Le nouveau livre d’Alexandre Dumas — Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent

Sont rassemblées ici deux chroniques se suivant, datées des 24 et 25 septembre 1880. Elles ont été mises en ligne le lundi vingt avril 2026. Temps de lecture : quatorze minutes.

Le nouveau livre d’Alexandre DumasLes Femmes qui tuent et les Femmes qui votent

Le nouveau livre de M. Alexandre Dumas

Ce livre a déjà été évoqué dans la page « Trains de plaisir » mise en ligne le douze janvier 2026.

Les crises politiques sont fort intéressantes, mais les crises sociales ne le sont certainement pas moins et les changements qui s’opèrent dans les mœurs méritent bien, je le pense, une aussi grande attention que les transformations qui s’opèrent dans les ministères. Celles-ci sont même du ressort des politiciens au jour le jour, et celles-là sont du domaine des moralistes qui se tiennent dans l’absolu et dans le durable. Ce qui revient à dire qu’un livre de morale militante s’impose et s’imposerait comme l’actualité la plus attirante, même dans une complication politique.

Nous n’en sommes point là, Dieu merci, et le travail impatiemment attendu, de M. Alexandre Dumas fils, sur le droit qu’ont pris les femmes de se faire justice elles-mêmes, en dépit de la loi, contre la loi, arrive dans un bon moment pour rencontrer l’accueil qu’il mérite, le nom seul de son auteur suffisant pour concentrer l’attention sur ces pages, mais le sujet traité ici avec une maîtrise absolue étant de ceux qui intéressent le plus profondément tout le monde.

C’est à peine si le livre, que nous venons de parcourir avant le public, avec une hâte charmée et une admiration profonde pour tout ce qu’il contient, en si peu de pages, de vérités hardies, de propositions courageuses, de révélations et de constatations redoutables, c’est à peine si ce livre, qui sera tantôt dans toutes les mains, a paru, et la question qu’il traite est assez inquiétante et poignante pour que nous revenions, à loisir, sur l’ouvrage, dans une prochaine Chronique ; mais il importe de le signaler dès aujourd’hui comme une primeur et comme le volume qui va absorber demain l’attention et faire verser, à coup sûr, beaucoup d’encre. C’est l’événement littéraire du moment.

M. Alexandre Dumas avait écrit la Question du divorce1. Son nouveau livre aurait pu s’appeler la Question du vitriol. Il lui a donné ce titre’ : les Femmes qui tuent et les femmes qui votent. Il est intervenu en maître, avec toute l’autorité d’un talent en pleine puissance, en pleine gloire, qui n’a qu’à jeter un mot pour faire retourner les têtes, dans ce grand débat du droit des femmes. M. Dumas a écrit une comédie singulièrement forte, l’Ami des femmes2, et il leur a dit là, par la bouche caustique de M. de Ryons3, bien des vérités ; mais ici il est vraiment l’« ami des femmes », leur défenseur, leur avocat ardent, vaillant, un avocat qui les connaît bien, qui tient du médecin autant que du conseiller, et dont le plaidoyer, aussi retentissant que les pages célèbres de M. Gladstone4 sur le même sujet, va faire plus pour elles, pour la revendication de leurs droits, que les réclamations, les harangues des réunions publiques et les exaltations un peu ridicules souvent des prophétesses du droit des femmes.

Ce ridicule de certaines, femme proclamant tout haut la supériorité intellectuelle, morale, civile de la femme sur l’homme, a souvent, en effet, poussé au rire.

— Mais, comme le dit fort bien M. Alexandre Dumas, de ce qu’un droit est maladroitement revendiqué, il ne s’ensuit pas qu’il ne soit point un droit.

Tous les jours, ajoute-t-il, un créancier sans instruction, dans une lettre dont l’orthographe aussi fait pouffer de rire, réclame ce qui lui est dû pour son travail, et, si comique que soit la forme de la réclamation, il n’en faut pas moins y faire droit et payer la créance.

On voit le ton de cet ouvrage, qui va certainement faire autant de bruit, pour le moins, que la Question du divorce ou que l’Homme-Femme5 dont il a l’allure et le format.

