« Chronique » parue dans Le Temps du treize mai 1880 et publiée le seize décembre 2024 en même temps que la « Chronique Flaubert » du dix mai 1880.
Le texte de l’édition de Victor Havard est sensiblement différent.
L’auteur de Madame Bovary a eu, par un beau temps de mai, les funérailles qu’il eût souhaitées. Autour de lui, non pas une foule, mais des amis et des admirateurs sachant bien qu’ils venaient là rendre le suprême hommage à un grand écrivain et à un bon cœur. Et puis, dans cette petite église de Canteleu, sur le coteau, lorsque le cercueil immense est entré, porté par neuf hommes, tant il était grand et lourd ; quand, sur les vitraux traversés de soleil de la petite église, le catafalque illuminé de cierges s’est détaché, noir et frangé d’argent ; lorsque le prêtre a officié avec les enfants de chœur en robes rouges à ses côtés, à tous ceux qui savaient par cœur le premier roman de Flaubert, la même pensée est venue à l’esprit, la même parole aux lèvres :
C’est l’enterrement d’Emma Bovary ! Vous en souvenez-vous ?
Si l’on s’en souvenait ! La réalité douloureuse, criante, le deuil présent, se confondaient dans les merveilleux tableaux du livre. Gustave Flaubert, le peintre de ce coin de Normandie, avait, en cette journée de soleil et de printemps, les funérailles de son héroïne normande.
Je n’oublierai plus cette scène : les voitures de deuil arrêtées devant l’église de Canteleu, les assistants dans le chœur, ou sur la place, causant, tandis que des paysans regardaient, étonnés, tête nue. Sous le porche, trois sonneurs aux traits bronzés tiraient de leur mouvement machinal la grosse corde de la cloche qui sonnait le service des morts. À droite de l’église, sur un petit mur en pierres grises ourlées de mousse, des enfants jouaient se laissant glisser, ignorants et riant beaucoup, comme le gamin que menace le curé tandis que Mme Bovary se confesse. Un mendiant quasi gâteux, frappé à demi d’une ataxie locomotrice, tendait la main et demandait l’aumône d’une voix inarticulée, comme, dans le roman, l’idiot aveugle de la côte du Bois-Guillaume. Il y avait, à droite de l’église, un petit cimetière fermé qui faisait songer à celui d’Emma. Et lorsque, le service fini, le char funèbre et les voitures qui le suivaient se sont mis à redescendre la côte pour aller de l’autre côté de la vallée, vers le cimetière Monumental qui est le terme de la fameuse promenade en fiacre de Léon avec Mme Bovary, lorsque par ce chemin poudreux, entre ces robustes haies normandes, piquées de fleurs d’aubépine, et devant ce vaste paysage de la vallée, Rouen et sa fumée montant à l’horizon, la Seine glissant dans les grandes prairies, l’amas des maisons noires et les cadres de verdures ; lorsque devant les cabaretiers, les marins et les femmes de l’avenue du Mont-Riboudet, le cortège a passé lentement, ces lignes de Madame Bovary semblaient devant nous prendre vie et devenir réalité « On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortège… Les prêtres, les chantres et les deux enfants de chœur récitaient le De profundis, et leurs voix s’en allaient sur la campagne, montant et s’abaissant avec des ondulations. Parfois ils disparaissaient au détour du sentier, mais la grande croix d’argent se dressait toujours entre les arbres. Une brise soufflait, les seigles verdoyaient, des gouttelettes de rosée tremblaient au bord du chemin, sur les haies d’épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient l’horizon. »
C’est en Écosse, devant les bruyères des montagnes et les eaux des lacs, qu’on comprend surtout Walter Scott. C’est devant cette campagne normande, c’est en traversant ces faubourgs rouennais qu’on voit avec quelle puissance Gustave Flaubert avait pris possession de ce coin de terre.
Le cortège était parti, à l’heure dite, de la maison mortuaire, à Croisset, devant un îlot de la Seine. Il y avait là peu de monde. C’est à Canteleu, devant la petite église, qu’on s’est retrouvé pour suivre le convoi jusqu’au cimetière Monumental. Le deuil était conduit par M. Comanville et M. Guy de Maupassant. Dans le trajet de Canteleu au cimetière, les cordons d’argent du poêle ont été tour à tour tenus par les plus fervents amis et admirateurs de Flaubert, et c’est un honneur qui a touché celui qui écrit ces lignes que d’avoir été un moment choisi par les proches du maître. Les journaux de Rouen étaient représentés par leurs directeurs. Le préfet actuel s’était fait excuser ; M. Lizot, ancien préfet de la Seine-Inférieure, M. Barrabé, maire de Rouen, le conseil municipal de Canteleu, et je crois une députation d’étudiants en pharmacie, suivaient le cortège. Avec un détachement du 28e de ligne, c’était là tout le côté officiel des funérailles de Flaubert. Des roulements de tambour de temps à autre, des curieux sur la route, deux cents personnes au cimetière, et c’était tout.

