Le mariage de Colette Dumas

Vie à Paris du premier juin 1880 mise en ligne le lundi 24 février 2025. Temps de lecture : une petite demi-heure.

Nouvelles de la veilleLe mariage de Mlle Colette DumasTambours — Le roman et l’histoire — La Correspondance de RachelUne histoire à écrireLa démission de CoquelinLe bal de la princesse de SaganLe Gratin et le satin, petite physiologie de deux mots nouveaux — Annexe INotes

Nouvelles de la veille

On s’est moqué beaucoup du précepte naïf de je ne sais quel Livre de cuisine bourgeoise : « Le meilleur moyen d’avoir un gigot froid, c’est de le faire cuire la veille. » L’avis a cependant du bon ; il est simple, il est pratique, et les reporters actuels le suivent visiblement avec autant d’empressement que peuvent le faire les cuisinières. L’idéal du reportage est d’annoncer, dès la veille, l’événement, du lendemain. La pièce nouvelle est racontée avant qu’elle ne soit finie ; les costumes des actrices à la mode sont décrits avant qu’ils ne sortent des mains du couturier ou des doigts de la couturière ; c’est en épreuves qu’on lit le livre ; les votes qui doivent suivre toute discussion politique, au Sénat ou à la Chambre, sont escomptés d’avance par les polémiques des journaux ; tout est dit avant le temps, tout est usé avant l’heure ; les actualités sont, comme certaines gravures de prix, tirées avant la lettre1, et le public, qui ne tient pas à manger du gigot froid, demande à ce qu’on le lui fasse cuire l’avant-veille et à ce qu’on le lui serve très chaud.

Vive Dieu ! ils n’y manquent point les journalistes de la nouvelle école, l’école américaine ! Ils n’attendent point que le poulet ait des ailes, ils le servent à la coque et dans l’œuf. Ils abusent même parfois de leur alacrité. Tel mariage éveille-t-il, par exemple, la curiosité publique, ils vous diront par avance quel costume porteront à la cérémonie la mère du marié et celle de la mariée. Ils décriront la corbeille et en soulèveront le couvercle en même temps qu’un coin de rideau du lit nuptial. Un homme à peu près connu est-il en danger de mort, ils verseront, sur sa fin probable, une encre attendrie. Nous avons pu lire cette semaine que l’état d’un fort aimable écrivain qu’on envoie loin de Paris pour le guérir « s’aggravait tous les jours ». Vraie ou fausse, la nouvelle a pu tomber sous les yeux du malade et, quelque matin, en entrant dans sa chambre, les parents qui, autour de lui, ont établi contre les journaux trop bien informés un cordon sanitaire, le trouveront tenant à la main quelque gazette où l’on constatera, à tort ou à raison, son état désespéré.

C’est ainsi que Frédérick Lemaître apprit qu’il était condamné par les médecins. On était parvenu à lui faire croire qu’il avançait, chaque jour, vers la guérison. Un soir, on le trouve lisant un journal. De son grand œil profond il regarde ceux qui rentrent, et, sans dire un mot, il leur tend la feuille de papier qu’il venait de lire. On y annonçait, aux Nouvelles de théâtre, que « M. Frédérick Lemaître était perdu. »

Le mariage de Mlle Colette Dumas

Avant huit jours, M. Alexandre Dumas aura marié sa fille aînée2 avec M. Maurice Lippmann, le fils du banquier. Les reporters ont abusé déjà, à ce propos, de maint détail, et tel journal de mode a décrit, brin de ruban par brin de ruban, l’élégant trousseau de la fiancée. On dit tout, on sait tout, puisque tout le monde tient à tout savoir. On vous apprendra comment Mlle Colette Dumas a refusé tout bijou, tout diamant, n’acceptant que des dentelles, mais du moins des merveilles de dentelles, dont elle sera couverte. On imprimera que, pour corbeille, Mlle Dumas a choisi des malles de voyage, mais des malles incomparables, des malles qui coûtent autant que des joyaux, des chefs-d’œuvre où le cuir et le cuivre, la serrurerie et la gainerie valent de l’or. On apprendra au public, avant même que le menu soit commandé, ce qu’on offrira, sous la tente, dans le jardin de l’avenue de Villiers3, aux intimes amis invités au lunch. On donnera la biographie des témoins, M. Meissonier4 et M. Henri Lavoix5, les deux plus chers compagnons de M. Dumas.

On enverra bien, quelque jour, étape par étape, le récit du voyage de noce de deux nouveaux époux, et, si les reporters continuent, nous serons forcés, lorsqu’il s’agira d’un bonheur intime ou d’un deuil privé, de réclamer le huis clos, comme s’il s’agissait d’un scandale.

En vérité, voilà une jeune fille qui, par son père, appartient, il est vrai, à la petite poignée de gens que le monde regarde avec une avidité passionnée. Enveloppée de la gloire paternelle, Mlle Colette Dumas ne peut songer à se choisir furtivement un mari et un foyer. Il y a trop de lumière autour de son nom deux fois illustre. Mais, au moins, ne pouvait-on pas faire taire, devant cette robe blanche d’épousée et ces bouquets de lilas de la fiancée, la polémique, l’inévitable polémique partout rencontrée, en toutes choses et à tout propos, au temps troublé où nous vivons ?

Les journaux n’ont guère songé à ce désarmement galant et plein de tact. Ils ont demandé compte à la jeune fille de la religion que son père ne lui avait point donnée, voulant laisser grandir en liberté cette âme. Ils ont, entre deux propos sur la pièce nouvelle et l’actrice en renom, interrogé Mlle Dumas pour lui demander si elle prierait Dieu devant l’écharpe tricolore de l’officier de l’état civil. Ah ! demi-teintes bénies de la vie privée, où êtes-vous ? Le plein air est partout, dans les mœurs comme dans la peinture, et au fameux mur de la vie privée, maçonné par M. de Guilloutet6 et démoli, troué, effrité par toutes les curiosités gourmandes, le reportage a substitué la vie prive de mur — et, par la suite, il nous en fera voir bien d’autres !

Tambours

Il est bien évident qu’il était impossible à une jeune fille portant ce nom d’Alexandre Dumas de se marier, selon le vieux dicton, sans tambour ni trompette. Trompette et tambour n’ont point manqué. On n’en trouvera bientôt plus que dans la presse de ces tambours qui font tant de bruit et qu’on va, paraît-il, supprimer dans l’armée. Quel dommage ! Il me semble que c’est là quelque chose comme un peu de France qui s’en va. C’est tambour battant et comme au pas de charge qu’a longtemps marché notre histoire, et il y a un tambour, un petit tambour, un tapin7 héroïque et légendaire dans chacune de nos victoires.