Il paraît demain. Le discuter aujourd’hui serait un peu prématuré, d’autant plus que nous aurons moins que personne le désir de le discuter, l’auteur nous ayant fait le grand honneur de nous dédier ce livre et de prendre texte de ce que nous disions de la Princesse Georges, à propos de Mme de Tilly, dans un article du Temps, pour développer, avec une merveilleuse éloquence, ces deux propositions :

— Les femmes qui tuent ne tuent que parce qu’elles ne sont point protégées ; et, anomalie singulière, craquement épouvantable des lois, de ce Code que l’Europe nous envie, elles tuent avec la sympathie des spectateurs et la complicité quasi-admirative des jurés. Quant aux femmes qui votent, elles réclament tout simplement un droit qu’un État d’Amérique vient d’ailleurs de leur accorder, il y a deux ou trois mois.

Il va sans dire que je ne cite pas ici les paroles mêmes de M. Dumas et pour cause. Il ne m’appartient pas de déflorer un livre qui a soulevé déjà, et par avance,, une curiosité si grande et qui passionnera bien des gens, les femmes d’abord, je pense, les femmes dont M. Dumas, en des pages qui compteront parmi les meilleures qu’il ait écrites, analyse, avec une finesse singulières et une admirable énergie, les divers caractères et je dirai les diverses catégories. Jamais l’auteur du Demi-Monde6 n’a été plus pénétrant et plus profond…

Je pouvais lire hier, dans une brochure non destinée au public, dans une étude de Mme E. Aubernon sur L’Œuvre morale de M. Dumas7, brochure introuvable, qui m’est passée par les mains un moment et par hasard, je lisais que l’auteur des Idées de Mme Aubray8 était non-seulement un moraliste mais un révolutionnaire. Le mot n’est pas trop fort et ne fait point peur, j’imagine, à M. Dumas. Il est même, à tout prendre, plus révolutionnaire que bien d’autres qui revendiquent hautement le nom. Il ne demande point des révolutions d’étiquette, mais des réformes radicales, portant sur les mœurs, modifiant la vie, les lois, affranchissant la femme, détruisant bien des préjugés.

Encore une fois, nous reviendrons, avec empressement, sur un livre où nous sommes très fier, d’une fierté pleine de gratitude, de rencontrer notre nom. Contentons-nous, pour aujourd’hui, d’annoncer l’apparition du livre que Calmann-Lévy mettra en vente demain. Écrit au bord de la mer, en douze jours, achevé le 9 septembre, il sera mis en vente le 25. Voilà, j’espère, de la promptitude dans la polémique, et M. Dumas serait le premier des journalistes s’il n’était pas maître de la scène. C’est une leçon d’actualité qu’il nous donne ; et M. Émile de Girardin, s’il lui répond — ce qu’on affirme qu’il va faire — aura grand’peine à le dépasser en rapidité de discussion.

Mais que vais-je parler là d’actualité ? Ce sont nos articles éphémères qui vivent de cette, vie ardente. Les livres comme les Femmes, qui tuent et les Femmes qui votent survivent aux événements qui les ont fait naître, et lorsque les femmes qui tuent ne tueront plus, et lorsque les femmes qui votent voteront, on lira encore celui-ci pour sa véracité, son esprit, son éloquence, cette alacrité de style et cette force de pensée qui caractérisent l’œuvre tout entière de M. Dumas. Et on serait tenté d’amnistier le vitriol, qui a fait répandre cette encre.

La suite de cette chronique aborde un tout autre sujet, non retenu ici.

Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent

Cette seconde chronique est parue dans Le Temps du lendemain 25 septembre 1880.

Le livre de M. Alexandre Dumas, dont nous parlions hier, paraîtra aujourd’hui même chez Lévy, et nous pouvons en donner d’avance des extraits qui montrent quel intérêt s’attache à l’ouvrage nouveau de l’auteur de la Question du divorce.

Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent se divisent9 en deux parties la première qui traite plus spécialement de la question morale, la seconde qui aborde directement la question politique.

C’est cette seconde partie qui nous paraît destinée à faire le plus grand bruit, et la première qui est la plus poignante. Le livre tout entier est d’ailleurs d’un maître écrivain et d’un penseur hardi. La brochure débute ainsi :

À Jules Claretie.

