La vente Gil Pérès

La vente Gil PérèsThéophile FerréNotes

Chronique parue dans Le Temps du cinq juin 1880 (page deux, première colonne) et mise en ligne le 24 mars 2025. Temps de lecture : neuf minutes.

La vente Gil Pérès

Depuis hier a commencé, à l’Hôtel Drouot, la vente des tableaux, des dessins, du mobilier et des livres qui ont appartenu au pauvre Gil Pérès1. Quel post-scriptum lugubre à tant d’existences parisiennes que cette affiche du commissaire-priseur ! Tout finit par l’Hôtel des Ventes ! C’est la fosse commune des collections et des souvenirs.

Gil Perès dans le rôle de Romanèche du Homard, vaudeville d’Edmond Gondinet2. Dessin de Lhéritier3

Vente d’objets ayant appartenu à M. Gil Pérès, ancien artiste du théâtre du Palais-Royal, dit l’affiche. Ancien ! J’attendais l’ex, le terrible ex qui est plus tragique encore. Gil Pérès vit toujours, et jamais on ne le reverra sur ces planches qu’il brûlait avec une verve si drôle, d’un comique bizarre, bien parisien et à la fois bien anglais. Une maladie épouvantable s’est abattue sur le pauvre homme, et maintenant, dans une chambre du docteur Luys4, Gil Pérès n’est plus qu’un esprit perdu qui chaque jour s’affaisse davantage. Il ne reconnait plus personne. Il vit là, d’une existence quasi végétative, entouré de domestiques nombreux et qui coûtent cher, et c’est pour les payer qu’on vend tout ce qui a appartenu à l’ancien artiste.

Elle est assez commune cette fin sinistre, surtout chez les acteurs comiques. Il semble que la Destinée se venge sur ceux qui avaient pris le parti de s’en moquer. Un autre bouffon bien amusant, Lassagne5, qui jouait aux Variétés les tourlourous drolatiques, est mort fou. Kopp6, qui lui succéda, ne fut-il point frappé, lui aussi, d’aliénation mentale ? Cette dépense de rire, faite chaque soir, détraque sans doute le système nerveux et change la gaieté en névrose.

Ce Gil Pérès, étourdissant de verve sur le théâtre avec sa démarche saccadée, ses sons de voix tour à tour gutturaux et aigus, cette façon qu’il avait de regarder le public en face, froidement, après quelque épique plaisanterie, était, dans la vie courante, un esprit très fin, pénétrant, aimant à faire des plaisanteries de pince-sans-rire à la Henri Monnier7, mais ne détestant point une causerie de lettré. Il adorait les tableaux et les livres. On vendait hier ses Bonvin8, ses Corot9, ses Daubigny10, ses Charles Jacque11, dont la dimension n’était point des plus considérables, mais qui étaient cependant bien choisis et d’une bonne valeur. Aujourd’hui et demain, ses douze cents volumes, fort bien reliés pour la plupart, la Bibliothèque elzévirienne12, les Émaux de Petitot13, les éditions de Lemerre et de Perrin (de Lyon14), les volumes, devenus très rares, publiés par Scheuring, la Troupe de Molière15, la Troupe de Talma16, la Troupe de Voltaire17 (qu’on ne rencontre plus que rarement), son Musset, son Hugo, son Molière, avec les figures de Moreau le jeune, tout cela sera dispersé avec les faïences de Delft, les plats d’Urbino, les faïences de Rouen, de Nevers ou de Chypre, les statuettes de P.-J. Mène18, les bahuts et les coffres en bois sculpté, que le pauvre garçon avait réunis.

Il aimait son chez soi, ornait volontiers son home. Il y avait, dans sa cave, des bordeaux et des bourgognes, du rancio19 et du vino-tinto20, qu’on mettra aussi aux enchères, avec le reste. Autour de sa table bien servie, Gil Pérès se plaisait à recevoir des amis. Durant toute une partie du siège de Paris, il donna une hospitalité fréquente à un petit homme noir, fébrile, éloquent, qui parlait beaucoup alors dans les réunions publiques. C’était Th. Ferré21.

Théophile Ferré

Lorsque le 18 mars22 arriva, Ferré sonna, un matin, à la porte de Gil Pérès :
— Je viens vous annoncer une nouvelle, dit-il.
— Laquelle ?
— Nous sommes au pouvoir. Si vous voulez, il ne tient qu’à vous de vous lancer dans le mouvement. Qu’est-ce que vous voulez être ?
— Moi ? fit Gil Pérès, mais rien du tout.
— Cela ne vous tente donc pas, de gouverner la France ? demanda Ferré avec une fièvre ardente.