Plus de tambours ! De ces tambours que l’enfant traîne à travers les salons, s’il est riche ; à travers les rues, s’il est pauvre, en tapant de ses baguettes, serrées entre ses petits doigts, la peau ou le parchemin tendu ! C’était à son goût pour le tambour que se reconnaissait l’enfant français. Le gamin de notre pays à qui l’on demande : « Quel joujou veux-tu ? » répond invariablement : Un tambour ! comme le baby anglais, né marin, répond inévitablement : Je veux un bateau !

Le tambour était la joie des petits et souvent, après une vie bien remplie, il les accompagnait de ses roulements, ces enfants devenus des hommes et couchés sous le drap mortuaire.

Plus de tambours ! — Ils ont pourtant salué de leurs ra et de leurs fla plus d’une page de nos annales. C’est tambour en tête et ce grand colosse de tambour-major, — dernier exemplaire des guerriers gaulois, — brandissant sa canne et laissant osciller le haut plumet de son kolback8, qu’on faisait, dans les villes, ces entrées gaies et amusantes qui ressemblaient à des défilés du Cirque.

En 1859, lorsque nos soldats entrèrent à Milan, ce qui frappa surtout les populations, ce fut le premier tambour-major qu’on aperçut, marchant en tête de toute l’armée, superbe, avec un baudrier qui étincelait. Et lorsqu’après avoir franchi l’arc de triomphe9 sous lequel il passait en se baissant légèrement, — par habitude, — le tambour-major lança au ciel sa lourde canne qui tournoya un moment au-dessus des têtes avant de retomber dans la main du géant, lequel exécuta ensuite avec elle un vertigineux moulinet, ce fut, dans le Corso, une immense acclamation, des applaudissements, des cris, une pluie de fleurs !… Et pour bien des Milanais encore aujourd’hui ce qui est resté présent, comme une vivante image de la France, c’est cet homme au front empenné jouant, comme un enfant le ferait d’une plume, de sa lourde canne à pomme dorée étincelant au soleil de Lombardie !

Adieu, les tambours-majors ! Adieu les tambours ! Le vœu de Béranger est exaucé :

Tambours, tambours, tambours, tambours,
Retentirez-vous donc toujours,
Tambours, tambours, tambours, tambours !

Non, ils ne retentiront plus ; la guerre se fait décidément de moins en moins chevaleresque, et, pour les commandements, le sifflet semble, hélas ! plus pratique que ce pauvre vieux tambour qui a rendu cependant tant de services, battant la charge à l’oreille du fantassin, l’enlevant et le précédant à l’assaut, dépassant les colonnes, malgré le règlement, et sautant dans un retranchement en tapant sur la peau d’âne comme s’il eût voulut dominer et étouffer à lui seul le bruit de la mousqueterie.

Mais il paraît que ce malheureux tambour appartenait à l’école du chic, à la vieille méthode et à la vieille armée. Les armées nouvelles n’ont plus besoin de panaches, et Tyrtée serait conduit tout droit au grand-prévôt s’il s’avisait de venir chanter des hymnes patriotiques pour guider les tirailleurs au combat. Affaire de mathématiques aujourd’hui que cette charcuterie qui s’appelle la guerre. Ni plumets, ni cuirasses, ni tambours, ni fanfares. Quelque chose de sobre et de net comme une agglomération d’ingénieurs s’occupant d’un tracé de chemin de fer. Après tout, peut-être a-t-on raison de dépouiller de tout galon et de tout prestige cet art de détruire qui est devenu une science. Le pittoresque y perdra, mais la gloire carnassière y apparaîtra, du moins, telle qu’elle est, brillante comme l’acier de chirurgie et prenant pour drapeau un linge sanglant d’hôpital.

N’importe, je sais des gens qui regretteront, comme de vieux amis, ces tambours dont nous avons tous, plus ou moins, suivi les roulements, ces tambours battus aux matins frileux du siège quand il fallait éveiller les compagnies de marche commandées pour le rempart, là-bas, sous la neige où Falguière sculptait une statue de la Résistance10. Je sais des sentimentaux qui donnent un soupir à l’image disparue de ces petits tapins de la République, dont on comptait jadis tant d’histoires : gamins qui amenaient par la barbe des prisonniers autrichiens au général Richepanse11 ; héros de quinze ans, qui battaient la charge à Arcole ; frères de Barra, qui précédaient sous le feu les vieilles moustaches des Mayençais et les grenadiers de Dumouriez ; riant au sifflement des halles, aussi incapables de rendre leurs baguettes que leurs officiers leur épée, tout fiers de porter la cocarde, graines de héros, comme les appelaient leurs anciens, et qui, dans tous nos souvenirs d’enfance, lectures de traits de courage ou drames militaires de Labrousse12 et Laloue13, tiennent la première place, la meilleure, celle de petits compagnons des premières heures, de garçons de notre âge qui semblaient nous dire :

— Il y a aussi des gamins qui sont des héros ! Il y a aussi des Enfants célèbres !

Le roman et l’histoire

Romans tant qu’on voudra ! Oui, impressions romanesques, je n’en disconviens pas. Mais, en ce monde, c’est quelque chose que le roman. Le rêve, à tout prendre, et le sommeil tiennent autant de place dans l’existence que la réalité.

Nous étions, cette semaine, trois ou quatre romanciers qui avons eu l’honneur d’offrir un dîner à M. de Beust14, l’ambassadeur d’Autriche à Paris. Simple prétexte à causerie littéraire. M. de Beust, qui fait de l’histoire, se plaît en compagnie de ceux qui font de la littérature. L’homme qui a été, pour la réorganisation de l’Autriche après ses épreuves, ce que M. de Cavour15 avait été pour l’Italie avant son unification, est très parisien, fort lettré, et, avec sa bonne grâce saxonne, ressemble par le visage à un homme d’État anglais plutôt qu’allemand. Il aime Paris, il aime la France et il aime surtout les romans. Ce n’est pas à lui, qui fut chancelier tout-puissant d’un grand empire, qu’on ferait croire que le romanesque est inutile dans la vie et que les tambours sont des impedimenta16 dans l’armée.

— Lorsque j’avais des précepteurs, nous disait-il l’autre soir, avec un fin sourire légèrement ironique, ils me répétaient toujours avec une âpre insistance : Ne lisez jamais de romans ! Je ne les ai pas écoutés et je m’en suis fort bien trouvé. Non seulement lorsque les affaires des hommes, dont il fallait bien m’occuper, m’ont donné des insomnies, j’ai toujours été fort heureux de trouver, à mon chevet, des personnages imaginaires dont les aventures me consolaient des réalités rencontrées, mais mieux que cela : j’ai remarqué, à la fin, que le roman était plus vrai et moins romanesque que l’histoire, et je suis certain que le meilleur moyen, pour un politique, un diplomate, un savant, de connaître intimement les hommes, c’est de lire des romans !

