question de vie normale pour le pays, on se fait beaucoup d’ennemis parmi les contemporains en servant ainsi tous les régimes dans ce qu’ils ont d’utile et en les délaissant quand ils se perdent ; mais on trouve des juges moins prévenus dans la postérité qui apprécie les résultats.
Talleyrand ne croyait pas aux hommes ; il croyait aux idées. Il y a de lui, sous la Restauration22, un discours bien remarquable sur la liberté de la presse, un avertissement bien extraordinaire. C’est lui, par parenthèse, qui, dans ce discours, prononça ces paroles devenues proverbiales : « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire… c’est tout le monde23. » Un homme qui fut nécessaire à tous les régimes et qui aida à leur liquidation, qui, se sachant haï, ne sacrifia jamais à la popularité et qui, se maintenant successivement à la hauteur de toutes les transformations, ne se laissa jamais surprendra par elles, cet homme-là est habile, peut n’être pas moral, mais ne saurait assumer la responsabilité des ruines qu’il annonce et qu’il évite.
On n’oserait plus sérieusement écrire aujourd’hui que Talleyrand a perdu l’Empire, a provoqué les ordonnances de 1830(24) et a trahi Louis-Philippe, M. de Metternich répète un lieu commun suranné et se dénonce dans, sa solennelle médiocrité, en portant ce jugement maladroit.
J’aime bien mieux, parce que je le crois plus juste, le très fin portrait que trace de Talleyrand Mme de Rémusat, dans le second volume de ses mémoires, qui vient de paraître. Cette honnête femme, dont le regard voyait si bien, à travers l’éblouissement de la cour impériale, dépeint Talleyrand comme un ministre impénétrable, indépendant, exact, mais ne se croyant jamais obligé d’ajouter l’hypocrisie de l’amitié, de l’enthousiasme ou du zèle, aux services qu’il rend. Napoléon ne pouvait se passer de lui. À Erfurt25, il partagea les hommages de tous les souverains avec l’empereur. « Il avait, dit Mme de Rémusat, une immense réputation en Europe ; on lui connaissait des opinions conservatrices qui semblaient aux souverains étrangers une morale suffisante pour eux. » Voilà la vérité.
M. de Metternich s’est vengé ; mais quand il s’agit d’un diplomate, j’en crois plus volontiers une femme d’esprit qu’un pédant de chancellerie.
Tout cela n’empêche pas que Chateaubriand n’ait flétri dans des pages emportées et éloquentes le scepticisme de Talleyrand. Mais, à ce jugement poétique, on peut opposer l’opinion de Lamartine, qui était féminin par tant de côtés, et l’exemple de M. Thiers, qui fit souvent, au grand profit de la France, de la politique à la Talleyrand.
Il est vrai que M. Émile Ollivier26, qui s’est cru le Metternich de l’empire, a dit crûment son fait à M. Thiers et a voulu prouver que c’est la faute à M. Thiers si lui, Émile, n’a pas accompli son œuvre.
Réclame
M. Caro27 a publié dans les derniers numéros de la Revue des Deux-Mondes d’intéressants articles sur Diderot inédit. Il est même curieux de voir comment un ancien missionnaire en spiritualisme sous l’Empire, tout en faisant de grandes réserves, se laisse éblouir par instants et émouvoir par ce génie bouillant, bruyant, hâtif, qui devançait son temps.
Mais ce n’est pas pour discuter les jugements de M. Caro, ni son remarquable travail que je parle de ces articles ; j’y trouve, avec la constatation d’une misère spéciale à laquelle les gens de lettres étaient déjà exposés au dix-huitième siècle, une excuse excellente pour les réclames, souvent un peu trop fortes, que certains journaux se permettent de nos jours.
La fille de Diderot, Mme de Vandeul28, raconte qu’un homme vint un jour le prier de lui écrire un avis au public pour une pommade qui faisait croître les cheveux. Diderot rit beaucoup, mais il écrivit la notice. Mme de Vandeul ne dit pas combien la réclame fut payée à son père. Il est probable qu’on paie, mieux aujourd’hui.
