Deux Chroniques, ce lundi seize décembre 2024, parues dans Le Temps des dix et treize mai 1880, Gustave Flaubert venant de mourir le huit mai.
La Chronique du treize mai sur les obsèques de Gustave Flaubert se trouve dans une page séparée.
Gustave Flaubert jugé par Sainte-Beuve — Louis Bouilhet — Son horreur des bourgeois — Lettre à Théophile Gautier — Le Candidat et Le Cœur à droite — Notes
Gustave Flaubert jugé par Sainte-Beuve
— Et Flaubert, l’as-tu vu depuis un mois qu’il est à Paris ? demandait, un jour, Ernest Feydeau à Théophile Gautier.
— Il est venu me voir il y a quinze jours.
— Comment l’as-tu trouvé ?
— Truculent ! répondit Théophile Gautier.
Truculent signifiait pour Gautier solide, en belle santé, la joue rouge, la lèvre et la dent en appétit, le corps et l’esprit dispos. Gustave Flaubert était, en effet, grand, d’aspect robuste, avec le teint coloré des sanguins. Rien de la pâleur de l’homme de lettres, — de cette pâleur du papier qui se reflète sur le visage des scribes, — chez cet homme aux muscles forts, à la carrure de campagnard.
Gustave Flaubert paraissait être de ceux dont on dit communément : Il vivra cent ans !
Il aimait les champs, le grand air, fuyait la ville, et ce rural, qui avait conquis Paris, ne semblait pas destiné à cette fin brutale qu’une dépêche nous a apprise hier au soir1.
Nous ne pouvons, aujourd’hui, résumer en quelques lignes, qui seraient trop rapides, la physionomie littéraire de ce fin et grand lettré qui, mêlant les procédés pittoresques de Théophile Gautier à l’analyse de Balzac, fut le maître du roman contemporain et détermina le grand mouvement qui entraîne la littérature dite d’imagination vers la vérité — l’âpre vérité, comme s’écriait déjà Stendhal, reprenant un mot de Danton2.
Nous reviendrons sur cette figure et l’on trouvera à la nécrologie3 les détails biographiques sur Flaubert. Son existence entière tient dans ses ouvrages. Il a beaucoup observé et peu écrit. Madame Bovary4 reste son chef-d’œuvre, malgré les pages admirables et les inoubliables descriptions de Salammbô5. Le fils du chirurgien normand se révèle à chaque ligne de ce Maître-livre, qui faisait appeler par Sainte-Beuve Gustave Flaubert le grand prosecteur de l’amphithéâtre littéraire.
Louis Bouilhet
Avec Madame Bovary, Flaubert avait, en quelque sorte, pris possession des rues de Rouen et de la campagne normande, comme George Sand des traînes6 du Berri et des ruisseaux de la Vallée Noire. On ne peut plus passer à Rouen sans se rappeler les promenades d’Emma, et l’image, le fantôme de ces êtres qui n’ont pas vécu, y paraît plus vivant que les passants eux-mêmes. Flaubert en voulait un peu aux Rouennais depuis leur refus de placer, sur une fontaine publique, un buste de son ami Louis Bouilhet7, refus qui fit écrire à Flaubert un des rares articles de polémique échappés à sa plume et que le Temps publia à son heure8.
Sans doute, Rouen ne refusera pas un buste à l’ami fraternel de Bouilhet ; mais il sera difficile de trouver, sinon un portrait, du moins une photographie de Flaubert. M. Burty raconte ce matin qu’une des coquetteries de l’auteur de Madame Bovary était de n’avoir jamais posé devant un photographe :
— Je n’ai jamais passé devant l’objectif !
Son horreur des bourgeois
Gustave Flaubert venait assez rarement à Paris depuis quelque temps : il se montrait parfois chez des amis, Charpentier9, Daudet, ou au dîner mensuel que ses disciples ont fondé10. Là il parlait peu de lui, beaucoup du bourgeois qu’il haïssait, ayant gardé contre le bourgeois les préjugés d’un rapin de 1830. Il s’occupait même de réunir, dans un livre qui devait être le résumé de sa pensée, toutes les phrases niaises, toutes les sottises courantes, toutes les banalités qu’il entendait. Ce sottisier humain lui plaisait à collectionner, comme un herbier. Le livre doit être déjà avancé11.
