Trains de plaisir

Vie à Paris parue dans Le Temps du 24 août 1880, mise en ligne le douze janvier 2026. Temps de lecture : 25 minutes.

Trains de plaisirParis et les étrangers : Les Anglais à prunes et les Anglais à primeurs — Déserts parisiensLes procès récentsMme de Tilly et la Princesse Georges — L’avis de M. Alexandre Dumas filsCamille Périer — Le philosophe à la mode : SchopenhauerUne statue à Auguste ComteÉmile LittréUlysse ParentLes FunambulesAnnexe : Les Femmes qui tuent et les femmes qui votentNotes

Paris, 22 août

Paris à Dieppe ! Paris à Clermont ! Paris à Venise ! Paris à Bordeaux ! Paris au Tréport ! Paris à Granville ! Paris à Toulouse ! Côtes de Normandie ! Côtes de Bretagne ! L’Auvergne ! Les Vosges ! Le Mont Saint-Michel ! Il n’y a plus d’autres affiches à Paris que ces annonces d’excursions à prix réduits qui s’étalent sur toutes les murailles et sollicitent le Parisien. On lui promet toute la carte de France : il n’a qu’à choisir. Les théâtres cèdent le pas aux voyages. Tout ce qui peut, dans une limite quelconque, prendre des vacances, en profite et s’enfuit vers les montagnes ou vers la mer.

Trains de plaisir ! S’il y a jamais eu une appellation ironique cruellement narquoise, c’est celle-là ! Le supplice chinois de la cangue1 est le seul comparable à ce plaisir tout parisien du « train de plaisir. » C’est en pareil divertissement que le struggle for life de Darwin2 est de rigueur. Bataille pour arriver jusqu’au guichet où l’on distribue les billets, bataille pour conquérir un banc dans la salle d’attente, bataille pour enlever d’assaut un coin, un bienheureux coin, dans le wagon où l’on s’encaque ! Les bonnes places aux gros poings. Il n’y a pas là de justice distributive. Dans les trains de plaisir comme dans le combat, la force prime le droit.

Et, une fois le wagon conquis, la bataille continue. Bataille pour relever ou pour baisser le carreau de la portière. Bataille à chaque buffet pour obtenir un verre de bière ou une aile de poulet. Le train de plaisir n’a pas de wagons de premières. Le train de plaisir va d’un train lent et fatigant, se laissant dépasser par les express comme un cheval de fiacre par les chevaux de courses, ces purs sang, richesses de nos haras, qui ne servent à rien, à en croire tel conseiller municipal. Le train de plaisir cahote où le train express dorlote. Après une nuit longue et chaude, il déverse sur la grève ou dans un faubourg de province une file interminable de Parisiens hâves, défaits, les yeux battus, les lèvres sèches, traînant mélancoliquement des sacs de nuit et demandant aux balayeurs matineux l’adresse d’un hôtel quelconque.

Les membres brisés comme s’ils avaient été mis à la question, ils errent, pareils à des fantômes, dans la ville encore endormie, et, pendant tout le jour, ils regardent les monuments, les tableaux, les églises, la mer, à travers ce brouillard vague que mettent sur les yeux l’insomnie et la migraine. Et quand je pense qu’il est de ces trains de plaisir directement organisés pour Venise ! Arrive-t-on au Lido ankylosé ou en miettes ?

Bah ! ne raillons point ! Ce qui nous les rend mélancoliques, ces échappées vers le nouveau et l’inconnu, c’est l’âge, c’est l’habitude que nous avons prise de vouloir nos aises et de n’aimer plus que ce qui est bon, comme dit le Rodolphe assagi de Murger3. Ils étaient pleins de soleil, de gaieté et de rires, ces voyages en train de plaisir, quand nous avions vingt ans et qu’après avoir passé la nuit à regarder les étoiles, nous oubliions, dans un bain de lumière et d’aurore, toute la fatigue de la nuit, en courant là-bas, dès l’arrivée, voir du haut de la falaise le soleil se lever dans la mer ! Le sel de ces voyages, c’est la jeunesse. Et avec quelle joie nous aurions alors, il y a dix-neuf ans4, pris nos billets pour Venise en criant, nous aussi : Italiam ! Italiam ! si les voyages à bon marché vers Saint-Marc et les Lagunes avaient été inventés quand nous avions vingt ans !