Gil Pérès allait lui dire qu’étant comédien, ce qu’il ambitionnait avant tout, c’était de jouer la comédie. Labiche, Halévy, Meilhac23 avaient bien encore quelque bon rôle à lui confier.

— Je sais ce que c’est, interrompit Ferré, vous avez peur d’être ridicule. Ridicule parce que vous êtes petit ? Eh bien ! moi, je suis petit aussi et cependant, demain, je commanderai aux autres !…

Portrait de Gil Pérès par le studio Mayer Frères et Pierson, trois boulevard des Capucines (musée Carnavalet)

Gil Pérès n’avait jamais oublié le ton exalté dont ces mots avaient été dits. Il lui arriva, d’ailleurs, peu après, une aventure à la fois burlesque et dramatique. Devant la mairie de la rue Drouot24, le comédien, avec sa longue redingote qui d’ordinaire lui battait les talons et son menton bleu, rasé de frais, fut pris pour un prêtre. Il discutait, avec des fédérés, dans un groupe, lorsqu’un garde national dit à un de ses compagnons :

— Tais-toi donc ! Tu ne vois donc pas que c’est un curé ?

Un curé ! Gil Pérès essaya de rire, trouvant la méprise plaisante.

Les autres se fâchèrent. On enfonça le chapeau de Gil Pérès sur ses épaules, et, le rouant de coups, on le traîna sur le boulevard en lui criant que les curés n’étaient point là pour moucharder. Gil Pérès demeura un mois au lit des suites de l’aventure.

Il contait cela avec beaucoup de verve. Jadis, au Gymnase, son besoin de fantaisie et de facéties avait rendu souvent Montigny bien malheureux. Gil Pérès, ou Pérès comme l’appelaient ses camarades (en réalité il se nomme Jolin ou Jaulin) jouait alors de petits rôles, des personnages de domestiques. Il trouvait moyen de les rendre inoubliables et voici comment. Avait-il dans un même acte, par exemple, à porter deux lettres ou à faire deux annonces, la première fois il arrivait avec une perruque blanche, la seconde avec une perruque blonde, et si l’acteur en scène, Bressant25 ou Lesueur26, s’en étonnait :

— Ne faites pas attention, disait froidement Pérès. C’est mon père qui est venu tout à l’heure !

Ou bien pendant une soirée dans le monde, ayant à passer un plateau chargé de sorbets, il le déposait sur une table et gravement allait voler un mouchoir dans poche d’un invité. L’épisode de ce domestique qui faisait le mouchoir et n’était nullement arrêté ou chassé, au dénouement, intriguait fort les spectateurs.

Quelqu’un entendit, un soir, ce bout de dialogue, au sortir d’une pièce où Gil Pérès s’était ainsi diverti :

— C’est joli, cette comédie-là, mais à quoi sert le vol du mouchoir par le domestique ? Cela ne tient pas à la pièce.
— Pas du tout. Et c’est immoral. Ça manque de gendarmes !

Ce fut à la suite de ces humoristiques escapades que Gil Pérès alla jouer, à la Porte-Saint-Martin, un drame de Léon Gozlan, Pied-de-Fer27, qui obtint un succès énorme. Tisserant28 en créa le principal rôle, un rôle de forçat. Gil Pérès représentait justement le complice de cet espèce de Vautrin, le Bertrand de ce Macaire, et ceux qui l’ont vu avec sa tête piriforme de pilier de bagne ne l’ont jamais oublié.

Portrait de Gil Pérès (et sa tête « piriforme » : en forme de poire) par Carjat

Pauvre divertissant personnage ! Ce n’était point le drame pourtant qui devait faire sa réputation, c’était la comédie, depuis le comique le plus fin jusqu’à la parodie la plus excentrique. Qu’il était amusant, ce Gil Pérès, avec la longue lévite29 traînante du cuistre de collège dans les Mémoires de Mimi Bamboche30 ! Qu’il était étourdissant dans la Vie parisienne31, dans le Myosotis32, dans le Brésilien33 ! Qu’il était gai, qu’il était étrange, toujours distingué jusqu’en ses extravagances ! Je le revois encore en facteur rural, en sire de Purécrécy, avec sa veste rouge de chasse et son cor enguirlandant son torse maigre.

— Quel insensé ! se disait-on en l’écoutant. C’est de la folie !