Était-ce un paradoxe ? Il nous parut joli, dans tous les cas, et fort aimable. Mais non, M. de Beust disait vrai. L’histoire n’est souvent que de la polémique déguisée. Les Mémoires, la lettre intime même, c’est l’homme qui s’habille pour la postérité. Le roman, c’est l’homme déshabillé. On écrit ses Mémoires pour soi et devant sa glace, en dissimulant les verrues et en donnant aux cheveux un tour spécial pour cacher la calvitie. On écrit un roman pour les autres et on l’étudie sur les autres. Le Roman a sur les Confessions toute la supériorité d’une indiscrétion sur une confidence.

La Correspondance de Rachel

On vient, à propos de confessions, d’interdire à un éditeur de publier la Correspondance de Rachel. C’est grand dommage17. Nous aurions vu là quelle femme exquise c’était que cette artiste hors de pair et cette âme vibrante. Elle a fait, comme tant d’autres, des coups de tête à la Comédie-Française, mais elle y tenait une place assez importante pour qu’on ait publié tout un volume — un gros volume — intitulé la Jeune Rachel et la vieille Comédie-Française18. On eût retrouvé, dans ses Lettres, toute une partie de l’histoire littéraire de 1838 à 1857. La moindre ligne d’elle avait son prix et sa marque. L’orthographe n’y était pas toujours, mais le style, — un « style », une manière d’être, de penser, de sentir, une tournure d’esprit personnelle — n’y manquait jamais.

Elle demandait, un jour, une loge à M. Verteuil, secrétaire général de la Comédie-Française :

— Mon cher Verteuil, envoyez-moi une loge de la galerie, n’importe laquelle, fût-elle bonne19 ! »

        Votre amie,

Rachel

Comme Balzac, parlant de sa propriété des Jardie elle appelait son hôtel son bâton de perroquet20, et écrivait à un critique dramatique21 :

« Si vous voulez venir dimanche mettre avec moi le bec dans l’auge, il y aura autre chose que du chènevis. Si vous venez, il n’est pas dit que je ne vous donnerai pas un perroquet ; si vous ne venez pas, vous risquez plutôt le bâton. »

Elle apprend, un autre jour la mort du mari de Mme Dorval, le critique Merle :

« Le pauvre Merle est mort ! (mars 1851)22. Il n’y a pas de quoi émotionner autant qu’en Angleterre où l’on vient de perdre Thomas Moore23, l’ami de lord Byron et de mon ami Sc… Mais ce n’en est pas moins une bonne plume brisée, après un long service. Le De profondis se chante à soixante-sept ans de distance du Te Deum de la naissance… Je lui applique cette phrase, que j’ai lue je ne sais plus où. Tous les journaux disent déjà de Merle un bien qu’il lui eût été plus profitable de lire lui-même dans sa pauvreté. »

« Le fait est qu’il fait bon mourir en ce temps-ci, pour s’assurer une bonne oraison funèbre. À en croire les journaux, tous ceux qui s’en vont sont toujours dignes de Plutarque ou de Montyon24. Ah ! ça, il ne restera donc bientôt plus que des coquins ? »

Elle passe à Montpellier, en 1848. Mme Lafarge est détenue25. Rachel va la visiter. Elle raconte que, tout émue, elle avait, sur sa face pâle, ce qu’elle nomme ses « petites pommes d’api », et qui étaient les rougeurs de la phtisie. Elle contemple la pauvre femme avec pitié « Oui, pauvre femme, dit-elle, car, criminelle ou non, elle s’en va lentement de la plus affreuse des maladies, la poitrine ! » Il y a comme un pressentiment de malade dans ce cri. Mme Lafarge, elle, regarde la grande artiste avec curiosité, puis, comme elle lui avoue qu’elle n’a vu qu’Iphigénie en Aulide et qu’elle l’a bien souvent déploré : « Alors, écrit Rachel, je lui ai offert de venir lui dire tout ce qu’elle voudrait, le songe d’Athalie, la déclaration de Phèdre, ou tous les deux si ça lui plaisait. Elle m’a répondu : « Ah ! ce serait trop beau ! Je n’ose pas. Vous me feriez trop regretter le monde et je m’arrange les idées pour ne pas regretter la vie. »

« Je suis sortie de là assez émue, ajoute la tragédienne, et me disant que si j’avais jamais une grâce à obtenir d’un souverain, ce serait celle de cette pauvre pénitente mariée par les Petites-Affiches26 et qui sûrement va mourir ou de son remords, ou de l’injustice des hommes ! »

Voilà, de quelles pages nous prive, par un scrupule que je ne comprends point, la famille de Mlle Rachel. Cet éternel duel entre la famille et le public, à propos des choses littéraires, devrait cependant finir. Évidemment les héritiers ont tous les droits. La loi, là-dessus, est formelle. Et pourtant s’imagine-t-on un descendant de Saint-Simon brûlant des Mémoires, trop agressifs à ses yeux, ou un petit neveu de Voltaire retrouvant quelque manuscrit de son parent et le détruisant pour plaire à Patouillet27 !

Le public a non seulement de ces curiosités que le reportage satisfait, mais des avidités rétrospectives, des besoins de savoir, et des droits. Il est à remarquer, au surplus, que les étrangers sont presque toujours meilleurs juges et meilleurs servants de la réputation et de la gloire d’un homme que ses parents. La Correspondance de Rachel, publiée par un lettré, comme M. d’Heylli eût été un monument élevé à la grande tragédienne. Grâce à sa famille, ce monument n’existera pas.

Une histoire à écrire

L’État, en bien des cas, joue d’ailleurs le rôle de geôlier de la famille. Il cadenasse aussi ses trésors. M. Baschet28 nous avait appris que, dans les Archives du ministère des Affaires étrangères, des papiers inédits de Saint-Simon justement dormaient enfouis au fond des cartons. Nul ne les avait fouillés. Séquestration complète. Il paraît que la lecture des dépêches du noble duc pendant l’ambassade d’Espagne pouvait offrir de graves dangers pour la paix européenne.

— Il y a des trésors dans ces archives des affaires étrangères, nous disait, voilà des années, le savant M. F. Lock, qui les connaissait.

On aurait dû, depuis longtemps, faire ce que M. Édouard Drumont29 vient de mener à bien : prendre copie de ces documents et les publier. Mais l’aventure était difficile. M. Drumont, qui est un érudit très vivant, a presque emporté d’assaut ces manuscrits si bien cadenassés et, en dépit des fureurs, il a mis au jour un volume tout à fait nouveau, les Papiers inédits de Saint-Simon30, un livre qu’on ne pourra plus désormais oublier lorsqu’on s’occupera de la cour d’Espagne en 1720 et du très étonnant cardinal Dubois.

Et ce n’est là qu’une partie du fonds Saint-Simon, détenu aux Archives des affaires étrangères. On y trouverait encore (M. Faugère va imprimer cette collection) tout un Mémoire sur la convocation des États généraux, un Parallèle entre Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, des Notes anecdotiques, — et probablement sévères — sur les ducs et pairs, les officiers de la couronne, les parents du roi ; une correspondance politique, des projets du gouvernement, toute une collection de scories de ce volcan humain qui fut le plus bilieux et le plus éloquent des hommes.