Flaubert avait d’ailleurs un dédain souverain pour le vulgaire. Il eût volontiers dit, comme Taine, que si trois cents personnes en ce monde peuvent juger d’un livre ou d’un tableau, c’est beaucoup.
— Quand on pense que Balzac n’avait pas deux éditions ! disait-il, ou que, lorsqu’il en avait deux, c’était un grand succès ! Et nous nous plaignons !
Lettre à Théophile Gautier
Il était amer pourtant, et voici une lettre qu’il adressait à Feydeau, au lendemain de la mort et des funérailles de Théophile Gautier12 :
« Non, mon cher, je ne suis pas malade.
« Si je n’ai pas été à l’enterrement de notre Théo, c’est par la faute de C…, qui, au lieu de m’envoyer son télégramme par le télégraphe, l’a mis dans une lettre que j’ai reçue trente-six heures après l’enterrement…
« Je ne plains pas notre ami défunt. Au contraire, je l’envie profondément ! Que ne suis-je à pourrir à sa place ! Pour l’agrément qu’on a dans ce bas monde, autant s’en aller le plus vite possible.
« Le 4 septembre13 a inauguré un état de choses qui ne nous regarde plus. Nous sommes de trop. On nous hait et on nous méprise. Voilà le vrai. Donc, bonsoir !
« Pauvre cher Théo ! C’est de cela qu’il est mort (du dégoût de l’infection moderne). C’était un grand lettré et un grand poète.
« Depuis jeudi, je ne pense qu’à lui et je me sens à la fois écrasé et enragé.
« Adieu. Bon courage. Je t’embrasse.
« G. Flaubert. »
Nous sommes de trop ! La boutade est injuste, et Flaubert, ce jour-là, se montrait terriblement pessimiste. L’empire avait poursuivi Madame Bovary ; les lendemains du 4 septembre devaient voir, au contraire, un mouvement très accentué du public vers le roman. Mais, au fond de l’âme, peut-être ce bon et vaillant Flaubert, incapable d’un sentiment de jalousie, né pour admirer, au contraire, et admirant de toute son âme — Victor Hugo, par exemple, devant qui je l’ai vu respectueux comme un enfant devant le père — Flaubert ne pouvait peut-être s’empêcher de se dire que cela est bien étrange de voir un chef-d’œuvre, un absolu chef-d’œuvre comme sa nouvelle intitulée Cœur simple, rencontrer un public si restreint lorsque des œuvres moins complètes remuaient littéralement des foules !
On lui reprochera d’avoir donné le ton à cette littérature. Non, Flaubert ne craint pas de remuer ce qu’il appellerait la pourriture humaine, mais c’est comme Hamlet entrant au cimetière et interrogeant les crânes et les vers. Ce n’est jamais comme un blasé descendant faire une visite aux égouts.
Il ne pouvait, au surplus, s’empêcher de dire, comme le rapporte ce matin un intime ami, M. Ch. F.-L., dans le Nouvelliste de Rouen :
— Aujourd’hui, je passe pour Berquin14 !
Le mot est souriant, mais il a sa tristesse, et nous rencontrerions une mélancolie pareille chez tel autre romancier du premier plan, M. Edmond de Goncourt, par exemple, autre initiateur, navré d’avoir vu mourir à la peine, mourir de l’injustice du public, son frère Jules15, qui méritait le succès que tel autre a recueilli ou ramassé.
Le Candidat et Le Cœur à droite
Flaubert avait été mordu par le démon du théâtre. On se souvient du Candidat16. Le public du Vaudeville fut remarquablement irrespectueux pour un semblable écrivain. Flaubert, dans la coulisse, disait très sincèrement à un ami :
— Qu’est-ce qu’ils ont donc à siffler ? C’est très beau.