        Mon cher Claretie,

Vous avez publié, le 24 août, un long article dans le Temps, sur les derniers procès de Mlle Dumaire et de Mme de Tilly. Cet article contenait à la fin les lignes suivantes :

« Je m’attendais à ce que M. Dumas prît la parole dans ce vif et poignant débat. Il est le grand avocat consultant de ces causes saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse résumer comme lui les faits de semblables procès et en déduire toutes les conséquences. Il doit s’applaudir d’avoir si hardiment et tant de fois soulevé de pareilles questions, lorsqu’il voit que la vie, sévère comme un problème de mathématique, en rend la solution de plus en plus nécessaire chaque jour. Sans doute la comédie est écrite, la Princesse Georges a tout dit mais j’aurais voulu savoir ce que pensait de la comtesse de Tilly — cette princesse Georges au vitriol — le philosophe du théâtre contemporain. »

Chose curieuse, quand cet article m’est arrivé de votre part, j’avais, depuis trois ou quatre jours, commencé le travail que vous attendiez.de moi, et j’en étais juste à une phrase que vous retrouverez dans cette lettre, où je parlais de l’auteur de la Princesse Georges. Il y avait là une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles ; aussi, je vous demande la permission de vous adresser et de vous dédier ce travail ce me sera, de plus, une occasion de vous témoigner publiquement toute l’affection et toute l’estime que j’ai pour votre personne, votre caractère et votre talent.

Et puis, nous sommes tout à fait à l’aise pour causer ainsi de ce sujet, étant du même avis, car vous dites encore dans le même article :

« Il y a eu, comme toujours, débordement de sympathie pour les exécutrices et les victimes, selon l’usage, ont semblé fort peu intéressantes. Il y a à cela une raison morale ; car cet enthousiasme pour la brutalité serait ironique s’il n’était que le produit d’une admiration malsaine pour les êtres qui, se plaçant au-dessus de la loi, ont l’audace de se faire justice eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant une meurtrière, c’est que la femme, décidément, n’est pas suffisamment protégée par la loi, qui est essentiellement et uniquement une loi mâle, si je puis dire. L’auteur de la Princesse Georges l’a fort bien montré, dramatiquement et philosophiquement à la fois, lorsqu’il nous présente l’épouse trompée s’adressant tour à tour à sa mère, c’est-â-dire à la famille, puis à la loi, c’est-à-dire à la société, pour leur réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il n’y en a point ; de secours, il n’en faut attendre de personne. Faut-il donc souffrir éternellement souffrir dans son amour et dans son amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de sa vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible ruine morale ? Que faut-il faire, enfin ? »

Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour tout dire, j’avais d’abord pris la plume pour répondre à un article d’un de vos confrères, M. Racot10, lequel, dans le Figaro, exprimait des idées, sinon toutes contraires, du moins très, opposées aux nôtres. Je fais donc, comme on dit, d’une pierre deux coups ; c’est à vous que je m’adresse, et c’est à M. Racot et à ceux qui pensent comme lui que je réponds.

M. Alexandre Dumas, avec son grand talent et sa grande autorité, explique alors pourquoi la sympathie s’est faite autour d’une Marie Bière ou d’une Mme de Tilly.

Est-ce qu’on excusait le coup de pistolet de l’une et le jet de vitriol de l’autre ?

Non. Mais on voyait dans l’une la mère, dans l’autre l’épouse, toutes deux insuffisamment protégées.

Il faut lire et relire ces pages elles sont d’une rare éloquence.

Ce qui n’est pas moins remarquable, c’est la seconde partie de ce livre, où le rieur du Demi-Monde rit des rieurs imbéciles.

« La femme, dit-il, subit des examens dans les sciences et dans les lettres, dans la médecine et dans le droit ; elle troque la robe de la faiseuse en renom contre la robe noire de Pancrace et de Marphurius11.