Il en est ainsi non seulement des trains de plaisir, mais de tous les plaisirs. Quand on a vingt ans, ils sont hors de portée. Quand ils sont tout près, on n’a plus vingt ans. La vie de l’homme se divise en deux parts : celle où l’on a des dents et pas de brioche, celle où l’on a de la brioche et plus de dents.

Paris et les étrangers. Les Anglais à prunes et les Anglais à primeurs

Bon voyage donc aux Parisiens échappés !

Ce sera, cette année, leur dernière fugue. Les pièces nouvelles sont déjà en répétition, les premières feuilles jaunes montrent leurs reflets d’or dans la verdure assombrie. Avant quinze jours, les plages où l’on court — pour voir courir les handicaps ou les régates — seront redevenues silencieuses et, dans plus d’un appartement parisien, les domestiques seront occupés à enlever les housses blanches, ces bonnets de coton des meubles qui dorment leur sommeil d’été.

En attendant, Paris appartient aux touristes étrangers et, particulièrement, aux touristes anglais. Ils parcourent par bandes, en mail-coatchs5 ou en chars à bancs, les boulevards et les environs de Paris. Ils visitent les monuments et explorent les champs de bataille. On les rencontre en longues théories harassées, dans les galeries de Versailles et les coquettes chambres blanches du Petit-Trianon. Ils vont à Buzenval ramasser des petits cailloux et des poignées de terre à l’endroit où Henri Regnault est tombé. Ce sont de braves et bons visiteurs, voyageant en famille, sans bagages et sans façons ; mais c’est là une variété spéciale d’Anglais, celle que les garçons d’hôtel et de restaurant appellent, dans leur argot particulier, les Anglais à prunes.

Les Anglais à prunes sont les Anglais économes, qui font une petite dépense et se contentent d’une ou deux reines-claudes6 pour leur dessert. Ils refusent énergiquement les pêches, ils ne se laissent point tenter par les jeunes grappes de raisin. Ils savent que les fruits, à Paris, se tarifent au poids de l’or sur la carte des restaurateurs. Ils prennent quelques prunes, et c’est tout. Ce ne sont pas des voyageurs à faire de la dépense et à grossir les notes. Ils sont précisément le contraire des Anglais classiques, des fameux mylords d’autrefois, de ces touristes britanniques que la comédie, l’imagerie et la crédulité parisienne s’imaginaient tout cousus d’or et laissant, de leur poche, tomber les guinées sans y prendre garde. Ces Anglais-là, que les hôteliers ont encore l’art d’exploiter, existent toujours ; ce sont les Anglais à primeurs. Ils viennent l’hiver, dans la saison parisienne, et ils ne craignent pas d’arroser de champagne un panier de fraises au mois de janvier. Les Anglais à prunes sont les succédanés des Anglais à primeurs. Ce sont les Anglais d’été. On les reçoit, dans les hôtels, avec plaisir, — en manière de pis-aller ; — mais on salue les autres avec respect. Il faut voir avec quel dédain majestueux les garçons cravatés de blanc disent de ceux qu’ils servent :

— Oh ! ce ne sont que des voyageurs à prunes !

Ils ont d’ailleurs bien raison, ces touristes pratiques, de ne point sacrifier au paroistre et de ne se point ruiner pour la très modeste volupté de voir s’épanouir un sourire chargé de considération sur les lèvres des garçons d’hôtel.

Déserts parisiens

Touristes à prunes ou à primeurs, ce sont pourtant ces étrangers qui font vivre une partie de Paris à l’heure qu’il est. Paris est morne et, en de certains quartiers, ressemble même à une ville morte. Les hôtels de Beaujon7 ont, comme ceux du parc Monceau, leurs volets clos hermétiquement. Des rues entières, vers le haut des Champs-Élysées, paraissent endormies, sous ce chaud soleil d’août qui éclaire les trottoirs déserts. À peine, çà et là, aperçoit-on, à travers la porte d’une loge entrebâillée, la tête d’un portier ou d’un palefrenier abandonné, le regard plein des mélancolies de la solitude. Le malheureux est là comme une épave, dans quelque hôtel vide. On se demande comment ces oubliés se nourrissent et si les boulangers, dans ces quartiers somptueux, mais d’où l’on s’est enfui pour les eaux, allument encore leurs fourneaux pour si peu de gens.