Et, s’il voulait oublier Saint-Simon, il y aurait encore, pour un chercheur aussi avisé et aussi heureux que M. Drumont, un autre chapitre plus moderne à tirer de ces Archives : ce serait l’Histoire diplomatique du premier Empire. On ne nous a montré de cette période que les coups de canon et les charges de cavalerie. Une telle histoire serait bien piquante et digne de la patience d’un chercheur.

La démission de Coquelin

Je n’ai rien dit encore du grand incident de la semaine, de celui qui domine, pour tout un public — qui est le gros public — les discussions politiques, les interpellations et les polémiques. C’est la retraite possible de M. Coquelin aîné31. On en sait la cause : M. Coquelin devait aller jouer, cette année, au Gaiety Theatre, de Londres, Ruy Blas et quelques autres rôles de son répertoire. Le traité était signé avec M. Mayer, l’impresario de toutes ces exhibitions d’outre-Manche. Le directeur de la Comédie-Française32 s’y est opposé, affirmant que M. Coquelin avait déjà pris, dans son année, le congé auquel il a droit réglementairement.

— Eh bien soit, a répondu M. Coquelin. Si je ne puis être libre de tenir mes engagements particuliers, je donne ma démission !

La démission, devient, de plus en plus, un argument dans les affaires de ce monde. Nous aurons traversé, depuis dix ans, l’ère des démissions. Tout le monde a plus ou moins démissionné ou démissionnera. M. Coquelin veut faire comme tout le monde. J’aime à croire qu’il reviendra sur cette décision, quoiqu’il soit parfaitement libre de nous priver du plaisir de l’applaudir. Quoique jeune — il n’a pas quarante ans — il s’est fait déjà, en dehors même du théâtre, une situation indépendante. Esprit lettré, ouvert à toutes les idées nouvelles, il est, je crois, séduit par le vif désir qu’il a de développer une faculté, remarquable en lui, l’art de la parole. Ceux qui l’ont entendu, au boulevard des Capucines, défendre avec une alerte éloquence, sans pose et sans phrases, la profession de comédien, ne s’étonneront point qu’il veuille, l’an prochain, analyser et discuter les principaux rôles du répertoire, à commencer par le Misanthrope, qu’il a toujours voulu jouer et qu’il jouerait fort bien.

Mais, parce qu’on peut devenir un conférencier écouté, est-ce bien une raison pour cesser d’être, volontairement, un comédien applaudi ? La lettre de démission, la fameuse lettre, n’est pas encore envoyée. M. Coquelin portait encore, samedi dernier, le feutre bossué de l’Annibal de l’Aventurière33. Espérons qu’il n’écrira point sa lettre, quoiqu’il ait, en véritable homme de théâtre, tout ce qu’il faut pour écrire, la plume et l’esprit. Il y aura tantôt vingt ans qu’il appartient à cette vieille maison de Molière ! Vingt ans de succès incontestés, pendant lesquels il a été la voix, non seulement des maîtres, mais des poètes nouveaux venus qu’il a interprétés et encouragés ! Vingt ans depuis le soir de décembre où il débutait gaiement dans le rôle de Gros-René, du Dépit amoureux34 ! On ne rompt point, ce me semble, aussi vite, des liens aussi chers avec le public !

Coppée, Manuel35, Paul Ferrier36, Paul Delair37, tant d’autres, doivent beaucoup à Coquelin aîné. Il y a toute une école nouvelle de comiques à froid, faiseurs de monologues d’une gaieté clownesque, qui sont redevables d’une renommée, sinon égale, du moins presque aussi bruyante, à Coquelin cadet. L’aîné fut — et il est encore, Dieu merci ! — l’interprète ardent, passionné, en quelque sorte, des petits drames en vers, émouvants, récités au coin de la cheminée et faits pour amener la larme entre deux sorbets et deux coups d’éventail. Le cadet38 est l’apôtre flegmatique des saynètes extravagantes, délicates avec d’Hervilly39, adorablement aliénées avec Charles Cros40, et qui font aujourd’hui fureur dans le monde, comme, il y a trente ans, les chansonnettes de Levassor41.

Il y a du Gaulois robuste dans Coquelin aîné, il y a de l’Anglais spleenétique dans Coquelin cadet. Le premier a de la verve, le second de l’humour. Lorsque l’aîné publie quelque causerie attirante et bien venue, il la signe de son nom, clair comme une sonnerie de clairon : Coquelin ! Cadet prend un pseudonyme, qui est encore une plaisanterie, et il estampille ses calembours et ses inventions drôlatiques de cette étiquette : Pirouette.

Ne formons qu’un souhait, c’est que — pour l’agrément du public — ce petit tapage en reste là, et, qu’en fin de compte le théâtre de la rue de Richelieu garde l’aîné et le cadet — Tabarin et Frippesauce42 — Coquelin et Pirouette.

D’ailleurs, renonce-t-on au théâtre à trente-neuf ans, comme Coquelin voudrait le faire ? N’avait-on pas annoncé que Mme Pasca43 disait, pour toujours, adieu aux planches et qu’elle entrait même je ne sais dans quel couvent ou s’enfermait dans une retraite loin du monde, environs de Pétersbourg ? Voici cependant Mme Pasca qui reparaît et qui jouera, dans trois jours, une pièce chinoise chez Mme de Poilly44.

Le bal de la princesse de Sagan

Paris finit, en effet, sa saison par un bouquet de bals et de représentations mondaines, sans compter les kermesses, au profit des pauvres, comme à l’hôtel Chimay45, mardi prochain. En dépit de Marianne, comme on dit volontiers (Marianne, c’est la République), je vois qu’on s’amuse encore sur le volcan46. Cratère, si l’on veut, Paris est un cratère élégant et gai ! Les journaux du high life, ou, pour parler le langage à la mode, les gazettes du gratin, ont publié la longue liste des costumes portés au bal travesti de la princesse de Sagan47 : reines de Chypre, nuits vénitiennes, nuits étoilées, soubrettes Louis XV, filles de Mme Angot48, Dianes et Minerves. Cet « éblouissement » a consolé les reporters du « débraillé démocratique » qui les offusque. On a vu reparaître le manteau vénitien, cher aux Tuileries, du temps que Salammbô promenait aux lumières son poème de chair, aussi savoureux que la prose de Flaubert. On a soupé dans de la pâte tendre, et le roi de Grèce, qui passait en manteau à travers les groupes, a pu retrouver, je pense, un peu de la vieille Athènes dans ce vieux Paris aristocratique qui, s’il regrette le passé, le regrette du moins assez gaiement.

