La Rentrée !

Vie à Paris du 22 septembre 1880 mise en ligne le six avril 2026. Temps de lecture : 28 minutes. Ce texte est daté 25 septembre dans le volume Havard. Les éléments du chapeau et donc des intertitres ont été entièrement repris et clarifiés.

La rentrée Frossard améliore LabicheLes fêtes des loges et de Saint-Cloud — L’opérette en plein ventLes droits d’auteurLa statue de ThiersL’agression d’Aurélien SchollLa ModeNotes

La rentrée

On rentre un peu lentement, mais on rentre. Il ne restera plus personne au bord de la mer dans huit jours. La bise et la pluie vont faire clore bientôt portes et volets des villas des environs de Paris. Les théâtres s’ouvrent ou s’entr’ouvrent. Les ministres ont reparu, le président1 est revenu à l’Élysée. C’est la vie qui recommence. Et quelle vie ! La fièvre.

La lettre de M. Guichard2 avait d’ailleurs troublé déjà plus d’un sénateur et d’un député. Quoi donc ! Faudrait-il renoncer déjà aux douceurs de la villégiature ? C’est à peine si l’on sortait de l’accablante série des harangues officielles et des discours de distributions de prix, et l’on se trouve menacé de rentrer en séance ! M. Grévy a quitté le Jura presque en hâte. Va-t-on revoir sitôt les bureaux des commissions et la salle des Pas-Perdus ? Nos représentants demandaient pourtant bien encore à chasser ou à se reposer, tout à leur aise, jusqu’aux derniers jours d’octobre. Mais la politique avant tout.

Frossard améliore Labiche

Le président avait, au surplus, pris des vacances moins longues. Il s’est, d’ailleurs, là-bas, diverti comme il l’a pu : guêtré, le jour, et poursuivant le lièvre ; le soir, écoutant la comédie de société. Car on a joué la comédie à Mont-sous-Vaudray3 et l’on a joué du Labiche. On a appris et interprété la Grammaire4. C’est un petit chef-d’œuvre et qui prouve bien que l’esprit ne change pas, même lorsque changent les gouvernements. Cette Grammaire, en effet, c’est la pièce même, l’amusant vaudeville que jouèrent, il y a fort longtemps, sur le théâtre des Tuileries, le prince impérial et son ami, le jeune Conneau5. Je crois bien me rappeler que le rôle si finement ironique de l’archéologue Poitrinas, qui prend des fragments de pots à eau pour des débris d’amphores romaines, rôle créé par Lhéritier6 au Palais-Royal, était joué, aux Tuileries, par le fils de Napoléon III. Mais le général Frossard7, alors précepteur du prince impérial, avait trouvé bon de compléter la pièce de Labiche. Labiche rendra à la République cette justice qu’elle n’a pas du moins corrigé son texte, comme le fit le général Frossard.

Le général s’était donc mis à rimer des couplets8, — et des couplets satiriques, — où l’on raillait, en passant, les journalistes et où l’on glissait, sur un air nouveau, cette vérité, flatteuse pour César, que le journalisme est la profession des imbéciles.

Le paysan Machu arrivait, au dénouement, et chantait ce couplet qu’un amateur d’autographes nous a montré, écrit comme ceux qui suivent, de la main même du général Frossard8b :

Si je n’travaille plus comme vétérinaire
À soigner les chiens, les vaches, les chevaux,
Pour gagner mon pain, que faut-il donc faire ?
Ma foi, tout pesé, j’pourrais faire des journaux !
Ça me va,
Je sens là
Que j’ai quelque chose ;
Oui déjà
Mon cœur bat
Pour ce métier-là !

Le trait, le piquant, le mordant, le fin du fin, c’est que Machu, dans la pièce de Labiche, ne sait ni lire, ni écrire. Il a donc, on le voit, tout, ce qu’il faut pour être journaliste. Le général Frossard avait bien de l’esprit !

Un autre des personnages de la Grammaire, Jean, le domestique qui casse les assiettes et en fait des antiquités, chantait à son tour le couplet suivant, dont la pointe finale, à propos de Mazas9, dut paraître agréable» évidemment :

On m’accuse de casser d’la vaisselle,
C’est vrai, mais je n’dois pourtant pas en pleurer,
Car je n’ai plus alors à réclamer celle
Qu’au fond du jardin j’ai pris soin d’enterrer.
Pour un plat
On n’peut pas
Me mettre à la porte ;
Pour un plat
On n’peut pas
M’fourrer à Matas

Le prince impérial s’avançait enfin, et Poitrinas, qu’il représentait, chantait ce couplet au public, ce plaudite cives10 d’un aspirant empereur à un empereur alors tout puissant :

Vos jeunes acteurs manquent d’habitude,
Mais pour leurs efforts vous serez indulgents,
De vous plaire ils se sont fait une étude.
Si vous avez ri, nous serons tous contents !
On n’a pas
Toujours là
Un si beau parterre ;
On n’a pas
Toujours là
Maman et papa !

Les fêtes des loges et de Saint-Cloud

Mais bah ! Saint-Cloud n’en est pas moins gai et le Parisien ne se déshabituera jamais de ces deux fêtes pittoresques où semblent, à la saison des feuilles jaunies, se réfugier les dernières joies de l’été : la Fête de Saint-Cloud et la Fête des Loges13.

Chacune de ces frairies14 a d’ailleurs sa physionomie spéciale. La Fête des Loges est plus rurale ; la Fête de Saint-Cloud est plus boulevardière.

On va encore aux Loges en tapissières15, sans façon, à la bonne franquette, et l’on s’assied volontiers sous les tonnelles en plein vent, enguirlandées de lierre. Cuisines improvisées sous les chênes, restaurants sous la feuillée, on prendrait les Loges pour un campement de forestiers en belle humeur. C’est, au contraire, le chemin de fer ou le coupé venant directement de Paris qui amène à Saint-Cloud le public de la fête. Si les Loges rappellent encore les romans de Paul de Kock16, Saint-Cloud rappelle les dessins de Grévin17. Le ton est plus parisien, l’allure est plus friponne. On va aux Loges comme Marie-Antoinette allait au hameau de Trianon, pour jouer une paysannerie avec une fringale de rusticité. On va à Saint-Cloud pour y retrouver Paris, et la grande allée du parc ressemble vaguement à un foyer de bal travesti, en temps de mascarade.