Avec Louis Bouilhet, Gustave Flaubert avait écrit jadis une comédie, le Cœur à droite17, qui faillit, un moment, être représentée au Gymnase.
M. Montigny hésitait à la recevoir. Il y a là, paraît-il, un rôle de vieux général — un Homais18 en épaulettes — qui tentait considérablement le comédien Lesueur19.
Lesueur disait à Montigny : — Jouez donc cela !
À la fin, Lesueur consentit à créer le rôle au théâtre de Cluny. M. Weinschenck20, alors directeur de cette petite scène, avait reçu le Cœur à droite. Il quitta le théâtre et la pièce ne fut pas représentée. C’était encore une des tristesses de Flaubert.
D’autres qui ont vécu dans l’intimité de sa vie, qui l’ont aimé, comme M. Guy de Maupassant, lui dédiant hier un superbe volume de poésies, Des Vers21, diront l’existence quotidienne de ce Maître, laborieux, soucieux de la dignité littéraire, ennemi du charlatanisme, détestant les réclames du reportage ne voulant livrer au public que ses livres : — son œuvre et non sa personne.
Ceux-là raconteront les délicatesses, les tendresses de cœur de l’ami, du fils, cachant, sous une affectation d’indifférentisme22 et de dégoût, les sentiments les plus exquis.
Pour nous, qui l’avons peu connu, mais admiré autant que personne, nous avons voulu rendre un suprême hommage à ce Maître écrivain qui laisse des chefs-d’œuvre et qu’Alexandre Dumas fils, pour exprimer le mélange original de ce talent où l’on retrouvait l’horreur du philistin, comme chez Gautier, et le culte de la science moderne, comme chez un chirurgien ou un ingénieur, définissait un jour :
— Un romantique en chemin de fer !
Notes
1 Gustave Flaubert, né en décembre 1821, a vécu à peine plus de 58 ans. Il est mort d’une hémorragie cérébrale, le samedi huit mai dans l’après-midi. Jules Claretie écrit « hier » mais Le Temps, journal du soir, est antidaté et ce numéro du dix est paru à Paris le neuf. Lire aussi l’excellent article de Louis de Fourcaud, près de trois colonnes en une du Gaulois du neuf mai.
2 Comme d’autres avec lui, Jules Claretie s’est laissé avoir par ce farceur de Stendhal qui a écrit cette fausse citation de Danton en exergue de son roman Le Rouge et le noir, reproduite ci-dessous dans l’édition d’Henri Martineau pour la Pléiade en 1952.

3 Cette nécrologie, non signée, se trouve dans ce même numéro du Temps, page suivante.

4 Flaubert, Madame Bovary, mœurs de province, Michel Lévy 1857, deux volumes, 190 pages en tout.
5 Flaubert, Salammbô, Michel Lévy 1863.
6 « Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu’on appelle, en langage villageois, traînes ; chemin si étroit que l’étroite voiture touchait de chaque côté les branches des arbres qui le bordaient et qu’Athénaïs put se cueillir un gros bouquet d’aubépines en passant son bras, couvert d’un gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui s’en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de feuillage, découvrant, à chaque détour, une nouvelle profondeur toujours plus mystérieuse et plus verte. » Georges Sand, Valentine, Hetzel et Lévy, 1856, pages 16-17.
7 Louis Bouilhet (1821-1869), poète, romancier et auteur dramatique. Condisciple de Gustave Flaubert au collège royal de Rouen et ami intime.

8 Le 26 janvier 1872, page trois, un texte de trois colonnes et demie.

9 Georges Charpentier (1846-1905), éditeur des naturalistes, fils de Gervais Charpentier, créateur, en 1838, de la « bibliothèque Charpentier ».
10 Le premier « dîner des cinq » a réuni à partir de 1874 au « café Riche » (à l’angle du boulevard des Italiens et de la rue Le Pelletier) Alphonse Daudet, Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt, Ivan Tourgueniev et Émile Zola. Journal d’Edmond de Goncourt au mardi 14 avril 1874 : « Dîner chez Riche, avec Flaubert, Tourgueniev, Zola, Alphonse Daudet. Un dîner de gens de talent qui s’estiment, et que nous voudrions faire mensuel, les hivers suivants. » Ces dîners ne furent pas mensuels mais davantage subordonnés à la présence de Gustave Flaubert et d’Émile Zola à Paris.