Les procès récents

Paris n’a même pas eu, en ces derniers jours, la bonne fortune de ces procès fort dramatiques de Mme de Tilly8 et de Mlle Dumaire9. C’est la province qui en a bénéficié. On a parlé beaucoup de la décentralisation artistique ; nous avons eu, cette fois, celle de la décentralisation criminelle. La triste histoire de Mme Aucher, cette jeune femme que son mari torture, cette mère à qui l’on enlève son fils10, et que Me Caraby vient de défendre si éloquemment, ne peut se comparer, comme intérêt dramatique, à l’affaire de Mme de Tilly et à l’assassinat du docteur Picart par sa maîtresse. Le procès Aucher est tout intime, poignant sans doute, mais comme une nouvelle très simple et doucement contée. Le meurtre de M. Picart et la bouteille de vitriol de Mme de Tilly ont plus d’éclat. Ils rentrent dans l’ordre des romans d’amour et de jalousie. Il y a mort et blessure : les amateurs de mélodrames vous diront que c’est toujours plus intéressant : « Quand vous décrivez un assassinat, disait le vieux Millaud11 aux romanciers du Petit Journal, montrez le sang, surtout montrez le sang ! Cela fait toujours monter la vente ! »

Madame de Tilly et La Princesse Georges

Le sexe faible a d’ailleurs prouvé, en toutes ces affaires, qu’il savait bien se faire justice lui-même. Le vitriol et le revolver n’ont pas été inventés pour les seuls armuriers et les débitants de produits chimiques. Il y a eu, comme toujours, débordement de sympathie pour les exécutrices ; et les victimes, selon l’usage, ont semblé fort peu intéressantes. Il y a à cela une raison morale, car cet enthousiasme pour la brutalité serait ironique s’il n’était que le produit d’une admiration malsaine pour les êtres qui, se plaçant au-dessus de la loi, ont l’audace de se faire justice eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant une meurtrière, c’est que la femme, décidément, n’est pas suffisamment protégée par la loi, qui est essentiellement et uniquement une loi mâle, si je puis dire. L’auteur de la Princesse Georges12 l’a fort bien montré, dramatiquement et philosophiquement à la fois, lorsqu’il nous présente l’épouse trompée s’adressant tour à tour à sa mère, c’est-à-dire à la famille, puis à la loi, c’est-à-dire à la société, pour leur réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il n’y en a point ; de secours, il n’en faut attendre de personne. Faut-il donc souffrir éternellement, souffrir dans son amour et dans son amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de sa vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible ruine morale ? Que faut-il faire, enfin ?

La princesse Georges lance contre son mari un jaloux qui tire admirablement le pistolet, et ce n’est vraiment point sa faute si le prince infidèle n’a point la cervelle brûlée. Mme de Tilly entre chez un pharmacien et jette une bouteille de vitriol aux yeux de sa rivale, et ce n’est pas non plus sa faute si la maîtresse de son mari n’en meurt pas. L’invention, ou plutôt le problème social magistralement posé par M. Dumas, et la réalité de la vie, se rencontrent ici pour plaider d’une terrible façon la cause de la femme sacrifiée.

Que la princesse Georges soit brutale, que Mme de Tilly ait agi d’une façon sauvage, certes, je n’en disconviens pas, je ne suis pas de ceux qui admirent ces féminines fureurs. Mais l’héroïne du drame et le premier rôle du procès sont implacablement logiques. Elles se trouvent dans l’injuste, dans l’infâme, dans le mensonge, dans la trahison ; elles en sortent par la férocité !

L’avis de M. Alexandre Dumas fils

Je m’attendais à ce que M. Dumas prit la parole dans ce vif et poignant débat. Il est le grand avocat consultant de ces causes saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse résumer comme lui les faits de semblables procès et en déduire toutes les conséquences. Il doit s’applaudir d’avoir si hardiment et tant de fois soulevé de pareilles questions, lorsqu’il voit que la vie, sévère comme un problème de mathématiques, en rend la solution de plus en plus nécessaire chaque jour. Sans doute la comédie est écrite, la Princesse Georges a tout dit ; mais j’aurais voulu savoir ce que pensait de la comtesse de Tilly — cette princesse Georges au vitriol — le philosophe du théâtre contemporain13.