L’opérette en plein vent

Tout change, d’ailleurs, et, jusqu’aux fêtes des environs de Paris, tout prend, peu à peu, une physionomie nouvelle. S’il y a toujours des mirlitons à Saint-Cloud, — au Mirliton traditionnel, dit l’enseigne majestueuse d’une grande boutique en plein vent, — il n’y a plus, par exemple, je l’ai constaté, de saltimbanques. Il y a des entrepreneurs de théâtres, des directeurs de cirques, des établissements de chevaux de bois d’une somptuosité qui déconcerte, des ingénieurs de chemins de fer minuscules ; mais de saltimbanques, de vrais saltimbanques, de ces cabotins de l’art qui menaient, en plein air, la vie libre et pauvre des Tziganes, il n’y en a plus. Les baraques foraines ont maintenant des affiches imprimées, les théâtres faits de toile et de planches donnent, en belles majuscules, la distribution complète des pièces qu’ils jouent. Ils ont des programmes, bon Dieu ! Avant peu ils auront des loueurs de lorgnettes et ils appelleront foyer la plate-forme où ils débitaient autrefois leurs parades.

Plus de parades ! Presque plus de ces boniments gros de promesses que l’on a peut-être ailleurs remplacés avec avantage par les affiches électorales ! On prend ses billets au contrôle, on peut même, s’il vous plaît, louer sa place d’avance ; et, m’étant présenté hier à la porte d’un Cirque d’où sortaient des accords de trompette et des claquements de fouet, cette réponse m’a été faite :

— On n’entre pas, monsieur ! C’est l’heure de la répétition !

L’heure de la répétition ! Peut-être reçoivent-elles aussi un bulletin, comme les comédiennes en renom, ces danseuses de corde aux joues hâlées et ces maigres écuyères qui passent bravement dans les cercles en papier ! Où va le monde ?

Les théâtres forains poussent même le désir de rajeunissement jusqu’à abandonner pour l’opérette, toujours souveraine, le vieux mélodrame détrôné. Signes des temps, n’en doutez pas. Il n’y a plus d’acteurs de drame, même parmi les comédiens de la foire. Ils ne croient plus à leurs rugissements, ils raillent les horreurs qu’ils débitaient jadis, tonitruants et convaincus. Ils sourient à la Tour de Nesle18 : ils appellent le Bossu19 « le vieux jeu ». Ils ont mis au rancart ou cédé aux revendeuses du Temple les souliers à la poulaine de Buridan20, les robes au velours râpé de Marguerite de Bourgogne et le pourpoint troué de Lagardère. Leurs musiciens en costumes, ceux qui s’époumonent à souffler, sur l’estrade, dans des cornets à pistons enroués, ne veulent même plus des feutres gris, à longues plumes insolentes, des compagnons de d’Artagnan, les héroïques Mousquetaires. Ils sont travestis en soldats de l’armée de Sambre-et-Meuse, et les fillettes aux épaules maigres qui étalent leurs corsages de soie, leurs bras osseux et leurs jambes aux maillots trop roses, avec de grands plis bêtes, portent des jupes tricolores.

Quant aux artistes, ils jouent la Fille du Tambour-Major21. Plus de drame ! Le drame est fini ! Vive l’opérette ! L’opérette a tout envahi, jusqu’aux baraques en plein air, et le dernier traitre de mélodrame joue, maintenant, à travers les fêtes publiques, au hasard des ondées et du soleil, les grimes22 de la Timbale d’argent23 ou des Cloches de Corneville24.

Les droits d’auteur

Toutes ces baraques paient d’ailleurs un droit à la Société des auteurs dramatiques. Elles ne payent même pas toujours ces droits d’auteur sans se faire prier. Les comédiens forains voudraient bien avoir le droit de calomnier pour rien les œuvres nouvelles. Les agents de la Société sont plus d’une fois obligés, pour obtenir justice, de s’adresser au maire, et c’est alors qu’ils sont exposés à recevoir des lettres pareilles à celle que leur expédia, certain jour, le maire d’une ville de France qui n’est pas tout à fait une petite ville :

« Messieurs,

« Vous m’avez prié de vouloir bien user de mon autorité pour contraindre à faire, entre les mains de votre représentant, verser un droit d’auteur à des comédiens ambulants qui jouent, ici, quelques pièces du répertoire de votre Société.

« Vous me permettrez de rester neutre en ce débat, ces pauvres comédiens errants ayant besoin de vivre et tout le monde sachant bien que les auteurs parisiens ne font des pièces de théâtre que pour s’amuser et par pur plaisir.

« Agréez, etc. »

Ne sourions pas trop. C’est pourtant un peu de la sorte qu’on nous juge et, dans l’opinion des gens graves, le poète qui chante, l’auteur dramatique qui crée, le romancier qui observe ou qui conte, ne diffèrent pas beaucoup de ces turlupins en voyage et de ces ballerines en jupes aux trois couleurs qui divertissent les badauds, là-bas, sur leurs pauvres tréteaux mouillés.

Qu’ils aient d’ailleurs de beaux jours secs jusqu’à la fin de cette fête, car la pluie, qui, pour nous, est un ennui, une promenade manquée, une visite remise à un autre jour, est, pour ces enfants perdus de l’art, un jour sans pain et un peu plus de misère sur le dos !

La statue de Thiers

Cette pluie, qui attriste tout lorsqu’elle arrive, était, depuis le commencement de cette semaine, la préoccupation et l’inquiétude des habitants de Saint-Germain. Il y en avait bien qui souhaitaient in petto une bonne averse tombant sur la statue de Thiers25 ; mais le plus grand nombre demandait le beau temps. On avait invité des amis. C’était vraiment un jour de fête. Jamais le baromètre n’a été peut-être plus anxieusement interrogé.

On a beaucoup parlé de Thiers, comme de raison. C’est justement ce même temps troublé et douteux qu’il eut à ses funérailles26. Ce jour-là me paraît un peu oublié. On oublie trop vite, décidément. On n’a de mémoire que pour la haine et non point la haine de l’ennemi, par exemple, pour le cuisant souvenir de la défaite, non, la haine intérieure, la haine civile. Et puis décidément les partis politiques ne demandent à ceux qui les servent qu’un moment d’utilité. Les hommes servent les causes, mais ce sont surtout les causes qui se servent des hommes. On devrait se rappeler l’influence énorme dont M. Thiers disposa en faveur des idées aujourd’hui triomphantes.

— Au moment où l’on parlait de faire la monarchie, en septembre 1873, disait, un jour, M. Thiers, les républicains étaient éteints. Ma lettre au maire de Nancy les a rallumés.

Qui se souvient à présent de la Lettre au maire de Nancy27 ?