Le Gratin et le satin,
petite physiologie de deux mots nouveaux

Le gratin s’amuse. C’est une expression nouvelle que ce mot de gratin, qui signifie le dessus du plat, c’est-à-dire le dessus du panier. Il faut, tous les quatre ou cinq ans, un mot nouveau pour exprimer une même idée ! La gomme a fait son temps après avoir fait son chemin. La gomme est usée. C’est le gratin qui la remplace. La gomme semblait avoir d’ailleurs une signification plus élastique (sans jeu de mots), que l’appellation nouvelle. On pouvait être de la gomme sans être d’un monde fort choisi ; il suffisait d’avoir un tailleur à la mode et de figurer aux courses, aux premières, partout où il y avait réunion. Un gommeux pouvait être le dernier venu ; les magasins de nouveautés fournissaient leur contingent à la gomme. Le gratin est moins répandu. Le gratin, c’est la gomme des salons. Il faut porter non seulement un veston très moderne, mais un titre plus ou moins ancien pour faire partie du gratin. N’est pas gratiné qui veut. La chapelure, si je puis dire, ne s’acquiert que difficilement.

La gomme se montrait partout : au théâtre, au Salon, au Grand-Prix. Le gratin se réserve ; le gratin boude. La gomme était boulevardière, le gratin est religieux et réservé. La gomme était une sorte de Chaussée-d’Antin de l’élégance ; le gratin en est le faubourg Saint-Germain. Avant peu, ce vocable, à peine répété par les initiés, se retrouvera dans la langue courante, dans ce passager argot parisien sans cesse renouvelé et qui est comme le phylloxera de la pure langue française.

Gratin, vient de naître avec un autre mot inventé pour désigner les élégantes d’une certaine catégorie : les satinées. Cette vieille noble étoffe, vénérable et artistique, avec ses craquelures lumineuses, sa majesté aimable, — le satin, — redevenant à la mode, on a nommé celles qui l’arborent en pleine rue, aux concerts, partout : les satinées. Celles-là n’ont rien de la dignité correcte des « belles dames » du temps de Louis XII, passant à travers leurs mobiliers sombres, devant leurs miroirs à biseaux, avec leurs cols de dentelles, aussi larges que des pèlerines, et leurs longues jupes de satin blanc ou noir. Les satinées d’aujourd’hui préfèrent la séduction d’un croquis de Grévin à la grâce d’un Terburg. Quoique séparées par une distance considérable, ces deux castes d’une frappante diversité, le gratin et les satinées, se rencontrent quelquefois, et le choc marque alors généralement la défaite du gratin et la revanche du satiné. Gratinés et satinées finissent par former on ne sait quelle bouillabaisse sociale d’un goût singulier, et c’est par ce mélange des deux argots, celui d’en haut et celui d’en bas, que s’opère dans les civilisations avancées la fusion des classes.

En lisant dans leurs journaux d’habitude les comptes rendus de ces fêtes somptueuses, les satinées se disent qu’après tout elles sauraient bien porter, elles aussi, les diamants de déesses de l’Olympe et les costumes d’esclaves conduites au marché. Elles s’adressent alors à ceux qui les accordent, et le gratin et le satin finissent, au bout du compte, — ou au bout du contrat, — par avoir le même aspect et le même langage, les mêmes costumes et les mêmes fournisseurs.

On vient de décerner une couronne académique à un livre où le mariage contemporain est étudié de très près49. Tant de gratin et de satin réunis, cela donne la terreur du mariage. Une société trahit ses plaies intérieures par de légères éruptions en apparence toutes roses, presque coquettes comme un fard. Eh bien, dans un de ces contrats que viennent de signer deux des membres les plus gratinés du gratin de Paris, les notaires ont froidement, — comme la chose la plus simple du monde, — introduit une clause prévoyant le cas de séparation possible de ces deux jeunes gens du faubourg, titrés, riches, jeunes, amoureux !

Cela fait penser à ce contrat entre deux associés apportant leurs fonds pour exploiter une même affaire et où se trouvait un article 3 ainsi conçu :

« Dans le cas où l’un des associés viendrait à être condamné en police correctionnelle… »

Stendhal avait raison : les petits faits peignent une époque.

Annexe I

Court fragment (pages 90-91) de l’ouvrage de Victor Koning, Tout Paris, publié chez Édouard Dentu en 1872.

Élisabeth de Poly et le style de robes invraisemblables que portaient les femmes de ce temps. Photo Eugène Disdéri, huit boulevard des Italiens

Ce qui m’a attristé par-dessus tout, ça été de ne pouvoir assister à la première représentation que donnait samedi soir madame la comtesse Lionel de Chabrillan50, dans son délicieux hôtel des Nouveautés — Faubourg Saint-Martin (60 !)51.

La princesse Mathilde52, — que Dieu protège ! — se contente de faire jouer sur son théâtre les pièces des jeunes poétaillons qui veulent bien l’honorer de leur confiance.

Supérieure sur ce point à la princesse de la rue de Courcelles, la noble comtesse du faubourg Saint-Martin (60 !) écrit elle-même les ravissants ouvrages qu’elle fait représenter.

Aussi, ses soirées sont-elles très courues.

Celle de samedi restera, paraît-il, éternellement gravée dans la mémoire de nos Saint-Simon modernes. L’empereur Alexandre, qui fut, dit-on, émerveillé du spectacle que Napoléon Ier lui offrit à Erfurth, l’eût été certainement bien davantage, s’il eût pu assister à celui de la comtesse Lionel de Chabrillan.

Tout ce qu’il y a de noble, je ne dirai pas à Paris, mais en France, faisait partie de l’assemblée.

La file des équipages, qui commençait devant la porte de l’hôtel de la comtesse, faubourg Saint-Martin (60 !), n’était pas terminée à la rue Maubuée53.

Dans la salle, des huissiers, — oh ! mais, pas des huissiers comme M. Mottu pourrait le croire ! des huissiers vêtus d’habits de velours noir, la chaîne d’acier au cou, plaçaient les illustres invités.

C’étaient les Galliera, les Pozzo di Borgo, les Talleyrand, les Montmorency, les Cossé-Brissac, etc., etc.

Dans le tourbillon des demandes d’invitation qui lui avaient été adressées, la noble comtesse Lionel avait commis une erreur et donné en double la loge de mesdames de Metternich et de Poilly.

Lorsque ces deux dames arrivèrent, elles trouvèrent leur loge prise par mesdames de Béhague et de Mercy d’Argenteau.

Discussion, cris, pleurs, attaques de nerfs. Les deux occupantes ne voulaient point céder la place.

Il fallut chercher des sels pour faire revenir madame de Poilly.

Madame de Metternich tordait ses bras, puis mordait convulsivement les huissiers, qui semblaient navrés de cet horrible malheur.

Enfin on vint annoncer à ces dames que la comtesse Lionel daignait mettre son avant-scène personnelle à leur disposition.

Il était temps !

Madame de Metternich venait de jeter au vent le dernier lambeau du mouchoir de 10 000 francs dont l’Impératrice lui avait fait don la semaine dernière, à l’occasion de sa fête. Quant à madame de Poilly, situation était plus grave.