« Le bourgeois dont riait Molière a beaucoup ri en voyant cela, comme il fait toujours quand il voit quelque chose de nouveau ; mais, lorsque ce n’est pas Molière qui rit des choses, les choses ne courent aucun danger. S’il vivait de nos jours, il n’en rirait pas. Molière avait le grand bonheur de vivre dans une époque où l’on pouvait rire de la sottise humaine sans être forcé d’y chercher remède. Le poète riait, le roi riait, la cour riait, la chose dont on riait était tenue pour risible. Aujourd’hui, il n’en va plus tout à fait de même. Non seulement le roi ne rit plus, mais il a disparu, la cour a disparu, et Molière a fait comme eux, malheureusement, car cet esprit profond et sagace verrait certainement, le mieux du monde, ce qu’alors il ne pouvait même pas prévoir. »

Je note en passant une curieuse conversation entre M. Alexandre Dumas et l’évêque Dupanloup, qui philosophait avec l’auteur de L’Homme-Femme, tout en maudissant ses hérésies :

« Un matin du mois d’août, sous les grands arbres de son jardin épiscopal, nous devisions, et je me permettais de soutenir cette proposition, à savoir qu’il n’y a pour la femme, au milieu de toutes ses transformations naturelles et sociales, que deux états, bien différents l’un de l’autre, auxquels elle aspire véritablement, qu’elle comprenne bien, et dont elle jouisse pleinement : c’est l’état de maternité ou l’état de liberté. La virginité, l’amour et le mariage sont pour elle des états passagers, intermédiaires, sans données précises, n’ayant qu’une valeur d’attente et de préparation.

« Il y a du vrai dans ce que vous me dites, me répondait mon illustre interlocuteur. J’ai pu constater que, sur cent jeunes filles dont j’avais fait l’éducation religieuse et qui se mariaient, il y en avait au moins quatre-vingts qui, en revenant me voir, après un mois de mariage, me disaient qu’elles regrettaient de s’être mariées. Cela tient, monseigneur, à ce que le mariage, surtout au bout d’un mois, n’a pas encore initié la femme ou à la maternité qu’elle souhaite, ou à la liberté qu’elle rêve. »

Cette liberté, la femme l’obtiendra, dit M. Dumas, elle l’obtiendra par la science.

Voici, par exemple, une page qui me paraît être un des clous de l’ouvrage, comme on dirait en langage de théâtre. Rien de plus original et de plus hardi !

« La science12, et, principalement, la recherche des causes et des fins de l’homme, des moyens et du but de la nature, la science va faire, sous l’impulsion et sous la garantie de la liberté, des progrès rapides, effrayants pour tout ce qui est de révélation purement sentimentale et surnaturelle. La science est la religion de l’avenir, Auguste Comte et Littré sont ses prophètes, le positivisme est son dogme fondamental ; vous aurez beau faire, vous n’y échapperez pas ; cela est évident pour tout esprit de bonne foi n’ayant pas d’intérêt à voir autre chose que ce qui est.

« Cette religion, comme toutes les autres, va avoir ses fanatiques, ses apôtres, ses martyrs. Le docteur Tanner13, s’il n’est pas une invention américaine, est déjà là pour le prouver. S’il est une invention, un autre le prouvera bientôt, et les sectaires suivront. Ces sectaires, on ne les comptera pas seulement parmi les hommes, mais aussi parmi les femmes, les curieuses par excellence, dérobeuses de pommes comme Ève, ouvreuses de boîtes, comme Pandore, et toujours prêtes pour le nouveau, pour l’imprévu, pour tout ce qui les fait sortir de la pure fonction sexuelle, de l’état terrien. Une fois entraînées par certains exemples, une fois leur cadre conventionnel brisé, les femmes vont donc se jeter dans la science comme elles se jettent dans tout ce qui les passionne, la tête en avant, à corps perdu, c’est le vrai mot. Prenant leur revanche de l’immobilité séculaire à laquelle on les a condamnées, elles vont courir, par n’importe quels chemins, à côté de l’homme, devant lui s’il le faut, à la conquête d’un nouveau monde ; En matière de sensation, la femme est l’extrême, l’excès de l’homme. Quand on sait avec quel mépris de toute raison et de toute souffrance, la femme va à l’hallucination et au martyre, dès qu’elle est vraiment dans la foi ; avec quel oubli de toute dignité et de toute pudeur elle va à la soumission et à la débauche dès qu’elle est vraiment dans l’amour, on peut prévoir l’audace et la frénésie avec lesquelles elle tentera la découverte et affrontera le fait lorsqu’elle sera vraiment dans la science. Elle se soumettra comme l’homme aux plus rudes travaux, aux expériences les plus douloureuses, aux épreuves les plus étranges pour trouver le mot de l’énigme. Elle se laissera arracher les seins comme sainte Agathe14, si cela peut révéler le mystère de la lactation ; elle passera son enfant à sa voisine, comme sainte Félicité, pour aller se livrer aux bêtes, non pour prouver que Jésus a dit la vérité, mais pour savoir si Darwin a raison.