Je sais bien que M. Thiers faisait volontiers pivoter autour de lui toute l’histoire ; mais il y aurait à recueillir bien des souvenirs et des mots, regrets ou constatations de ce genre, dont il criblait ses causeries du soir ou ses audiences du matin, car, pour M. Thiers, bien différent en cela de Robert Peel28 qui écoutait plus qu’il ne parlait, une audience a toujours été une conférence.

M. Thiers ne se faisait pas illusion d’ailleurs sur la reconnaissance ou l’ingratitude humaine. Dès 1849, il disait à Babaud-Laribière29, qui nous l’a répété avant même la chute de l’empire :

— La France est bien malade. Je ne sais trop ce qui va arriver ; mais, quoi qu’il arrive, à cause de mon expérience des affaires et de ma situation devant l’Europe, je serai, à un moment donné — quand ? je l’ignore, — le médecin qui la soignera !

Puis, s’interrompant, il ajoutait, se dandinant et souriant en hochant la tête :

— Mais vous savez ce qu’on fait au médecin quand on est guéri ! On ne lui rend pas de visite et l’on trouve que les siennes sont beaucoup trop chères ! Voilà !

Et il se mettait à rire.

Je vois que, sur les faces du piédestal de la statue sculptée par Mercié30, on a, en énumérant tous les titres de M. Thiers, oublié un de ceux qui lui étaient peut-être les plus chers : journaliste, car le rédacteur du National31 a fait, ce me semble, beaucoup pour la gloire de l’orateur32 et de l’historien.

Bandeau du premier numéro du National, paru le dimanche trois janvier 1830

Le National ! Mais c’est le premier acte de la vie de Thiers, et l’acte décisif, celui où le personnage pose son caractère et donne sa note hardiment, avec la netteté d’allure qu’on a lorsque le sang jeune court dans les veines. C’est la première lutte, le premier coup de feu, l’entrée en bataille. C’est Armand Carrel33 et M. Mignet34 se jetant dans la mêlée, coude à coude, aux premières heures de 1830, et devant la statue du vieil ami de ses vingt ans, M. Mignet, toujours debout, beau, d’une majesté à peine penchée sous le poids de ses quatre-vingt-quatre ans, est venu comme pour rappeler ce beau et bon temps des heures de début, où les deux Provençaux s’en allaient causer de leurs espérances chez cet autre grand Provençal, Alphonse Rabbe35.

Sévère historien dans la tombe endormi.

Auguste Mignet (photographe et dates inconnues)

Destinée touchante que celle de ces deux hommes, M. Thiers et M. Mignet, qui, depuis 1818, date de leur rencontre sur le Cours d’Aix où ils firent ensemble leur droit, où ensemble ils furent reçus avocats, jusqu’à 1877 — près de soixante années ! — ne se sont jamais quittés, ont constamment marché côte à côte, sans un nuage sur leur amitié, dans une rivalité d’écrivains traitant le même sujet ; ces deux historiens de la Révolution française remportant, en 1820, l’un, Thiers36, les palmes de l’Académie d’Aix ; l’autre, Mignet, le prix de l’Académie de Nîmes pour un Éloge de Charles VII, qui faisait déjà pressentir ses Éloges de Jouffroy, de Schelling, de Lakanal, comparables à des bustes de marbre.

M. Mignet n’eût pas été étonné de rencontrer ce titre de « journaliste » au bas de la statue de Thiers, lui qui signa la fameuse protestation des journalistes37 avec son ami. Il lui rappelait souvent ce temps-là, cette heure de journalisme militant, dans leurs causeries fraternelles, place Saint-Georges, Mignet habitant tout près de son camarade d’Aix, à qui tant de fois il servit de conseiller et, une fois, de témoin38.

Ils se disaient souvent bonjour et bonsoir en patois provençal, d’un bout du salon à l’autre.

— Tu t’en vas, François ?
— Ô bé ! m’en vaï !

Parfois, avec passion, avec émotion, M. Mignet, sa belle tête s’illuminant sur les cravates bleues à pois blancs qu’il porte très coquettement, récitait du Béranger, la chanson Maudit printemps39 ! qu’il préfère aux autres. C’est toute sa jeunesse et il y est fidèle. Fidèle au printemps et à la liberté comme aux souvenirs d’Adolphe Thiers et du National.

Chateaubriand, comparaissant un jour devant un tribunal, comme on lui demandait sa profession, il répondit, lui qui avait été ambassadeur, pair de France, et qui était académicien :

Ma profession ? Journaliste.

L’agression d’Aurélien Scholl

Ce n’est point là une profession dont on doive rougir, en dépit des couplets du Machu40 de MM. Labiche et Frossard, et un titre à passer sous silence, quoique, paraît-il, les journalistes soient purement et simplement bons à être traités par les gens du monde comme drôles avec qui l’on procède à coups de poing. Un érudit, M. Fournel, a écrit tout un livre sur le Rôle des coups de bâton dans la littérature41. On bâtonnait volontiers jadis les gens de lettres, et le chevalier de Rohan42 ne donnait pas raison à Voltaire qu’il avait fait assommer. Un gazetier, canaille, sotte espèce, comme dit La Fontaine43.

Je croyais vraiment et naïvement que les mœurs nouvelles avaient changé tout cela et je ne m’imaginais point que nous trouvions stupidement brutal le revolver du Yankee pour en arriver à la bouteille de champagne du gentleman. Cette bouteille de champagne devenant une réplique à un article, le coup de poing ripostant au coup de plume, semble inaugurer une nouvelle méthode de polémique qui tiendra à la fois du revolver de l’américanisme et du pugilat de l’Assommoir. On n’ira plus s’asseoir à une table de restaurant à la mode qu’en emportant un pistolet dans sa poche, absolument comme s’il s’agissait d’aller en curieux visiter les carrières d’Amérique.

Jusqu’ici ces scènes de high life se déroulaient surtout de préférence chez les marchands de vins ; encore, au fond du cabaret populaire se criait-on d’habitude : « Viens-y donc ! » avant d’en venir aux mains. L’aristocratie se démocratise.

Les tribunaux jugeront l’agression brutale44 — un des scandales de la semaine — qui a presque mis en danger l’existence d’un écrivain de beaucoup d’esprit45, mordant à l’occasion, bon enfant au demeurant, habitué aux mots et aux demi-mots, poète autrefois, satirique aujourd’hui, et retrouvant encore dans le rire de Gérard de Frontenay46 la mélancolie juvénile de Denise47.