Un des vaisseaux de son petit cœur venait de se briser, et elle appelait à grands cris un confesseur, ne voulant mourir, disait-elle, « que dans les bras de la religion. »

Notes

1       Avant la lettre ou avant-lettre se dit des épreuves d’essai d’une estampe réalisée avant l’impression du texte devant l’accompagner, comme le titre ou une légende. Pour cette épreuve, l’imprimeur préférait souvent un papier plus fort et plus blanc, mettant bien en avant les défauts de l’orignal. Une de ces épreuves était envoyée à la censure, accompagnée du texte manuscrit pour approbation. Ce n’est qu’une fois le texte approuvé qu’il était gravé sur la pierre. Ces tirages rares sont très appréciés des bibliophiles.

2       Alexandre Dumas fils (1824-1895) a épousé le 31 décembre 1864, à Neuilly-sur-Seine (92), Nadine (Nadejda) Knorring, princesse Narychkine née à Moscou en 1826 et morte la même année que son mari. Marie-Alexandrine (1860-1907), dite Colette, fille aînée du couple (Nadine Knorring avait déjà une fille d’un précédent mariage) se mariera demain, deux juin avec Maurice Lippmann (1847-1924), directeur de la manufacture d’armes de Saint-Etienne.

3       Maurice Lippmann, nullement tenu d’habiter près de son lieu de travail (et peut-être même pas tenu de diriger son entreprise), habitait 98 avenue de Villiers, à un jet de fleur d’oranger de l’Arc de triomphe. Tout l’arrière ce ces immeubles, depuis la rue de Wagram, dispose de jardins intérieurs.

4       Ernest Meissonier (1815-1891), peintre militaire académique, souvent cité dans ces pages.

5       Henri Lavoix (1820-1892) numismate à la BNF, conservateur en chef du cabinet des médailles de 1890 à sa mort, peu après. Henri Lavoix était aussi critique d’art dans plusieurs journaux sous le pseudonyme de Savigny.

6       Adhémar de Guilloutet (1819-1902), député bonapartiste puis union des droites à sept reprises de 1863 à 1893, maire de sa commune des Landes pendant plus de cinquante ans, conseiller général pendant 38 ans. Sous le second empire, en février 1868, Adhémar de Guilloutet a présenté un amendement sur les délits de presse ainsi rédigé : « Toute allégation malveillante, relative à la vie privée, publiée par la voie de la presse, est punie d’une amende de 500 à 5 000 francs. » Le vote de cet amendement dit « du mur de la vie privée » fit grand bruit, et valut à son auteur un instant de célébrité. (Robert et Cougny, Dictionnaire des parlementaires).

7       Tapin : celui qui tape sur le tambour. Parfois crieur public. La tapineuse se montre.

8       Ou, indifféremment, colback. Couvre-chef militaire d’origine turque, très haut, à poils et orné d’un plumet, porté en France par les hussards du premier empire. On trouve kolback chez Jules Barbey d’Aurevilly dans la nouvelle « À un dîner d’athée » extraite des Diaboliques de 1874 (Pléiade de Jacques Petit, Gallimard 1966, bas de la page 179). Mais l’on trouve, trente ans plus tôt, colback chez Victor Hugo, comme ci-dessous :

Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un intervalle obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinvct et participe du sombre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à
flamme, les sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les lourds shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l'infanterie écarlate d'Angleterre, les soldats...

Victor Hugo, Les Misérables, deuxième partie, livre premier, chapitre V : « Le quid obscurum des batailles », page 329 de la Pléiade de Maurice Allem, Gallimard 1951

9       En juin 1869, suite à la bataille de Magenta, Napoléon III et Victor-Emmanuel II sont passés triomphalement sous l’Arc de triomphe (ou Arc de la paix) de Milan.

10     Cette statue avait d’abord été sculptée avec de la neige vers la fin du siège de Paris en décembre 1870. Alexandre Falguière, alors membre de la Garde nationale, s’est fait aider de ses camarades. Une fois la neige fondue et la paix revenue, Alexandre Falguière ne parviendra plus à recréer cette statue dans un matériau plus durable avec la même spontanéité. La tentative a tout de même été conservée et un exemplaire en bronze se trouve au Musée d’Art du comté de Los Angeles. Un autre essai, en plâtre se trouve dans les réserves du musée d’Orsay. Pour Alexandre Falguière, voir la note 45 de La Vie à Paris du vingt avril 1880.

11     Antoine Richepance (1770-1802), militaire.

12     Fabrice Labrousse (1803-1876), auteur dramatique.

13     Ferdinand Laloue (1794-1850), auteur dramatique et administrateur de théâtre. Ferdinand Laloue a écrit plusieurs drames en collaboration avec Fabrice Labrousse comme — dans le registre qui intéresse ici Jules Claretie — La Ferme de Montmirail (épisodes de 1812 à 1814) ou Le Dernier vœu de l’Empereur, en 1840 et 1841.

14     Friedrich-Ferdinand von Beust (1809-1886) a été secrétaire d’ambassade à Paris en 1838, ministre des Affaires étrangères représentant le Gouvernement de Saxe pendant huit années (de 1858 à 1866) et quelques mois ministre-président d’Autriche (février-décembre 1967). Il est, dans le même temps, ministre des Affaires étrangères d’Autriche jusqu’en 1871. Vieillissant, il se cantonne aux fonctions d’ambassadeur à Paris de 1878 à 1882, date à laquelle il prendra sa retraite.

15     Camillo Benso de Cavour (1810-1861), homme d’état partisan de l’unification italienne.

16     Un impedimentum, des impedimenta. Les impedimenta, dans l’usage premier du mot étaient ces bagages et équipements indispensables au fonctionnement d’une armée en campagne, mais qui gênent sa marche et ses mouvements (TLFi).

17     Voir, néanmoins, Rachel d’après sa correspondance, texte établi par Georges d’Heylli accompagné de quatre portraits gravés à l’eau-forte par Léopold Massard, librairie des Bibliophiles, 338 rue Saint-Honoré, 1882. Pour Rachel chez Jules Claretie, voir La Vie à Paris du 28 janvier 1880.

18     Étienne-Léon de Lamothe-Langon, (sans nom d’auteur), La Jeune Rachel et la vieille Comédie-Française, « au passé, au présent et au futur, anecdotes historiques, galantes et littéraires », Auguste Le Gallois 1838, 220 pages.