11 Ce Dictionnaire des idées reçues a été publié bien plus tardivement, en 1910, par Louis Conard, dans le cadre plus large des Œuvres complètes de Gustave Flaubert.
12 Théophile Gautier est mort à Neuilly le 23 octobre 1872 et a été inhumé au cimetière de Montmartre. Voir le Journal d’Edmond de Goncourt au 25 octobre : « Je suis, pour l’enterrement du père, dans l’église de Neuilly, où il y a à peine, quelques mois, j’assistais au mariage de la fille. » La « fille » en question est Estelle Gautier (sœur cadette de Judith) qui a épousé Émile Bergerat le quinze mai 1872.
13 Évidemment le quatre septembre 1872, date de proclamation de la Troisième République.
14 Arnaud Berquin (1749-1791), auteur dramatique et écrivain, auteur et précurseur d’œuvres pour la jeunesse, à une époque où cette littérature n’était pas courante. Cette particularité a forgé le mot berquinade, désignant une œuvre « d’une sentimentalité fade », nous dit le Dictionnaire de l’Académie.
15 Jules de Goncourt, cadet de huit ans, souvent considéré comme le plus talentueux des deux frères, est mort en juin 1870 à moins de quarante ans alors que son aîné lui a survécu jusqu’en juillet 1896.
16 Gustave Flaubert, Le Candidat, comédie en quatre actes « représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13, et 14 mars 1874 ». Le texte de la pièce est paru chez Charpentier (évidemment) cette même année 1874 avec restauration des mots supprimées ou modifiés par la censure pour les représentations. La pièce traite des premières élections de la IIIe République. Devant l’insuccès total, Gustave Flaubert a retiré sa pièce après la quatrième représentation. On peut noter qu’en 1887, Jules Claretie écrira un roman, Candidat ! (Dentu) qui est aussi l’histoire d’un candidat à une élection.
17 Il ne semble pas que Le Cœur à droite, fantaisie en trois actes et quatre tableaux ait été joué sur scène. Le texte en est paru en feuilleton dans L’Audience, journal général des tribunaux (171 rue Montmartre), du 26 janvier au 25 février 1859. La pièce est à peine citée dans l’étude d’Albert Angot, Louis Bouilhet, sa vie — ses œuvres, paru chez Dentu en 1885.
18 Monsieur Homais est un personnage créé par Gustave Flaubert pour Madame Bovary. Gustave Flaubert ne décrit pas Homais, il nous laisse le contempler ce bourgeois vaniteux, ignorant mais sûr de lui.
19 François-Louis Lesueur (1819-1876), fils de militaire, a été engagé en 1848 par Montigny au théâtre du Gymnase, avant de devenir son beau-frère.
20 Camille Weinschenk (sans c), mort en 1908, journaliste et directeur de théâtre. Dans La Revue politique et littéraire du dix mars 1883, Guy de Maupassant publiera un long article sur Émile Zola dans le cadre d’une série sur les romanciers contemporains. Dans les dernières phrases de cet article de six pages nous pouvons lire : « La seconde pièce de Zola, Les Héritiers Rabourdin, a été jouée au théâtre Cluny [le trois novembre 1874], sous la direction d’un des hommes les plus audacieux et les plus intelligents qu’on ait vus de longtemps conduire une scène parisienne, M. Camille Weinschenk. »
21 Guy de Maupassant, Des vers, paru dans les œuvres complètes éditées par Louis Conard en 1908. Ce volume est dédié « À Gustave Flaubert, à l’illustre et paternel ami que j’aime de toute ma tendresse, à l’irréprochable maître que j’admire avant tous. » Ce volume s’ouvre par des lettres (mars 1866) de Laure de Maupassant (mère) à Gustave Flaubert, qui avait 29 ans de plus que son fils.
22 d’Indifférentissime dans l’édition Havard.
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