Ce qui me navre dans le redoublement de violence qui semble depuis quelque temps passer des paroles et des écrits dans les actes, c’est que le caractère même du tempérament français semble y disparaître. Ce déluge d’acide sulfurique et ces paraboles que décrivent les bouteilles ne laissent pas que d’être inquiétants. On ne se croirait plus à Paris. Ce sont d’autres mœurs, des mœurs nouvelles. Notre humeur nationale y sombre. Tout cela sent plus ou moins le vitriol et c’est grand dommage. Les flamboiements des fines épées, sous les réverbères, autrefois, étaient moins barbares que ces procédés chimiques appliqués aux relations humaines. L’invention de la poudre a jadis porté un coup mortel à la chevalerie, et pour Don Quichotte, la balle d’un Remington serait plus brutale encore que les ailes d’un moulin à vent. Mais l’acide sulfurique finira par porter atteinte au dernier parfum de chevalerie qui peut se rencontrer encore dans un Paris terriblement naturaliste.

Je connais deux mots, parfaitement éloquents, qui peuvent résumer d’ailleurs la triste affaire dont M. Scholl, qui, j’espère, aura bientôt repris sa plume, a été la victime.

L’écrivain Fiévée48 disait :

— Quand je parle de quelqu’un, je le fais toujours comme si je lui parlais.

Et le général Mollière49, l’ami de Georges Farcy50 et de M. Mignet, posait cet axiome militaire :

— On ne doit jamais toucher un homme qu’avec du fer ou avec du plomb !

Hippolyte Lazerges, Le foyer de l’Odéon, 1869

Jadis, c’était au théâtre que la plupart du temps ces altercations avaient lieu. On s’insultait comme les tenants des tournois combattaient, sous les regards des dames. J’ai vu à l’Odéon ce grand fou de Victor Noir51 tenir tête à un parterre d’étudiants qui voulaient siffler une pièce d’Adolphe Belot52 parce que, Belot était l’ami d’Ernest Baroche53. L’Odéon, dont M. de la Rounat54 vient de reprendre la direction, n’était pas toujours habitué à ces tapages. Son foyer, le plus jeune et le plus bruyant des foyers, n’entendait guère que des discussions littéraires. Qui ne se souvient du tableau du peintre Hippolyte Lazerges55, représentant le foyer de l’Odéon, vers 1866 ou 1867 ? J’aurais aimé à le retrouver soit au foyer du nouvel Odéon56, soit dans un musée, car c’est vraiment là un document historique tout à fait intéressant. Une époque entière y revit. Il y a de la sorte, trois ou quatre tableaux qui nous rendent, avec une singulière vérité, bien des physionomies et des époques disparues. Le beau tableau de Heim représentant la distribution des récompenses d’un Salon de peinture sous Charles X(57), avec Horace Vernet, tout jeune, en culotte courte et en bas de soie, le duc d’Orléans, Mlle Delphine Gay, blonde, et rose et juvénile, et tel autre tableau de Heim (un des peintres excellents de ce siècle), un tableau accroché sous les combles du palais de Versailles, sont de ces documents historiques et littéraires dont je parle. Cette dernière toile a pour titre : Andrieux lisant une comédie au foyer du Théâtre-Français58. Toute l’ancienne école littéraire figure là, avec ses Viennet59 et ses Casimir Bonjour60, et, en face Heim a placé les nouveaux venus de son temps : Émile Deschamps, Scribe, cravaté strictement, l’air grave d’un notaire ; Alexandre Dumas, debout près de la cheminée61, les bras croisés, gai, souriant, heureux dans sa chevelure crépue, et, à côté de lui, droit, vêtu d’un habit noir serré, les mains dans des gants blancs, vu de profil, avec ses yeux levés au ciel et de longs cheveux blonds tombant derrière son visage sans barbe, Victor Hugo, Victor Hugo vivant et saisissant, tel qu’il devait être, tel qu’il a été, saisi par le pinceau de Heim avec une étonnante précision photographique.

Le tableau de M. Lazerges pouvait avoir et aura un jour le même intérêt « documentaire ». Le bon gros fin critique Jules Janin62 y apparaît, entouré de toute cette littérature d’il y a quinze ans, qui l’appelait le maître, et Lazerges l’a représenté assis sur cette banquette de velours, près de la galerie de gauche du foyer, qui était sa place habituelle, et où il causait sans façon et riait de son rire d’épicurien en belle humeur, mais d’épicurien en cravate blanche.

Il fut question, un moment, de l’achat de cette toile par l’État. Le prix débattu avait été accepté, lorsqu’au Ministère des beaux-arts on dit à M. Lazerges :

— Nos conventions subsistent, à une condition pourtant.
— À quelle condition ?
— Vous redonnerez encore à votre tableau quelques coups de pinceau.
— Très volontiers.
— Mais des coups de pinceau qui porteront surtout — et uniquement — sur une figure.
— Quelle figure ?
— Vous avez montré là un personnage qu’il ne nous serait pas agréable de présenter au public d’un musée comme celui du Luxembourg, par exemple. Ce personnage, vous aurez la complaisance de l’effacer ; de le remplacer par un autre, par qui vous voudrez, d’ailleurs. Vous en êtes parfaitement libre.
— Et ce personnage ? demanda Lazerges.
— C’est M. Henri Rochefort63.

Dieu sait si le peintre s’était jamais imaginé qu’il fit œuvre de politique en groupant, dans le foyer de l’Odéon, les renommées théâtrales parisiennes : George Sand et M. Émile Augier64, Dumas fils et Sardou, Banville et Théophile Gautier, Rochefort et Pierre Véron65 ! Il refusa énergiquement d’effacer quoi que ce fût et d’exiler quelqu’un de sa toile. Il eût dit volontiers : « Il y est, il y restera ! »

— Eh ! bien, soit, répondit-on au Ministère. On ne vous achètera point votre tableau66.

On ne l’acheta pas, en effet, et j’ai vu naguère ce Foyer de 1’Odéon, à qui la réouverture de l’Odéon me fait penser, chez un marchand de tableaux de la rue Laffitte. Il court les étalages, il a peut-être déjà passé par les hasards des ventes ; je ne sais à qui il a appartenu, mais M. Lazerges a tenu parole : Rochefort y est toujours.