19     Rachel aimait à se débarrasser ainsi des importuns lui demandant des billets de faveur. Il s’agit évidemment d’une plaisanterie, la galerie ne comportant pas de loge et offrant les moins bonnes places mais à très bas prix, annoncées à juste titre « à visibilité réduite » au-dessus du 2e balcon, places que quelques-uns des lecteurs de ce site ont dû connaître du temps de leur jeunesse. On retrouve ce billet cité dans Rachel d’après sa correspondance (note 17), page 94. À la page précédente de la même monographie on trouve une requête pour une « toute petite loge, s’il vous plaît, pourvu qu’elle soit de cinq places »

20     Selon le Dictionnaire de l’Académie française de 1835 définit : « Bâton de perroquet, Bâton établi sur un plateau de bois et garni de distance en distance d’échelons sur lesquels cet oiseau monte et descend à sa fantaisie. Il se dit, figurément et familièrement, d’une Petite maison de plusieurs étages dont chacun n’a qu’une chambre. Cette maison est un bâton de perroquet. » L’édition actuelle de ce même dictionnaire abandonne l’expression, jugeant sans doute que les jeunes générations n’ont pas à la connaître. On trouve cette expression dans le roman de Balzac Splendeurs et misères des courtisanes, dont l’écriture s’est étalée sur plusieurs années entre 1838 et 1847.

La fille brisée par un mot au bal de l'Opéra demeurait, depuis un mois ou deux, rue de Langlade, dans une maison d'ignoble apparenceb. Accolée au mur d'une immense maison, cette congtruaion, mal plâtrée, sans profondeur et d'une hauteur prodigieuse, tire son jour de la rue et ressemble assez à un bâton de perroquet. Un appartement de deux pièces s'y trouve à chaque étage. Cette maison e§t desservie par un escalier mince, plaqué contre la muraille et singulièrement éclairé par des châssis qui dessinent extérieurement la rampe, et où chaque palier e§t indiqué par un plomb, l'une des plus horribles particularités de Paris. La boutique et l'entresol

Balzac, Œuvres complètes volume VI, premier chapitre : « Comment aiment les filles », Pléiade de Pierre-Georges Castex, Gallimard 1977, page 448. L’amateur peut observer combien, dans cette édition, les lignes sont serrées, comme entre les deux premières lignes, entre « Opéra » et « Langlade » ou les deux dernières, au point que le haut du P de Paris est mangé par le p de par.

21     Selon Georges d’Heylli (note 17), ce critique dramatique serait Jules Lecomte (1810-1864), aussi romancier et auteur dramatique. Voici cette lettre entière : « J’ai regretté d’être juste sortie quand vous veniez. J’avais à vous prier d’un petit rien du tout. De ne plus dire : Bâton de perroquet en parlant de ma maison, parce que je suis bien décidée à m’en défaire un jour, comme trop petite, et alors le proverbe resterait et lui nuirait. Vous savez comme on adapte facilement les mots, les phrases aux gens connus. À propos, si vous voulez venir dimanche mettre avec moi le bec dans l’auge, il y aura autre chose que du chènevis. Si vous venez, il n’est pas dit que je ne vous donnerai pas un perroquet ; si vous ne venez pas, vous risquez plutôt le bâton. / Votre amie. »

22     Ouvrage cité, page 83. La lettre étant datée de « mars 1851 », il y a quelque part une erreur de date. Jean-Toussaint Merle (1789-1852), centralien, second mari de Marie Dorval, auteur et critique dramatique, directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin de 1822 à 1826. Pour Marie Dorval, lire la chronique du huit avril 1880.

23     L’Irlandais Thomas Moore est mort le 25 février 1852, deux jours avant Jean-Toussaint Merle.

24     Jean-Baptiste Robert Auget de Montyon (1733-1820), Conseiller d’État en 1875, économiste et philanthrope. Jean-Baptiste de Montyon est encore connu de nos jours grâce au prix de vertu décerné par l’Académie française. Un somme importante avait été réservée afin de la distribuer annuellement « aux auteurs français d’ouvrages les plus utiles aux mœurs, et recommandables par un caractère d’élévation et d’utilité morales ». Malheureusement, comme tous ces prix, comme le Goncourt, la somme considérable est au fil des ans devenue dérisoire et a entraîné un regroupement de plusieurs prix en un seul, toujours attribué annuellement de nos jours. Le testament de Jean-Baptiste de Montyon imposait que soit prononcé en séance publique annuelle un discours sur la vertu, toujours en vigueur.

25     Marie Capelle (1816-1852), issue d’un milieu aisé, a épousé en 1839 le peu brillant Charles Pouch-Lafarge (1811-1840), au bord de la faillite et surtout intéressé par la dot. La mésalliance saute aux yeux de l’épousée en arrivant chez son mari en Corrèze, découvrant le « château » de son mari, en fait un vaste taudis. Le sordide s’installe et Marie empoisonne son époux, qui meurt, à l’âge de 29 ans. Le procès sera long et compliqué, faisant les délices de la presse. Marie Lafarge est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et envoyée au bagne de Toulon, qu’a bien connu Jean Valjean, avant d’être transférée à Montpellier. Elle sera graciée par Louis-Napoléon Bonaparte et libérée en juin 1852 avant de mourir en septembre.

26     Les Petites affiches est un journal d’annonces légales fondé au début du XVIIe siècle, qui a bien évidement connu de nombreux bouleversements jusqu’à nos jours. Rachel indique ici que Marie Capelle s’est mariée par l’intermédiaire d’une agence matrimoniale.

27     Sans certitude, Louis Patouillet (1699-1779), jésuite.

28     Peut-être Armand Baschet (1829-1886), journaliste et érudit.

29     Pour l’instant âgé de 36 ans, Édouard Drumont (1844-1917) n’est pas encore l’antidreyfusard que nous connaîtrons. Ce n’est qu’en 1892 qu’il fondera La Libre Parole, journal antisémite d’extrême droite.

30     Papiers inédits du duc de Saint-Simon : Lettres et dépêches sur l’ambassade d’Espagne, tableau de la cour d’Espagne en 1721 — Introduction par Édouard Drumont, Albert Quantin 1880, 411 pages.

31     Constant Coquelin (1841-1909), dit Coquelin aîné (par rapport à son frère Ernest), est l’un des comédiens les plus notoires de son temps. Après son premier prix de comédie au conservatoire en 1860, Constant Coquelin a débuté à la Comédie-Française la même année et en est devenu sociétaire en 1864 pour la quitter en 1886 et y revenir en 1891 comme pensionnaire. En 1895, Constant Coquelin entre au théâtre de la Renaissance, puis prend la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin avec son fils Jean, jusqu’en 1901 où il laisse cette direction à son fils seul. En 1897, il y crée le rôle de Cyrano de Bergerac, ce qui lui assure une gloire éternelle, retentissant encore de nos jours (au moins dans cette note). En 1911, son nom a été donné à une avenue à Paris (en fait une impasse prenant sur le boulevard des Invalides). Constant Coquelin est le fondateur de la maison de retraite des vieux comédiens de Pont-aux-Dames, au sud de Meaux.