Entrée du cimetière Monumental en 2022
C’était assez pour dignement honorer cette mémoire. Le cercueil a passé, au bas de la montée du cimetière Monumental, sous une voûte de lilas et d’aubépine blanche et rose. Il a gravi cette côte d’où, de là-haut, on peut apercevoir, avec les flèches gothiques des églises de Rouen, le toit de la maison du Croisset où Flaubert résidait, se promenant parfois trop rarement dans cette allée qu’il appelait l’allée Docte et où Pascal, disait-il, eût pu rêver1. Là, à deux pas de la tombe élevée par la ville de Rouen à Louis Brune, le sauveteur, presque à côté du tombeau où dort Paul-Louis Bouilhet, le frère d’armes de Flaubert, on descend la bière, trop grande pour le tombeau de l’auteur de Salammbô. M. Lapierre, du Nouvelliste de Rouen, s’avance et, très ému, en quelques paroles profondes, remercie ceux des amis de Flaubert qui l’ont accompagné jusqu’à cette fosse. Point de discours. Flaubert n’en voulait pas. Un seul eut pu parler, celui qu’il appelait le grand chef, Victor Hugo.
Je l’aurais fait. J’aurais dit sa bonté, unie à son talent, répétait Victor Hugo, l’autre soir. On ne me l’a pas demandé.
Gustave Flaubert dormira là, sur la haute colline, son médaillon de bronze faisant face à celui du poète de Melœnis2 et de Madame de Monlarcy3. On a ouvert déjà, une souscription pour élever un monument à Flaubert4. Son buste pourra être fraternellement placé à côté de celui de Louis Bouilhet, sur la fontaine que le conseil municipal a accordée comme piédestal. C’est M. Guillaume qui est chargé de ce buste. Et, pour faire le portrait posthume de Flaubert, on pourra s’aider facilement du moulage pris sur le mort5. Le haut de la tête est vraiment superbe. Les yeux clos, dont il reste encore des cils dans le plâtre, semblent dormir. Le front est d’un modelé admirable. Seule la moustache semble un peu affaissée et le cou est gonflé par l’apoplexie. Mais on vient d’ailleurs de retrouver deux portraits de Flaubert, l’un de sa jeunesse, l’autre d’une date plus récente.

Portrait de Gustave Flaubert dans le Larousse du XXe siècle en sept volumes
Pendant toute cette cérémonie, dans le long trajet de Croisset à Canteleu et de Canteleu au cimetière, on ne s’est entretenu que de ce pauvre grand mort, de ses premières œuvres, de ses livres posthumes. Il laisse décidément un roman achevé. C’est Bouvard et Pécuchet6, une sorte de Don Quichotte moderne, les aventures et les déceptions de deux pauvres diables de naïfs qui se passionnent tour à tour pour toutes choses, depuis les femmes jusqu’au magnétisme, et qui, toujours déçus, ayant passé leur vie à copier des lettres dans un ministère finissent en copiant des lettres dans une administration.
— Mon livre, disait Flaubert, pourrait s’appeler : De la mauvaise méthode dans l’étude des sciences.
C’est un roman. Le récit est suivi d’un volume de notes de toutes les bêtises échappées à tous les hommes, particulièrement les écrivains, et que froidement recopient Bouvard et Pécuchet. Il y a là des trésors de rire. Bien des gloires figurent dans ce musée de la sottise, depuis Napoléon 1er qui dans une proclamation écrit « Soldats, vous allez jouir des fruits puisés sur l’aile de la victoire ! » jusqu’à tel philosophe contemporain qui définit ainsi le bouddhisme « Bouddhisme, fausse religion de l’Inde ! »
On hésiterait, dit-on, à publier ce volume à cause des noms des auteurs que cite, en toutes lettres, Gustave Flaubert. Mais comme ces notes sont le complément, et mieux encore, l’explication du roman, il faudra bien les donner.