La mode

Mais comme la mode a fait vieillir les belles comédiennes que le peintre a pourctraicturées là, auprès du pamphlétaire ! La coupe de ces vêtements d’il y a quatorze ans est déjà centenaire. C’est surtout en matière de mode que le temps et les morts vont vite, et le journal l’Art de la mode dont je parlais naguères67 prend, je crois bien, le parti le meilleur : afin de mieux suivre la mode, il la précède. Il a demandé à de Nittis68 un costume de demain, une Parisienne coiffée à la Kitty Bell69 et sanglée à l’anglaise, absolument comme il a prié Grévin de lui dessiner par avance les costumes de l’Arbre de Noël, de petits pantins articulés, de petits lapins blancs battant du tambour : — des jouets pour les grandes personnes. C’est là aussi que je vois qu’en ce mois de septembre la mode féminine, toujours extraordinairement éclectique, veut qu’une voyageuse porte un complet en cachemire indou, de la satinette foulard japonaise, qu’une princesse porte une ombrelle chinoise, qu’une visiteuse se présente, à la grille d’un parc, en costume Louis XIII, ou, sans cérémonie, en habit Louis XVI, et que le chic, ce terrible chic qui fait plus de victimes encore que l’acide sulfurique, jette sur tout cela, au hasard des anachronismes et dans un mélange capricieux et fou, des manches espagnoles en vigogne, des chapeaux hongrois, des éventails en bois de Spa et des mitaines de Saxe. Que l’histoire et la géographie se débattent comme elles peuvent dans cette élégante salade ! Ce qui est certain, c’est que voilà où nous en sommes. L’éclectisme, qui, depuis Victor Cousin70, a vieilli en philosophie, s’est réfugié dans le costume des femmes, et la Parisienne change élégamment la vie mondaine en un défilé de bal travesti. Le mot d’Alphonse Karr71 n’est plus vrai : la femme n’est plus un être qui s’habille, babille, se déshabille, et se rhabille. C’est une pimpante comédienne qui se costume, se recostume, se travestit et se retravestit à ravir. Le bibelot, qui emplit le logement, envahit aussi le vêtement. Il fourmillait dans le home ; il scintille sur la jaquette, la coiffure ou le soulier à fins talons. On ne dit plus une robe, on dit un costume. Rien de plus élégant d’ailleurs et de plus séduisant. Cela donne à toute réunion féminine un air charmant, une saveur et un piquant de bal masqué.

La vie de Paris, dans ce qu’elle a de mondain et de tapageur, me fait l’effet, non pas de ce foyer de l’Odéon, dont je parlais tout à l’heure, mais d’un vaste foyer de l’Opéra, un foyer qui s’étend de la pelouse des Courses à la plage de Trouville et où l’intrigue sans loup de velours et sans domino voltige lestement dans le plein air du jour ou la lumière des becs de gaz du Casino.

M. Pailleron72 a écrit une bien jolie comédie, le Monde où l’on s’amuse. Ce monde où l’on s’amuse, c’est tout le monde et tous les mondes, c’est le demi-monde et le monde entier. On ne songe même guère qu’à s’amuser, en dépit des crises ministérielles ou autres, des canons braqués sur Dulcigno73, de toutes ces petites ou grosses éruptions cutanées qui témoignent d’un certain malaise, et du vitriol qui paraît devenir l’ultima ratio des amours, des amourettes et des femmes qui font parler d’elles.

Quant aux autres, mères, femmes, sœurs, fiancées, aïeules, il est bien convenu qu’elles n’existent pas. La Grèce, notre ancêtre, qui avait élevé un grand nombre de statues à des femmes, ne les avait élevées qu’à des courtisanes. Elle n’avait oublié qu’une race de femmes parmi celles qu’elle honorait : — les femmes honnêtes. Bienheureuses celles-là si, non content de ne point leur dresser des statues, le peuple grec ne leur eût pas jeté au front les pierres d’un piédestal !

Et voilà pourtant où je me laisse entraîner, à propos de chiffons et de mode. Philinte74 me tire par le bras : « C’est, me dit-il, un rôle noir que celui d’Alceste. »

Je l’oubliais. Je vous demande pardon. Merci, Philinte !

Notes

1       Jules Grévy (1807-1891), avocat, a été élu (par le congrès, Sénat et Assemblée nationale) Président de la République le trente janvier 1879.

2       Cette lettre date du six septembre et est évoquée en une du Temps du douze, colonne deux. Victor Guichard (1803-1884), député de l’Yonne, rapporteur du budget des cultes et vice-président de la gauche républicaine a écrit, le six septembre à son collègue président Paul Devès (1837-1889), député de l’Hérault à propos des congrégations religieuses non autorisées. Il semble qu’au cours de l’été le sénateur Charles de Freycinet (1828-1923) ait offert à ces congrégations des concessions qui n’avaient pas été prévues. Victor Guichard demandait à Devès de convoquer immédiatement le bureau de ce groupe parlementaire, ce qui lui a été refusé. L’affaire, semble-t-il, était surtout un coup politique.

3       Mont-sous-Vaudray correspond au « là-bas » indiqué plus haut. Il s’agit de cette minuscule commune (800 habitants en 1800) du Jura, lieu de naissance de Jules Grévy à l’été 1807, et où il mourra en 1891.

4       Eugène Labiche et Alphonse Jolly, La Grammaire, un acte créé au théâtre du Palais-Royal à l’été 1867. L’action représente un candidat à la mairie d’Arpajon ayant des lacunes en grammaire. Il sera élu, ce qui ne surprendra personne, même au XXIe siècle.

5       Henri Conneau (1803-1877), premier médecin du roi, sénateur puis député.

6       Lhéritier (Marie Romain Thomas, 1807-1885), comédien et dessinateur, à qui l’on doit de très nombreux portraits de ses camarades dans leur costume de scène. Lhéritier a été l’un des comédiens ayant eu le plus de longévité au théâtre du Palais-Royal puisqu’il y est demeuré 51 années, après y avoir joué plus de 350 rôles.

7       Charles Frossard (1807-1875).

8       Cette pièce, comme tous les vaudevilles comporte quelques couplets chantés, fort courts. En ajouter quelques-uns, quitte à en supprimer quelques autres, se fait donc aisément.

8b       Trois chansons sont reproduites dans cette Vie à Paris. Il a semblé préférable, afin d’en conserver la disposition des textes, toujours incertaine en html, de les présenter sous forme d’images.

9       Jacques Mazas (1765-1805 à Austerlitz), militaire. Une place à son nom a été créée à Paris par Napoléon Ier, près de la morgue. Une prison a aussi porté ce nom à Paris, de 1850 à 1898, Jules Vallès et Arthur Rimbaud y ont été détenus. Cette « pointe finale » fait allusion à la prison.

10     Dans la Rome antique, Citoyens, applaudissez ! était la demande des comédiens à la fin du spectacle.

11     Bataille de Forbach du six août 1870, lamentablement perdue par Frossard.

12     Cette fête a lieu encore de nos jours tous les ans le sept septembre.

13     La première fête des Loges a eu lieu au milieu du XVIe siècle. Elle se tient de nos jours de la mi-juin au 15 août, à Saint-Germain-en-Laye. Jules Claretie néglige ici la plus ancienne fête de France (du monde ?) dont les origines remontent au premier millénaire.