Seulement, je ne sais pas si Diderot, avec toute sa verve, eût trouvé une tournure de réclame aussi savante aussi ingénieuse que celle-ci, cueillie par moi dans le Figaro. Vous, allez voir comment le journal dit galamment la chose, en intéressant les belles dames et le clergé à son annoncé industrielle :
« Pourquoi ne pas revenir au baisemain ? Serait-ce que les hommes ne voudraient plus se courber devant la femme ? La vieille galanterie française deviendrait-elle un crime de lèse-humanité ? »
N’est-ce pas que ce début est aimable et ne semble pas annoncer une annonce ? Voici maintenant où l’industrie paraît.
« Si vous voulez, madame, ramener le sexe fort à cet antique usage du baise-main, employez la pâte philomane. Vous aurez alors des mains si blanches, si fines, si satinées, que nos cavaliers récalcitrants reviendront se prosterner devant vous. NN. SS. les évêques font un usage journalier de la pâte philomane… »
Suit l’adresse du parfumeur, avec le prix du flacon.

Le Figaro du deux novembre 1879, page trois, colonne trois, rubrique « Renseignements »
Que dites-vous de ces évêques signalés comme des émules pour le satin, la finesse et la blancheur de la peau ? Oratoire et boudoir réunis chez la belle parfumeuse ! Voilà ce que Diderot, si philosophe qu’il fût, n’avait pas imaginé.
⁂
Je lis dans le même journal un fait divers commençant ainsi : « Une dépêche d’Amérique, arrivée par le câble… »

Sixième colonne de une du Figaro du 25 décembre 1879
À moins que le journal en question n’ait un fil particulier, spécial, pour communiquer avec les États-Unis, je ne vois pas trop comment il pourrait faire arriver une dépêche autrement que par le câble.
Je trouvais ces jours-ci dans une feuille de 1836 le récit d’une expérience de télégraphe.
On annonçait que M. Ador venait de faire, au jardin de Tivoli, une démonstration de ce qu’il appelait la poste atmosphérique29.
Le journal détaillait les cylindres contenant les dépêches et précisait l’emploi de la vapeur, du gaz, pour les faire mouvoir.
Il ajoutait triomphalement :
« On disait qu’une poste atmosphérique avait été commandée à M. Ador, pour être établie entre les Tuileries et Neuilly, où lettres et journaux pourront être reçus, et vice versa, en deux minutes. La possibilité de transmettre les dépêches à Lyon en soixante et soixante-dix minutes paraît démontrée ; il reste à calculer, par les hommes de l’art et les mécaniciens, quels seraient les frais d’établissement et s’ils se trouveraient en rapport avec l’utilité de cette rapide transmission. »
On reste stupéfait, à la lecture de cet article, de la lenteur avec laquelle le progrès s’accomplit. Comment, voilà une découverte bien précise, bien prouvée, bien expérimentée ; et il faut près de soixante ans pour qu’on l’applique ! Le reproche ne s’adresse pas seulement à la France. Toute l’Europe était intéressée à l’application, et toute l’Europe s’est amusée de l’expérience pendant plus de cinquante ans, sans faire un effort pour la transformer en un service usuel30 !
Cham
La librairie Calmann-Lévy a eu l’idée de réunir en un volume douze années de caricatures dues au crayon, je devrais dire à la plume, de Cham31.
Cette publication curieuse n’est pas seulement un hommage légitime rendu à la verve, à l’humour, au bon sens gouailleur de cet observateur comique ; c’est aussi une revue de nos modes littéraires, politiques, industrielles, mondaines, pendant douze ans, et, quand même l’esprit ne donnerait pas un intérêt vivant à ces petits dessins, ils nous attireraient encore comme les souvenirs de nos ridicules.