« Jeune homme de quinze ans, qui lisez ces pages en cachette, vous vivrez peut-être encore soixante ans ; je vous le souhaite, car il va être à la fois de plus en plus difficile et de plus en plus intéressant de vivre jusqu’à soixante-quinze ans. Vous entendrez probablement, avant votre mort, un de mes futurs confrères réclamer comme nous le faisons si inutilement d’ailleurs, aujourd’hui pour les enfants nés de l’homme et de la femme, réclamer la création d’établissements destiné à recueillir les enfants nés des hommes et des guenons, des femmes et des singes. La première fois que vous entendrez cette réclamation, venez sur ma tombe, frappez-la trois fois du fer de votre canne et dites tout haut “C’est fait. ” Quelque passant vous demandera peut être de quoi il s’agit, vous le lui expliquerez, si toutefois, à cette époque, il passe encore quelqu’un dans les cimetières et s’il y a encore des tombes ! »

En attendant, M. Alexandre Dumas n’hésite pas à ne point se moquer, comme tant d’autres, de Mlle Hubertine Auclert15. Il voit en elle une femme qui réclame ses droits comme Mlle Marie Bière et Mme de Tilly se font justice elles-mêmes. Il demande le droit de vote pour les femmes qui ont le devoir de payer l’impôt :

« — Alors, c’est sérieux ; vous demandez que les femmes votent16 ?

— Tout bonnement.

— Mais vous voulez donc leur faire perdre toutes leurs grâces, tous leurs charmes. La femme…

— Nous voilà dans les platitudes. Soyez tranquille, elles voteront avec grâce. On rira encore beaucoup dans le commencement, puisque chez nous, il faut toujours commencer par rire Eh bien, on rira. Les femmes se feront faire des chapeaux à l’urne, des corsages au suffrage universel et des jupes au scrutin secret. Après ? Ce sera d’abord un étonnement, puis une mode, puis une habitude, puis une expérience, puis un devoir, puis un bien. En tout cas, c’est déjà un droit. Quelques belles dames dans les villes, quelques grandes propriétaires dans les provinces, quelques grosses fermières dans les campagnes donneront l’exemple et les autres suivront. Elles auront des réunions des assemblées, des clubs comme nous ; elles diront des bêtises comme nous, elles en feront comme nous, elles les payeront comme nous, et elles apprendront peu à peu à les réparer, comme nous. Un peu plus mêlées à la politique de l’État, elles feront moins de propagande à celle de l’Église, ce ne sera pas un mal. »

Je n’ai fait, là que prendre, dans ce livre où chaque ligne est attirante, remue une idée, fait naître une réflexion, quelques pages comme au hasard. Cela suffit pour montrer quel intérêt profond s’attache à l’œuvre de M. Alexandre Dumas et quel grand et vif succès attend ce remarquable travail sur les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent.

Notes

1       Alexandre Dumas, La Question du divorce, Michel Lévy, 1880, Cette monographie est une longue lettre (quatre cent pages) envoyée à L’abbé Vidieu, docteur en théologie, curé de Saint-Roch et datée du six décembre 1879. Page 206, cet ouvrage donne le nombre de séparations de corps en France par tranches de cinq années. La progression est considérable :

2       Alexandre Dumas, L’Ami des femmes, comédie en cinq actes créée eu Gymnase-dramatique le cinq mars 1864.

3       Le personnage de de Ryons, dernier rôle masculin, était interprété par Paul Deshayes.

4       William Gladstone (1809-1898), homme politique britannique, déjà deux fois Premier ministre au moment où ses lignes sont écrites, le sera deux fois encore.