14     Frairie : « Festivité consacrée au divertissement et à la bonne chère. » (TLFi)

15     Une tapissière est une voiture robuste et sommaire, à l’origine destinée à transporter meubles et tapis, entièrement ouverte, pourvue uniquement d’un toit. Une version pour plusieurs personnes est aménagée avec des bancs.

16     Paul de Kock (1793-1871), romancier, auteur dramatique et librettiste. Les œuvres de Paul de Kock, auteur fécond et populaire, représentent les petites gens avec chaleur et bienveillance. Il est l’auteur du texte Madame Arthur, écrit vers 1850 et qui qui sera mis en musique et chanté par Yvette Guilbert en 1927.

17     Alfred Grévin (1827-1892), sculpteur, caricaturiste, dessinateur et costumier de théâtre, fondateur, dans deux ans, du musée Grévin du boulevard Montmartre.

Alfred Grévin, Deux élégantes descendant un escalier, Musée d’Orsay ».

18     Alexandre Dumas (père) (et Frédéric Gaillardet), La Tour de Nesle, drame en cinq actes créé sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin au printemps 1832. Le texte de la pièce est paru la même année chez Jean-Nicolas Barba. Cette pièce sera reprise au théâtre de la Gaîté au cours de l’hiver 1882-1883.

19     Le Bossu, roman de Paul Féval, est d’abord paru en feuilleton dans Le Siècle au cours de l’été 1857 puis en volume édité par les « Bureaux du Siècle » à la fin de l’année (daté 1858). Le succès a conduit Paul Féval a adapter ce roman pour le théâtre en un drame en cinq actes en se faisant aider par l’auteur dramatique Auguste Anicet-Bourgeois (1806-1871). La création a eu lieu à la rentrée 1862 au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Le texte de la pièce est paru la même année chez Michel Lévy.

20     Le philosophe Jean Buridan (1300-1358) est devenu un personnage de la pièce d’Alexandre Dumas. Les poulaines sont des chaussures portées à la fin du Moyen Âge. Extrêmement pointues, ces chaussures étaient autant prisées des hommes que des femmes et leur longueur était censée être proportionnelle à sa fortune. Certains modèles avaient une pointe relevée, plus commode pour la monte du cheval. La poulaine est de nos jours le symbole de ce temps, comme le chante José-Maria de Heredia dans son joli sonnet Vitrail de son recueil Les Trophées : « Aujourd’hui, les seigneurs auprès des châtelaines, / Avec le lévrier à leurs longues poulaines, / S’allongent aux carreaux de marbre blanc et noir ; // Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe, / Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir / La rose du vitrail toujours épanouie. »

21     Alfred Duru et Henri Chivot, La Fille du tambour-major, opéra-comique en trois actes sur une musique de Jacques Offenbach crée en décembre dernier aux Folies dramatiques de la rue de Bondy.

22     Le grime est un rôle de vieillard ridé et un peu grotesque, oppose au père noble (TLFi).

23     La Timbale d’argent, opéra bouffe en trois actes d’Adolphe Jaime fils et Jules Noriac sur une musique de Léon Vasseur (dont c’est le premier opéra), créé au printemps 1872 au théâtre des Bouffes parisiens de la rue Montsigny avec Anna Judic dans le rôle de Molda.

24     Les Cloches de Corneville, opéra-comique en trois actes, particulièrement célèbre, de Clairville et Charles Gabet sur une musique de Robert Planquette, créé sur le Théâtre des Folies-Dramatiques au printemps 1877.

25     Adolphe Thiers (1797-1877) (à Saint-Germain-en-Laye), avocat, journaliste, et historien, pourrait être qualifié de nos jours de centriste ou d’homme de gauche modérée. Né sous la Révolution française, il avait 33 ans lors de la Révolution de Juillet. Plusieurs fois ministre et deux fois président du Conseil sous Louis-Philippe, il s’est éloigné du pouvoir bien plus rigide de Napoléon III. Les errements politiques suite à la chute inattendue de Napoléon III et l’avènement plus inattendu encore de la IIIe République le conduisent à devenir, au cours de l’été 1871 le premier président de cette république nouvelle. Son virage à droite, face à une Chambre essentiellement royaliste, le fera chuter moins de deux ans plus tard. Il sera remplacé par Mac Mahon, qui ne laissera pas que de bons souvenirs.

26     La cérémonie a eu lieu le deux septembre dernier à Notre-Dame de Lorette, suivi de l’inhumation au Père-Lachaise. Le cortège a été suivi par une foule immense.

27     Lettre du 29 septembre 1873 à Auguste Bernard (1824-1883), maire de Nancy de 1872 à 1880. Voir Alphonse Bertrand, Les Origines de la IIIe République, Perrin 1911, 380 pages.

28     Robert Peel (1788-1850), Premier ministre du Royaume-Uni de 1834 à 1835 puis de 1841 à 1846.

29     Léonide Babaud-Laribière (1819-1873), avocat au barreau de Limoges en 1840, année de naissance de Jules Claretie, à Limoges. LBL a été député de Charente en 1848-1849 et préfet des Pyrénées orientales en 1872-1873.

30     Cette statue a été sculptée par Antonin Mercié (1845-1916) et érigée à Saint-Germain-en-Laye le 19 septembre de cette année 1880. À cette occasion, Auguste Mignet (note 34), Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques (dont Auguste Thiers avait été membre) a prononcé un discours que l’on peut retrouver sur le site de l’Académie française.

Statue de Thiers par Antonin Mercié, inaugurée le 19 septembre 1880 sur la place Thiers, actuelle place Maurice Berteaux à Saint-Germain-en-Laye

31     Le National, quotidien fondé en janvier 1830 par Adolphe Thiers, Armand Carrel (note 33), Auguste Mignet…, opposé à la Seconde Restauration. On se souvient (note 30) qu’auguste Mignet vient de prononcer le discours d’inauguration de la statue, ce qui lui a permis de dire « Je l’ai vu dans tous les temps et dans toutes les positions, jeune et vieux, obscur et célèbre, pauvre et puissant… »

32     Vraisemblablement le mensuel toulousain L’Orateur français, sciences, arts et belles-lettres.

33     Armand Carrel (1800-1836), journaliste et historien est mort en duel contre un autre directeur de journal, Émile de Girardin (1802-1881).

Armand Carrel, par David d’Angers en 1838

34     Auguste Mignet (1796-1884), historien et journaliste, conseiller d’État, directeur des Archives du ministère des Affaires étrangères. Adolphe Thiers et Auguste Mignet se sont rencontrés pendant leurs études à l’université de Marseille.