Il suffit souvent de laisser vieillir ses enthousiasmes pour les trouver grotesques. Mais Cham n’est pas un simple annaliste ; il a piqué de sa pointe tous les petits et gros événements. Malin sans méchanceté, médisant comme il faut l’être quand on exerce la satire, mais non calomniateur, assez réactionnaire pour avertir le progrès de ses engouements, assez raisonnable pour se moquer aussi de ceux qui veulent barrer la route, il a ri d’un rire sifflant, à propos de tout, non pas du gros et large rire de Daumier32 qui épanouit la gaieté jusqu’aux larmes, non pas du rire hautain et parfois amer de Gavarni33, mais d’un joli petit rire qui effleure tout, qui n’ébranle rien, qui donne une formule inattendue au sentiment ironique de la foule, mais qui n’oblige pas à penser trop fort, ni à devenir sérieux après s’être moqué.
M. Ludovic Halévy34, dans une spirituelle et cordiale préface, explique le talent de Cham et propose pour son épitaphe ou pour épigraphe de ses albums cette simple inscription : Quarante ans d’esprit et pas une méchanceté.
C’est que Cham avait le véritable esprit, celui qui désarme en frappant, tant il est net, sincère et bien venu. Il en est de l’esprit comme d’un mauvais rasoir : il coupe et entame, quand il perd le fil. Ce qui est bien affilé rase et ne mord pas.
Je ne veux pas, bien entendu, passer en revue ce défilé de nos vies, de nos prétentions, de nos chimères pendant douze ans.
Je n’en finirais pas si je voulais citer tout ce qui a la marque du rire éternel.
C’est encore d’hier cette réflexion, si drôle, d’un chiffonnier, la veille de Noël, tracassant avec son crochet un tas d’ordures et disant mélancoliquement :
— C’est embêtant ! pas de légumes, et je donne un réveillon ce soir.
C’est encore actuel, aujourd’hui qu’on aspire si ardemment à des décorations étrangères, et que certaines cours vendent où donnent si facilement leurs joyaux, ce court dialogue de 1868, entre un mari estampillé d’un ordre turc et sa femme.
— Tu es décoré du Modjidié35 ?
— Je me promenais dans un square ; on a décoré le gardien et tous ceux qui étaient dedans au moment.
On ne parle plus guère du mandat impératif36 ; mais ce n’est pas la faute de certains candidats. En 1871, on riait de cette caricature : un voyou attirant du geste un homme fort bien mis, mais piteux, et lui disant :
— T’es mon député. Allons, avance Ici que je te f… mes instructions.
C’est absolument d’aujourd’hui cet échange de confidences de deux vieilles femmes, à propos de la musique religieuse exécutée dans les théâtres :
— Avez-vous été à la messe de l’Opéra-Comique ?
— Non, ce n’est pas ma paroisse.
Enfin, c’est le résumé du dernier grand succès théâtral de cette année que cet ignoble personnage, le brûle-gueule aux dents, causant avec une femme hideuse :
— Qué qu’tu fais, à c’t’heure, Polyte ?
— Suis professeur de maintien à l’Ambigu.
Cham pouvait se moquer de l’Assommoir ; il n’eût pas osé se moquer de Nana. Son crayon ne touchait pas à ces choses-là.
Le Spectateur
Notes
1 Pour l’Hippodrome, voir la note deux de La Vie à Paris du seize décembre dernier.
2 Cette deuxième fête, après celle de Paris-Murcie du 18 décembre, semble s’être tenue moins d’une dizaine de jours plus tard sous le nom de fête de la presse. Voir Le Monde illustré du 27 décembre.
3 Jules Claretie est à la pointe du progrès en matière de poupées, cette marque ayant été brevetée cette année 1879, dans la vague d’engouement pour le roman d’Émile Zola paru dans Le Voltaire en octobre (puis en volume chez Charpentier en février 1880)

4 Les notes des pages antérieures ne seront pas reprises ni indiquées.
5 La Liqueur des Jacobins, de Bonière fils, au château de la Pomponette près Lagny (Seine-et-Marne) et à Paris, dix rue Halévy.
6 Severiano de Heredia (1836-1901), citoyen cubain naturalisé français en 1870, président du conseil municipal de Paris en 1879, député de la Seine de 1881 à 1889, ministre des Travaux publics de mai à décembre 1887, cousin germain du poète José-Maria de Heredia.