Ce n’était pas de la folie ; mais la folie était là, toute prête à détraquer ce tempérament déjà déséquilibré, et de ce bouffon parisien, de ce gai boulevardier qui s’amusait si fort à rire, du temps de Lambert Thiboust et des débuts de Mlle Schneider, il ne reste qu’un malheureux dément dont le marteau du commissaire-priseur disperse, depuis hier, les toiles, les bronzes, les porcelaines, les miniatures, les bijoux, le bibelot rencontré par hasard, le livre rapporté de voyage, tout ce qui fut la vie et la joie de l’ancien artiste du Palais-Royal.

Ah ! la triste chose parfois qu’une vente à l’Hôtel Drouot, et il y a comme du ci-gît et de la lettre de faire part dans ces catalogues qui sont comme les testaments des vaincus, des tombés, des oubliés, des anciens amuseurs de ce Paris qui n’aime que les amuseurs nouveaux.

Notes

1       Gil Pérès (Charles-Jules Jolin, 1822-29 janvier 1882), comédien, a surtout joué au Palais-Royal à partir de 1854, ce qui lui allait bien, et dans un répertoire complètement oublié de nos jours, ce que personne ne regrette. On a pu le voir à ses débuts au Gymnase, à la Gaîté, au Vaudeville et à la Porte-Saint-Martin.

2       Edmond Gondinet (1828-1888), librettiste et auteur dramatique. Le Homard, vaudeville en un acte créé au théâtre du Palais-Royal en avril 1874.

3       Lhéritier (Marie Romain Thomas, 1807-1885), comédien et dessinateur.

4       Jules Bernard Luys (1828-1897) neurologue et aliéniste, directeur de la maison de santé Esquirol de Saint-Maurice, davantage connue sous le nom d’Asile de Charenton.

5       Alphonse Lassagne (1819-1863), comédien au répertoire proche de celui de Gil Pérès, a commencé aux Folies dramatiques en 1849 avant de rejoindre le théâtre des Variétés en 1861.

6       Jean-Laurent Kopp (1812-1872) comédien et chanteur, mort d’un coup d’épée.

7       Henry Bonaventure Monnier (1799-1877), caricaturiste, auteur dramatique et comédien. Une rue, parallèle à la rue des Martyrs, porte son nom. En avril 1906 Paul Léautaud qualifiera Henry Monnier de « peintre des philistins et des épiciers. »

8       François Bonvin (1817-1887), peintre et graveur disposant lui aussi d’une rue à Paris, calme et sans charme.

9       Le Catalogue raisonné et illustré des œuvres de Corot d’Alfred Robot de 1905 nous apprend, page 226, que Saules et peupliers (numéro 1951) toile de 34 x 21 cm a été vendue le trois juin 1880 pour 1 300 francs et qu’elle entrera dans la collection du docteur Seymour en 1888 et dans celle d’Humphrey Roberts de Londres en 1891.

10     Pour Daubigny, voir la note dix de La Vie à Paris du 29 mai 1880.

11     Charles Jacque (1813-1894), peintre et graveur, essentiellement de la paysannerie.

12     Durant la seconde partie du XIXe siècle, la collection de la Bibliothèque elzevirienne de Pierre Jannet (1820-1870) a réuni un ensemble original de 185 volumes. Textes rares, curieux, oubliés, parfois inédits, mais d’un grand intérêt, allant du Moyen-âge au XVIIe siècle. Originaux souvent très altérés et restitués dans leur forme initiale, dans une présentation de qualité réunissant de nombreux inédits et offrant les commentaires érudits. Ce nom provient à l’évidence de la famille de typographes et imprimeurs belges Elzevier, particulièrement active au XVIIe siècle, qui a donné son nom à l’élégante famille de caractères Elzévir à qui appartiennent les Garamond, les Caslon ou encore le plus récent Baskerville, choisi pour les pages de claretie.fr.

13     Il y a deux Jean Petitot peintres sur émail. Le premier (1607-1681), citoyen suisse, et son fils (1653-1702), citoyen français. Il existe une monographie en deux volumes d’Henri-Léonard Bordier, (1817-1888) : Les émaux de Petitot du Musée impérial du Louvre : portraits de personnages historiques et de femmes célèbres du siècle de Louis XIV, paru en 1862 et 1864 chez Blaisot. Il s’agit du père, dont un portrait gravé ouvre l’ouvrage, suivi d’un portrait écrit.

Jean Petitot (père), gravé au burin par Louis Ceroni

14     Louis Perrin (1799-1865) s’est installé comme imprimeur dans sa ville natale en 1822 et a gravé et fondu à son usage ses propres caractères.