35     Alphonse Rabbe (1784-1829, à 45 ans), journaliste, historien, proche de Victor Hugo, qui a écrit ce poème des Chants du crépuscule (Pléiade, Œuvres poétiques I, édition de Pierre Albouy, Gallimard 1964, pages 864-865.)

36     Adolphe Thiers, Histoire de la Révolution française, Lecointe et Pougin 1832, dix volumes de 13.5 x 21.5 cm.

37     Charles X vient de suspendre la liberté de la presse par ordonnance. Le Globe écrit : « Le régime légal est donc interrompu : celui de la force est commencé. » Cette protestation de 44 journalistes est parue le 27 juillet 1830, première journée des Trois glorieuses. Sans autorisation (il en fallait une), Le National, Le Temps (celui de Jacques Coste, paru d’octobre 1830 à juin 1842), Le Globe (celui de Pierre Leroux, paru de septembre 1824 à avril 1832), Le Constitutionnel, le Journal de Paris (et d’autres) publièrent un texte signé de 44 journalistes.

Quelques signatures, classées par titre, dans Le Globe du 27 juillet, page trois, parmi lesquelles nous retrouvons celles d’Adolphe Thiers et d’Auguste Mignet

38     Contre Alexandre Bixio après l’élection présidentielle des dix et onze décembre 1848 portant Louis-Napoléon Bonaparte au pouvoir (74 % des voix). Récit de Jules Simon, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques, en séance publique annuelle du huit novembre 1884 : « On raconta aussi que, dans les commencements, M. Thiers avait parlé du prince en termes injurieux. Il fallait, pour des raisons politiques que chacun sent, couper court à ces propos. M. Bixio les répéta devant M. Thiers qui, sur-le-champ, lui donna un démenti. M. Bixio, homme d’honneur et de valeur, voulut se battre. M. Thiers s’y attendait ; il accepta le duel, et le voulut immédiat. On sortit ; on se battit. »

39     Pierre-Jean de Béranger (1780-1857), chansonnier à succès. « Je la voyais de ma fenêtre/ À la sienne tout cet hiver : / Nous nous aimions sans nous connaître ; / Nos baisers se croisaient dans l’air. / Entre ces tilleuls sans feuillage, / Nous regarder comblait nos jours. / Aux arbres tu rends leur ombrage ; / Maudit printemps ! reviendras-tu toujours ? »

40     Dans La Grammaire (note 4), Machut (avec un t) est vétérinaire.

41     Victor Fournel : Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et en particulier dans l’histoire littéraire, Delahays 1858, 264 pages.

42     Guy Auguste de Rohan-Chabot (1683-1760), lieutenant général des armées (en 1734) était mécontent du succès de Voltaire auprès de la comédienne Adrienne Lecouvreur. Un soir de janvier 1726, dans la loge de la comédienne à la Comédie-Française, Rohant-Chabot avança son titre de noblesse pour se faire valoir. Voltaire répondit : « Je commence mon nom où vous finissez le vôtre ». La Révolution n’interviendra cependant que 63 ans plus tard. Nombreux autres récits de cette affaire existent, dont celle donnée par Gilles Perrault dans le premier volume (sur trois) de son Secret du Roi, peut-être un peu long à lire (Fayard 1992, 590 pages).

43     Dans Les Animaux malades de la peste. La Fontaine, œuvres complètes I, dans l’édition Pléiade de Jean-Pierre Collinet, Gallimard 1991, page 250.

44     Aurélien Scholl étant collaborateur du Figaro, c’est ce quotidien qui donne les informations les plus détaillées, sixième colonne de une du 17 septembre 1880.

45     Le Temps, dans son édition du 18 (page deux, colonne six), ne fait que reprendre les informations du Figaro. Ce que l’on peut retenir de cette triste affaire est qu’elle ressemble fort à ces affaires de banlieue où l’on se massacre pour un « mauvais regard ». Le de Dion en question est Jules-Albert de Dion (1856-1946), pionnier de l’industrie automobile et sénateur.

46     Dans Les Boutiques d’esprit paru chez Théodore Olmer l’an dernier (1879), Auguste Lepage indique, dans son chapitre sur L’Événement (pages 99-101), que « M. Scholl signait Gérard de Frontenay. » Dans Les Cafés artistiques et littéraires de Paris qui paraîtra en 1882 chez Martin Boursin, pages 209 et 210, le fait sera confirmé entre deux tirets.

À la terrasse du café Riche ou dans l’intérieur, selon le temps et la saison, on voit Aurélien Scholl, — Gérard de Frontenay de l’Événement — Émile Villemot, du Gil Blas ; Florian Pharaon, du Derby, de la Chasse Illustrée, du Figaro ; Arthur Ranc, la plume la plus virile de la République française ; le voyageur Pertuiset ; presque toute la rédaction de l’Événement dont les bureaux sont à quelques pas ; Albéric Second ; Henri de la Madeleine. Auguste Villemot, l’ancien rédacteur du Figaro mort en 1870, fréquentait le café Riche.

47     Aurélien Scholl, Denise, petit volume de 64 pages paru chez Ledoyen en 1857, à compte d’auteur. Cette historiette bourgeoise un peu hardie pour l’époque lui a valu de paraître devant un magistrat qui le contraint à faire supprimer tous les exemplaires en circulation. Le texte fut réédité six ans plus tard chez Hetzel avec la mention de « 15e édition » puis en en 1878 chez Maurice Dreyfous. Ces informations proviennent du Guide du libraire-antiquaire et du bibliophile paru chez Édouard Rouveyre en 1884-1885, qui ajoute, page 103 : « Petit poème écrit avec cette verve pétillante comme l’étincelle issue du chaud silex de la plantureuse Gascogne [AS est né à Bordeaux]. L’auteur raconte là ses premiers rêves et ses premières déceptions. Éternelle histoire de « l’éternel féminin » rajeunie et relevée par l’élégance de la facture et le charme du vers. // Aurélien Scholl le composa à Bordeaux au fort du Hâ, pendant qu’il purgeait une condamnation à un mois de prison, suite de son premier duel. L’adversaire, il est vrai, touché en pleine poitrine, avait fait trois mois de lit. »

48     Joseph Fiévée (1767-1839), homme de lettres.

49     Jean Mollière (1800-1850).

50     Georges Farcy (1800-1830), journaliste.

51     Victor Noir (Yvan Salmon, 1848-1870), journaliste tué à l’âge de 21 ans et six mois par six coups de revolver par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte, cousin germain de Napoléon III. La raison du meurtre est politique, suite à une animosité extrême. Plusieurs historiens voient dans cette affaire les prémices de la fin du second empire. Le sculpteur Jules Dalou a créé, pour la sépulture de Victor Noir, un gisant en bronze le représentant à sa mort. Le réalisme de cette représentation a entraîné quelques esprits en déshérence à lui attribuer des pouvoirs.