Dessin de Henri Meyer d’après une photographie de Marius. Gravure effectuée par F. Méaulle pour Le Journal illustré daté du premier novembre 1895
7 L’hiver 1879 a été particulièrement rigoureux avec des températures de moins trente degrés à Nancy ou -33 à Langres les huit et neuf décembre et -24 à Paris le dix. Les journaux indiquent que tous les fleuves d’Europe sont gelés et que l’on organise des fêtes sur la Tamise.
8 Charles Rollin (1661-1741), historien et professeur, recteur de l’université de Paris en 1694 (à 33 ans). On lui connait une histoire ancienne en quatorze volumes et les cinq premiers volumes d’une histoire romaine qui sera complétée après sa mort par Jean-Baptiste Crevier (1693-1765) pour les huit volumes suivants.
9 Jean-Jacques Barthélemy (1716-1795), Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, dans le milieu du quatrième siècle avant l’ère vulgaire, chez De Bure l’ainé, Librairie de Monsieur Frère du Roi, six rue Serpente 1788, quatre volumes représentant 2200 pages plus un volume d’atlas de 31 cartes.
10 Jean-François de La Harpe (1739-1803), homme de lettres suisse. Lycée ou Cours de littérature ancienne et moderne, seize volumes parus de 1799 à 1805 chez Henri Agasse. J.–Fr. de La Harpe a été élu à l’Académie française en 1776.
11 Adolphe Thiers (1797-1877), avocat, journaliste, historien, plusieurs fois député et ministre, premier Président de la Troisième République. Son Histoire du Consulat et l’Empire faisant suite à l’histoire de la Révolution française, a été publiée en vingt volumes par Paulin et Lheureux de 1845 à 1862.
12 Henri Martin (1810-1883), historien, romancier, plusieurs fois député, président de la Société des Gens de lettres en 1882-1883. Son Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en… (les dates varient selon les éditions, juillet 1820 étant la plus récente) a été de 1838 à 1853 chez Charles Furne en vraisemblablement 17 volumes.
13 Bien qu’officiellement daté du « premier semestre 1881 », il semble s’agir du Tour du monde, nouveau journal des voyages, publié sous la direction de M. Édouard Charton et illustré par nos plus grands artistes, Hachette 1881. Cette annonce pourrait d’ailleurs être une publicité déguisée, ce qui ne gênait pas à l’époque.
14 Cette Bibliothèque des merveilles est aussi une édition hachette distribuée sous forme de « collection » à parution annuelle ou bisannuelle (175 volumes en 90 ans) de 1865 à 1956.
15 François Guizot (1787-1874), historien, député et plusieurs fois ministre.
16 Victor Duruy (1811-1894), historien, inspecteur d’académie et professeur à l’École normale supérieure en 1861, inspecteur général et professeur à l’École polytechnique en 1862, ministre de l’Instruction publique de 1863 à 1869.
17 Élisée Reclus (1830-1905), géographe anarchiste et homme de lettres prolifique.
18 Ce journal bimensuel paru de 1864 à 1915 a pour titre Magasin d’éducation et de récréation. Il est destiné à la jeunesse.

19 Klemens Wenzel, comte, puis second prince de Metternich-Winneburg-Beilstein (1773-1859), diplomate et homme d’État autrichien. Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d’État, publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis par M. A. de Klinkowstrœm, Plon 1880, huit volumes.
20 Marie-Louise de Habsbourg-Lorraine (1791-1847) donnée en mariage en 1810 à Napoléon Ier, petite-nièce de Marie-Antoinette, l’épouse de Louis XVI.
21 L’« Aiglon », son fils, né Roi de Rome puis du duc de Reichstadt.
22 Pour ceux qui ont séché ce cours d’histoire, il y a eu deux Restaurations de la monarchie, périodes bizarres. La première, fort brève, 348 jours, couvre le temps que Napoléon a passé à l’île d’Elbe après son abdication le six avril 1814. Comme le savent ceux qui ont lu Le Comte de Monte-Cristo, Napoléon a débarqué au Golfe Juan le premier mars 1815 avec un embryon d’armée qui a vite grossi (nous partîmes cinq cents…) pour détrôner Louis XVIII le vingt mars 1815. Après Waterloo, le 18 juin l’affaire était pliée et le sept juillet voyait la chute définitive de l’empereur, ouvrant la seconde Restauration qui nous occupe ici. Cette période a été bien plus longue, qui a vu une fois encore le retour de Louis XVIII jusqu’à sa mort en septembre 1824. Ce sera ensuite la courte mais triste période Charles X jusqu’à la Révolution de juillet 1830, dite des « Trois glorieuses ». Cette courte révolution aboutira au règne de Louis-Philippe. On se donna un mal de chien mais peu de choses changèrent.