15     Anonyme : Galerie historique des portraits des comédiens de la troupe de Molière, gravés par Fréderic Désiré Hillemacher (1811-1886) peut-être auteur du texte et des trente-deux planches, chez Nicolas Scheuring, 9, rue Boissac à Lyon, 1869, cent exemplaires.

16     Edmond Denis de Manne (1801-1877), et Charles Menetrier (1811-1888), Galerie historique de la Comédie Française pour servir de complément à la troupe de Talma depuis le commencement du siècle jusqu’à l’année 1853. Quarante-et-une biographies ornées chacune d’un portrait hors-texte à l’eau forte sur Chine, chez Nicolas Scheuring, 1876.

17     Edmond Denis de Manne, Galerie historique des portraits des comédiens de la Troupe de Voltaire, gravés à l’eau-forte, sur des documents authentiques, avec des détails biographiques inédits, recueillis sur chacun d’eux, Nicolas Scheuring, 1861.

18     Pierre-Jules Mêne (ou Mène, 1810-1879), sculpteur animalier que plus personne n’achèterait de nos jours.

19     Vin cuit espagnol.

20     Vin rouge espagnol.

21     Théophile Ferré (1846-1871, fusillé), militant blanquiste pendant la Commune.

22     Le soulèvement du 18 mars 1871, premier des événements de la Commune. Ce jour-là, le gouvernement s’est replié à Versailles en abandonnant Paris aux insurgés.

23     Ces trois auteurs étaient âgés de 56, 37 et 41 ans en 1871.

24     Mairie de l’actuel IXe arrondissement, six rue Drouot.

25     Prosper Bressant (1815-1886), comédien séducteur entré tardivement à la Comédie-Française en 1854, retraité en 1877.

26     François-Louis Lesueur (1819-1876), comme Gil Pérès, est aussi passé par le théâtre du Gymnase, épousant la sœur de son directeur, Montigny.

27     Léon Gozlan (1803-1866), Pied-de-Fer, drame en cinq actes et sept tableaux créé au théâtre de la Porte Saint-Martin, le 25 septembre 1850. Le texte de la pièce est paru chez Michel Lévy la même année.

28     Hippolyte Tisserant (1809-1877), après une triste vie de comédien errant, a été embauché au Gymnase en 1837 puis a terminé sa carrière comme directeur de la scène à l’Odéon. Dans leur Histoire administrative, anecdotique et littéraire du second théâtre français (1818-1853), Paul Porel et Georges Monval écrivent, page 331 : « Hippolyte Tisserant, après avoir chanté le vaudeville au théâtre du Gymnase, créé avec éclat Pied-de-Fer, mélodrame de Léon Gozlan, à la Porte-Saint-Martin, abordait enfin la scène [l’Odéon] où il allait mettre le sceau à sa réputation ; grand, d’une physionomie mobile, d’une autorité incontestable, connaissant les “effets” comme un vieux routier de théâtre qu’il était, cet excellent acteur, remarquable même dans les grands rôles de genre, raisonneurs et maris trompés, tint pendant quinze ans la première place sur notre théâtre. »

29     Lévite : redingote d’homme ample et descendant jusqu’à mi-mollet. Chez la femme, la lévite était une robe longue, simple et ample, portée pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle.

30     Mémoires de Mimi-Bamboche « roman en cinq chapitres », vaudeville d’Eugène Grangé et Lambert-Thiboust créée au théâtre du Palais-Royal au cours de l’été 1860. Gil Pérèz y tenait le rôle de Dufrison. Le texte de la pièce est paru la même année chez Michel Lévy (71 pages).

31     La Vie parisienne, opéra-bouffe en cinq actes d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy sur une musique de Jacques Offenbach créé au théâtre du Palais-Royal à la rentrée 1866 avec Jules Pérès dans le rôle de Bobinet.

32     Le Myosotis, opérette-bouffe en un acte du dessinateur Cham sur une musique de Charles Lecocq créée en mai 1866 au théâtre du Palais-Royal. Cette opérette comprend deux personnages, le violoncelliste Schnitzberg, et l’empailler Corbillon interprétés par Jules Brasseur et Gil Pérès.

Jules Brasseur et Gil Pérès dans Le Myosotis. Dessin de Cham

33     Le Brésilien, comédie en un acte, mêlée de chants de Henri Meilhac et Ludovic Halévy créée au théâtre du Palais-Royal en mai 1863 avec Gil Pérès, Jules Brasseur et Hortense Schneider.