Au reste, un des premiers projets de Flaubert et de Bouilhet avait été un Traité de la bêtise humaine. Dans les derniers temps de sa vie, il était revenu à ce rêve de sa jeunesse, jeunesse d’un enthousiasme littéraire éperdu, au point, nous racontait M. Eugène Crépet7, un de leurs vieux amis, que Flaubert et Bouilhet, jeunes, beaux, forts, ardents, allaient par les champs et, du sang de leurs veines, traçaient le nom de Victor Hugo, leur Dieu, sur l’écorce des arbres !
Cette journée de deuil, mais de deuil ensoleillé comme une apothéose, restera comme un frappant souvenir. Il y a bien manqué la pompe officielle, comme on dirait. Mais l’homme de lettres pèse moins, dans les préoccupations de la foule, et, ce qui est plus triste, du pouvoir, de tout gouvernement quel qu’il soit, que le moindre fonctionnaire ou conseiller municipal. Qu’est-ce qu’un lettré, pour bien des gens ? Il faut tenir à quelque chose pour que le vulgaire vous croie quelqu’un. Au surplus, le dédain de Flaubert pour toutes les cérémonies, qu’il a raillées en bloc dans son tableau du concours régional, eut été bien servi hier. Rien n’a manqué à ces obsèques de ce qui est le deuil véritable les larmes de ceux qui aiment et le respect de ceux qui admirent.
D’ailleurs, chez lui, dans sa ville natale, Gustave Flaubert devait passer pour un original, quelque chose comme un déclassé. Je l’ai entendu appeler hier le fils Flaubert. C’est le fils du chirurgien, bien plutôt que l’écrivain, qu’on saluait hier. Ce Gaulois robuste s’était d’ailleurs vengé d’avance de toutes les ingratitudes, lorsqu’il posait en principe cet axiome « L’amour de l’art commence au mépris des Rouennais ! »
Il est évident que de tels propos, si on les répétait autour de la table des filateurs, n’étaient point faits pour rendre l’auteur de Madame Bovary prophète en son pays.
— Il était donc bien connu à Paris ? nous demandait hier un monsieur fort aimable.
Gustave Flaubert était tout simplement un des futurs prosateurs classiques de la France.
Et maintenant il dort, sa tâche remplie, son œuvre bien faite, auprès de l’ami de sa jeunesse, dont le fantôme fut le consolateur et le conseiller de son âge mûr, et il laisse à d’autres, à nous, ce qu’il appelait, dans son éloquence à la Bossuet, « la monotonie des jours et la bêtise du soleil » !
Notes
1 Blaise Pascal (1623-1662) a vécu à Rouen de 1640 à 1647.
2 Louis Bouilhet, Melœnis, conte romain en cinq chants, imprimerie de Pillet fils-aîné, 1851, réédité chez Michel Lévy en 1857. « De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome, / Du quartier de Suburre au mont Capitolin, / Le cothurne à la grecque et la toge de lin, / Le plus beau fut Paulus ; c’est ainsi que se nomme / Le héros de ces vers, et je vous dirai comme / Il fut d’un sénateur le produit clandestin. »
3 Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, drame en cinq actes, en vers, représente à l’Odéon en novembre 1856. Le texte de la pièce est paru chez Michel Lévy.
4 Un comité s’est formé à l’initiative d’Edmond de Goncourt et de Guy de Maupassant. Le conseil général de la Seine-Maritime a voté une somme de 1 000 francs. Henri Chapu (1833-1891) en reçoit la commande mais à la fin de l’année 1886 la souscription atteindra 10 000 francs. alors que le monument en coûte le double. La différence sera comblée par un don anonyme, peut-être de Guy de Maupassant. En 1890, l’œuvre se trouve à Carrare, terminée. Elle sera inaugurée le 23 novembre. Elle se trouve de nos jours au musée Flaubert et d’histoire de la médecine, installé dans la maison natale de Gustave Flaubert.

Sur ce marbre l’on peut lire les titres des œuvres de Gustave Flaubert
5 L’histoire n’a pas retenu le nom du technicien ayant précédé à ce moulage, conservé par le musée Carnavalet ni les circonstances par lesquelles ce marque est arrivé dans ses collections.

Photographie musée Carnavalet, modifiée par claretie.fr
6 Bouvard et Pécuchet sera publié l’an prochain (sans date plus précise) par Alphonse Lemerre (400 pages).
7 Eugène Crépet (1827-1892), haut-fonctionnaire et critique littéraire spécialiste de Charles Baudelaire.
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