23 Jules Claretie cite de mémoire, le texte exacte est « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Rousseau, c’est l’opinion. ». Cette phrase a été prononcée par Talleyrand à la tribune de la Chambre des pairs le 24 juin 1821 (pendant la Restauration, donc) lors d’un débat sur la liberté de la presse.
24 Ces quatre fameuses ordonnances du 25 juillet 1830 qui provoqueront les « Trois glorieuses » des 27, 28 et 29 juillet 1830.
25 L’entrevue d’Erfurt, en Saxe, avec le tsar de Russie se tint au début de l’automne 1908.
26 Émile Ollivier (1825-1913), avocat, plusieurs fois député, Chef du cabinet de Napoléon III, ministre de la Justice et chef du gouvernement en 1870.
27 Elme-Marie Caro (1826-1887), homme de lettres. Diderot inédit d’après les manuscrits de l’Ermitage. I. — L’idée du transformisme dans Diderot ; II. — La Réfutation d’Helvétius et le Plan d’une Université ; III. — Pièces de théâtre, lettres et opuscules, extrait de la Revue des deux mondes, pages de 15 x 25 cm, agrafées, 1879.
28 Marie-Angélique Diderot (1753-1824) a épousé en 1772 Abel Caroillon de Vandeul (1746-1813).
29 Plusieurs journaux se sont fait l’écho de cette expérience en avril 1878. Le jardin de Tivoli était un lieu de loisirs qui s’est ouvert pendant plus d’un siècle, entre 1730 et 1842. Il se trouvait dans l’actuel quartier Saint-Georges qu’à bien connu Paul Léautaud.
30 On croit comprendre que Jules Claretie fait référence au pneumatique.
31 Cham (Amédée Charles de Noé, 1818-six septembre 1879) vient donc de mourir, de phtisie. Son pseudonyme est forgé de ses deux prénoms. Douze années comiques, 1868-1879 propose 1 000 gravures précédées d’une Introduction de Dominique Halévy, Calmann-Lévy 1880, 349 pages.
32 Honoré Daumier (1808-1879), caricaturiste et peintre prolifique.
33 Paul Gavarni (Sulpice-Guillaume Chevallier, 1804-1866), dessinateur. Le monument lui rendant hommage, installé en 1904 au centre de la place Saint-Georges, a remplacé un abreuvoir à chevaux dans lequel le très jeune Paul Léautaud faisait flotter de petits bateaux. Il n’a jamais aimé ce nouveau monument.
34 Ludovic Halévy (1834-1908), librettiste, est souvent associé à son camarade Henri Meilhac avec qui il a écrit les livrets de plusieurs dizaines d’opéras et opérettes, notamment sur des musiques de Jacques Offenbach. On peut aussi noter le livret de Carmen sur une musique de Georges Bizet. Ils ont aussi écrit ensemble plusieurs dizaines de pièces de théâtre au kilomètre, bien oubliées. Jules Claretie a dressé un portrait de Ludovic Halévy paru dans la collection des « Célébrités contemporaines ».
35 Décoration méritoire de l’Empire ottoman accessible aux étrangers. De nombreux Français en ont été honorés, dont Napoléon III.
36 De nos jours un mandat électif, par exemple celui d’un député, est représentatif. Dans un mandat impératif, le mandaté doit impérativement effectuer cette tâche, exigée par la souveraineté populaire, opposée ici à la souveraineté nationale ayant cours aujourd’hui. C’est donc à tort, selon cette définition, que certains hommes politiques évoquent de nos jours la souveraineté populaire.
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