52     Adolphe Belot (1829-1890), auteur dramatique et romancier populaire.

53     Ernest Baroche (1829-1870, mort au combat), député.

54     Charles de La Rounat (Charles Rouvenat, 1818-1884), journaliste et auteur dramatique, a été directeur du théâtre de l’Odéon de 1856 à 1867 puis de 1880 à 1884.

55     Hippolyte Lazerges (1817-1887), peintre orientaliste.

56     Le théâtre de l’Odéon a été détruit par un incendie au printemps 1818 et reconstruit aussitôt, la nouvelle salle étant inaugurée à la rentrée de 1819. Il reste qu’on voit mal Jules Claretie, né en 1840, rencontrer qui que ce soit dans l’ancienne salle.

57     François-Joseph Heim (1787-1865) : Charles X distribuant des récompenses aux artistes exposants du salon de 1824 au Louvre, le 15 Janvier 1825, grande toile de deux mètres cinquante peinte en 1827, actuellement visible au Louvre.

58     François-Joseph Heim, Andrieux faisant une lecture dans le foyer de la Comédie-Française, toile de deux mètres vingt. François-Guillaume Andrieux (1759-1833), poète et auteur dramatique. La base Joconde du ministère de la Culture indique la présence (ordre alphabétique) de René de Châteaubriand, Casimir Delavigne Alexandre Dumas, Victor Hugo, Eugène Scribe, Alfred de Vigny… indépendamment des autres personnages indiqués par Jules Claretie.

59     Jean Pons Viennet (1777-1868), poète et auteur dramatique, a été élu à l’Académie française en novembre 1830.

60     Casimir Bonjour (1793-1856), auteur dramatique moral et bibliothécaire.

61     Sur la reproduction donnée sous la note 58, la cheminée n’est pas visible. Il suffit de savoir que les cheminées étaient toujours dans les murs face aux fenêtres. Victor Hugo et Eugène Scribe sont les 4e et 5e personnages à partir de la gauche.

62     Jules Janin (1804-1874), romancier et critique dramatique, notamment au Journal des débats, où il est demeuré quarante ans. Jules Janin a été élu à l’Académie française en avril 1870 au fauteuil de Sainte-Beuve. Camille Doucet a reçu Jules Janin à l’Académie française le neuf novembre 1871.

63     Henri Rochefort (Henri de Rochefort-Luçay, 1831-1913), journaliste polémiste, auteur dramatique, romancier populaire, député d’extrême gauche de la Seine aux opinions ambiguës. En 1873, déporté à Nouméa, Henri Rochefort parvient à s’évader l’année suivante. Une loi d’amnistie a été votée en juillet dernier.

64     Émile Augier (1820-1889), est le fils d’un avocat à la Cour de Cassation. Après ses études au Lycée Henri IV, il se destine au barreau tout en écrivant ses premières pièces de théâtre. Sa première pièce jouée, La Ciguë, une comédie en deux actes et en vers, obtient un important succès à l’Odéon. Après cela les pièces se sont enchaînées au rythme d’une par an. Sa comédie L’Habit vert, une pochade contre l’Académie française en collaboration avec Alfred de Musset et jouée au théâtre des Variétés en février 1849 ne l’a pas empêché d’être élu quai Conti en mars 1857. Un boulevard parisien porte encore son nom.

65     Pierre Véron (1831-1900), a participé à de nombreux journaux (dont Le Nain jaune, fondé par Aurélien Scholl). Il est aussi un romancier prolifique. Il a écrit deux pièces de théâtre en collaboration avec Henri Rochefort dont la comédie La Confession d’un enfant du siècle (en hommage à Alfred de Musset ?) jouée au théâtre du Vaudeville en 1866.

66     Cette peinture est de nos jours propriété de l’État et en dépôt au musée du château de Versailles.

67     Dans La Vie à Paris du dix août 1880, page « La Semaine des récompenses ». Jules Claretie fait ici une publicité pour une revue dans laquelle il écrira parfois. Parmi les signatures des premiers numéros de cette luxueuse revue qui paraîtra jusqu’en 1972 nous voyons aussi celles de Théodore de Banville (Les Parisiennes, poème), Pierre de Courcelles, Paul Déroulède (Le Porte-drapeau, chanson), Edmond de Goncourt, Ludovic Halévy, Arsène Houssaye, Henry Meilhac, Rachel (Courrier des théâtres), Aurélien Scholl (Les Femmes dans l’Inde)…

Signature de Jules Claretie à la fin de l’article « La Femme » paru en 1881, page 92 illustré par des dessins de Georges Rochegrosse.

68     Giuseppe De Nittis (avec un grand D, 1846-1884), peintre et graveur italien, s’est installé à Paris en 1867 où il a épousé une Française. Giuseppe De Nittis a exposé chez Nadar en 1874 et sa renommée n’a cessé de croître.

69     Kitty Bell est un personnage de Chatterton, drame romantique en trois actes d’Alfred de Vigny créé à la Comédie-Française au début de 1835. Le rôle de Kitty Bell était tenu par Marie Dorval, (née Marie Delaunay, 1798-1849) alors maîtresse d’Alfred de Vigny. L’argument s’inspire de la vie de Thomas Chatterton (1752-1770), célèbre poète anglais, qui s’est suicidé à la veille de ses 18 ans. Thomas Chatterton, pauvre et méconnu, subsiste, endetté, dans une pension de famille que l’on imagine misérable. Kitty Bell est la fille de l’hôtelier.

70     Le philosophe Victor Cousin (1792-1867), élu à l’Académie française en 1830, directeur de l’ENS en 1865 a quitté ce prestigieux poste pour devenir, de mars à octobre 1840, ministre de l’Instruction publique.

71     Alphonse Karr (1808-1890), journaliste et romancier prolifique.

72     Édouard Pailleron (1829-1899), docteur en droit, avocat, auteur dramatique, poète et journaliste. Édouard Pailleron sera reçu à l’Académie française en décembre 1882 après le succès de sa comédie en trois actes Le Monde où l’on s’ennuie, représentée à la Comédie-Française le 25 avril 1881.

73     Jules Claretie devrait écrire Ulcinj, devenue ville (portuaire) Monténégrine en 1878.

74     Alceste et Philinte sont les deux personnages principaux du Misanthrope.