Coquelin aîné dans Cyrano au Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 28 décembre 1897 (L’Illustration du huit janvier 1898)

32     L’administrateur général de la Comédie-Française, depuis juillet 1871 est Émile Perrin, qui mourra à la tâche en octobre 1885. Émile Perrin sera remplacé par Jules Claretie… qui mourra à la tâche en décembre 1913.

33     Pour cette pièce, lire la page du 21 avril 1880 dite « Dossier Sarah Bernhardt ».

34     Le Dépit amoureux est une comédie de Molière en cinq actes créée à Béziers en décembre 1656.

Constant Coquelin dans rôle de Gros René du Dépit amoureux en 1876, à côté de Jeanne Samary dans le rôle de Marinette. Dessin de Stop (Comédie-Française)

35     Vraisemblablement Eugène Manuel (1823-1901), normalien, poète et auteur dramatique. On doit à Eugène Manuel au moins deux drames en un acte et en vers joués à la Comédie-Française : Les Ouvriers (janvier 1870) et L’Absent (juin 1873).

36     Paul Ferrier (1843-1920), auteur dramatique et librettiste prolifique.

37     Paul Delair (1842-1894), homme de lettres.

38     Ernest Coquelin (1848-1909), dit Coquelin cadet. Après son premier prix de comédie au Conservatoire en 1907, Ernest Coquelin débute à l’Odéon, puis entre à la Comédie-Française en 1868 pour en démissionner en 1875 et rejoindre le Théâtre des Variétés. En 1876, il revient à la Comédie-Française, dont il devient sociétaire en 1879. Il finit en 1909, interné dans une maison de santé.

39     Ernest d’Hervilly (1839-1911), journaliste, poète, romancier et auteur dramatique.

40     Charles Cros (1842-1888), inventeur et poète, surtout connu de nos jours pour son recueil Le Coffret de santal (Alphonse Lemerre 1873, augmenté chez Tresse en 1879) : « Une salle avec du feu, des bougies, / Des soupers toujours servis, des guitares, / Des fleurets, des fleurs, tous les tabacs rares, / Où l’on causerait pourtant sans orgies. // Au printemps lilas, roses et muguets, / En été jasmins, œillets et tilleuls / Rempliraient la nuit du grand parc où, seuls / Parfois, les rêveurs fuiraient les bruits gais. // Les hommes seraient tous de bonne race, / Dompteurs familiers des Muses hautaines, / Et les femmes, sans cancans et sans haines, / Illumineraient les soirs de leur grâce. // Et l’on songerait, parmi ces parfums / De bras, d’éventails, de fleurs, de peignoirs, / De fins cheveux blonds, de lourds cheveux noirs, / Aux pays lointains, aux siècles défunts. »

41     Pierre Levassor (1808-1870), comédien au Palais-Royal et chanteur populaire.

42     Paul Ferrier (note 36), Tabarin, comédie en deux actes en vers créée à la Comédie- Française le quinze juin 1874. Coquelin aîné tenait le rôle-titre et Coquelin cadet celui de Nicaise Fripesauce (avec un seul p). Le texte de la pièce a été publié chez Michel Lévy daté de l’année suivante.

43     Alix Séon (1833-1914) a épousé en 1849 Alexis Pasquier et a pris à la scène le nom de Madame Pasca. À la fin de la guerre elle s’est réfugiée à Saint-Pétersbourg, peut-être au théâtre Michel, et n’est reparue qu’au début de cette année 1880 sur les planches du théâtre du Gymnase. À la fin de cette année, Guy de Maupassant écrira pour elle près de deux colonnes et demie, comme un conte, en une du Gaulois du 19 décembre.

44     Anne Élisabeth du Hallay-Coetquen (1831-1905), a épousé en 1860 Georges de Poilly (1821-1862, à 41 ans). Le couple a laissé peu de traces dans la littérature historique. On ne trouve de mention de cette brave Anne de Poilly que dans le Tout Paris du spirituel Victor Koning, publié chez Édouard Dentu en 1872 dont un court fragment est reproduit en annexe I, infra.

45     Hôtel de Chimay, 17 quai Malaquais, appartenant depuis 1852 à Joseph de Riquet de Caraman-Chimay (1808-1886), sera attribué dans trois ans à l’école nationale supérieure des Beaux-Arts.

46     Pour l’expression danser sur un volcan, voir la note neuf de La Vie à Paris du treize janvier 1880.

47     Jeanne Seillière (1839-1905), descendante d’une longue lignée de banquiers a épousé en 1854 Charles Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan (1832-1910). Ces bals se tenaient à l’hôtel du 57 rue Saint-Dominique, de nos jours ambassade de Pologne.

48     Allusion à l’opéra-comique en trois actes La Fille de Madame Angot, de Clairville, Paul Siraudin et Victor Koning (le Victor Koning de la note 44) sur une musique de Charles Lecocq. Après une création mondiale à Bruxelles en 1872, cet opéra-comique a été créé à Paris en février 1873 aux Folies-Dramatiques du boulevard du Temple. C’est de cet opéra que vient ce refrain entraînant que les Français ont chanté à l’été 2024 : « C’était pas la peine, / C’était pas la peine, / Non pas la peine, assurément / De changer de gouvernement. »

49     Ernest Bertin (1833-1901), historien et homme de lettres, a obtenu le prix Marcelin Guérin pour son ouvrage : Les Mariages dans l’ancienne société française, Hachette 1879, 627 pages.

50     Très jeune prostituée, Céleste Vénard (1824-1909) s’élève rapidement dans le métier jusqu’au statut de courtisane et finit par épouser en 1854 le très impécunieux Lionel Paul Josselin Guigues de Moreton, conte de Chabrillan (1818-1858, mort à Melbourne à l’âge de quarante ans). Ruiné et devant peut-être de l’argent partout, Lionel parvient à se faire nommer consul de France à Melbourne. À sa mort, Céleste se trouvait en France où elle s’est livrée à diverses activités dans le monde du théâtre.

51     Ce point d’exclamation indique une adresse bien peu conventionnelle, fort éloignée des lieux prisés de la noblesse de l’époque, très au nord et pour tout dire bien trop proche de la gare et de ses nuisances. C’est encore vrai aujourd’hui. Le numéro soixante de la rue du Faubourg Saint-Martin, qui n’existe pas de nos jours, était à l’époque l’une des nombreuses adresses du théâtre des Nouveautés qui a brûlé un nombre incalculable de fois et déménagé davantage encore. Céleste de Chabrillan en a été directrice de novembre 1868 à avril 1869, ce qui permet de dater le récit de Victor Koning.

52     Mathilde Bonaparte (1820-1904), fille de Jérôme Bonaparte. Après un mariage raté, Mathilde s’est installée au palais de l’Élysée auprès de son cousin Louis-Napoléon Bonaparte où elle a fait office de maîtresse de maison.

53     Cette rue disparue se trouvait à peu près au niveau du centre Beaubourg. La distance de cette file des équipages — qui il est vrai, entre chevaux et voitures, prenait une très grande place — semble un peu excessive.