5       Alexandre Dumas, L’Homme-femme, réponse à Henri d’Ideville, Michel Lévy 1872, 177 pages. Voici les premières lignes de cette réponse : « Monsieur, / Je viens de lire dans le Soir un article de vous sur cette question : Faut-il tuer la femme adultère ? Faut-il lui pardonner ? Vous donnez pour excuser la femme des raisons quelquefois bonnes, souvent ingénieuses, toujours spirituelles, et vous concluez au pardon. L’absolu de votre thèse et les réserves très judicieusement faites par le rédacteur en chef, au commencement de votre article, ouvrent les portes à la discussion, et, si vous le permettez, quoique je n’aie pas l’honneur de vous connaître personnellement, je vais y entrer avec vous. » Cette réponse d’Alexandre Dumas a été provoquée par la « Variété » intitulée « L’Homme qui tue et l’homme qui pardonne » du diplomate et écrivain Henri Le Lorgne d’Ideville (1830-1887) paru dans Le Soir du quinze mai 1872, page trois. Voici le texte judicieux du rédacteur en chef : « L’article qu’on va lire aborde avec une audacieuse honnêteté de sentiments un fort grave sujet. Sur quelques points délicats, peut-être aurions-nous des réserves à faire ; mais nous aimons mieux laisser arriver jusqu’au lecteur la libre expression d’une opinion sincère. Chacun jugera, d’après ses inspirations personnelles, si l’auteur de cette thèse, profondément humaine, n’est pas allé trop loin dans la voie des concessions, ou bien si, à la façon des poëtes, il a seulement devancé les législations de l’avenir. ». Le texte d’Henri d’Ideville commence par ces mots : « Faut-il la punir ? vaut-il mieux, au contraire lui ouvrir les bras ? Deux épisodes qui ont ému récemment la société parisienne donnent, je crois, à ces simples observations un intérêt d’actualité ».

6       Alexandre Dumas, Le Demi-Monde, comédie en cinq actes créée au théâtre du Gymnase en mars 1855. Le texte de la pièce est paru la même année chez Michel Lévy (162 pages) .

7       Lydie Lemercier de Nerville (1825-1899) a épousé en 1845 Joseph Aubernon, Conseiller d’État et accueille des hommes de lettres dans son salon réputé. Conduisant ses réceptions dans sa demeure de la rue d’Astorg avec rigueur elle était surnommée « la Précieuse radicale ».

8       Alexandre Dumas, Les Idées de Madame Aubray, comédie en quatre actes créée sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le seize mars 1867. Le texte de la pièce est paru chez Michel Lévy la même année. ?

9       Lourd point de grammaire. Tout en respectant le choix de Jules Claretie, conservé ici on ne peut que retenir le fait qu’il s’agit d’un livre, et que l’accord ne peut donc s’établir qu’au masculin singulier. (Le livre ayant pour titre) Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent se divise.

10     Adolphe Racot (1840-1887), journaliste et homme de lettres mort à 47 ans. Selon un article du Figaro du treize mai 1887, Adolphe Racot serait devenu fou, soudainement, dans la nuit du premier au deux mai 1887, avant de mourir le vendredi treize mai. L’article du Figaro (dernière colonne de une) indique : « En dehors de ses romans, Racot songeait à aborder le théâtre. M. Alexandre Dumas le tenait en une telle estime qu’il a présenté lui-même une pièce de notre collaborateur au Vaudeville ». Dans son Histoire de la vie littéraire, Anatole France écrit : « C’est là [rue Rousselet] qu’habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rêves et de projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros romans ont tué. Il est mort récemment assommé comme un bœuf. »

11     Pancrace et Marphurius sont deux docteurs (philosophes) de la comédie en un acte de Molière Le Mariage forcé. Sganarelle, qui souhaité épouser Dorimène, demande leur avis à ces deux savants et, ainsi qu’on peut s’y attendre, n’est pas davantage renseigné.

12     Page 174 de l’édition de 1880.

13     Henry Samuel Tanner (1831-1918), médecin américain partisan du jeûne, et mort à 87 ans. Voir la note 1 (et le texte associé) dans la page « La Semaine des récompenses ».

14     Sainte Agathe de Sicile (231-251), morte à vingt ans.

15     Hubertine Auclert (1848-1914), journaliste, et militante féministe très active a œuvré en faveur de l’égalité des femmes. On peut noter qu’Hubertine Auclert est née dans un hameau de l’Allier qui portait le nom de Tilly. Voir la page « Trains de plaisir ».

16     Page 209.