Camille Périer

Mais étonnez-vous donc que Dumas ait les femmes pour lui, quand il plaide pour elles, sans les flatter et même en les fustigeant impitoyablement au besoin ! La femme est, dans la société actuelle, une mineure qui fait payer très cher à l’homme la tutelle dans laquelle il la tient. Quand elle ne se révolte pas comme Mlle Hubertine Auclert14, elle se fait la maîtresse du maître, ce qui est une autre façon de révolte et certainement la plus sûre — et la plus fructueuse. Schopenhauer, qui a vraiment une singulière idée de l’honneur des femmes, affirme que toutes leurs révoltes prétendues héroïques, — la mort de Lucrèce, par exemple, et tant d’autres, ne sont que des farces tragiques. Mais le fait seul que la farce peut finir en tragédie doit éveiller l’attention des législateurs, comme elle a dès longtemps attiré celle des dramaturges et des moralistes — ces éclaireurs de la Loi humaine…

Le sort de la femme qui veut vivre honnête, libre, respectée dans le monde où tous tant que nous sommes nous nous débattons pour faire notre vie, comme on dit, ce sort est trop sacrifié et vraiment trop dur. Voilà, par exemple, une femme de lettres qui n’avait rien du bas-bleu, qui tenait plutôt de l’ouvrière, de l’ouvrière de publicité, comme eût dit Sainte-Beuve, Mme Camille Périer, qu’on vient de mener dans un cabanon parmi les folles15, et qui, dans la cour grise d’un asile, va continuer ses rêves et ruminer ses espoirs déçus. Elle écrivait des romans, non pour briller, mais pour vivre. Elle avait du talent et elle n’en parlait pas. Petite, triste, boiteuse, elle publiait un livre après un autre, ne demandant pas la gloire, mais le pain. La gloire, c’est la confiture, comme disait un bohème, et Mme Camille Périer n’en demandait pas tant, mais le pain sec, la miche quotidienne qui répare les forces et permet de travailler le lendemain, elle l’espérait, elle le voulait, et — la pauvre femme — elle avait bien le droit de l’attendre. Puis, comme les romans ne suffisaient pas pour l’existence, l’auteur de la Pomme d’Ève16 avait eu l’idée de devenir encore plus une manœuvre si c’était possible. Elle renonçait presque à être un auteur. Elle se faisait copiste, ne demandant qu’à recopier les travaux des autres, à grossoyer17 comme un clerc à la tâche, et à toucher deux sous par page. Agence de copies littéraires ! Recherches dans les bibliothèques ! Tout ce qui concerne le triste métier de trottin et de saute-ruisseau littéraire, Mme Camille Périer consentait, demandait à le faire, et l’honnête et vaillante boiteuse n’avait d’autre ambition, maintenant, que d’aller prendre des notes pour de plus heureux et de plus lancés, rue de Richelieu, à l’Arsenal ou à la Mazarine !

Après tout, dans ces grandes salles encombrées de liseurs, elle pourrait se chauffer dans l’hiver !

Et, brutalement, la folie est venue. Folie ambitieuse, comme celle des pauvres gens qui ont beaucoup espéré et beaucoup lutté. Les fièvres de désespoir et peut-être de besoin ont fini par le détraquement de ce cerveau surchauffé et par la manie des grandeurs. Mme Périer est entrée dans un cabanon, croyant qu’elle allait y trouver le pape lui donnant audience. Triste Vatican que ces asiles d’aliénés où va la pauvre femme, continuant tous ses humbles romans inachevés par ce dénouement tragiquement inattendu : — une chute dans la cour des démentes !

Le philosophe à la mode : Schopenhauer

J’ai nommé Schopenhauer tout à l’heure. Il est vraiment, à l’heure qu’il est, dans certains cercles féminins, aussi fort à la mode que M. Alexandre Dumas fils. Son pessimisme, souvent ironique, a séduit nos Parisiennes, et on lit presque autant les Aphorismes sur la sagesse dans la vie qu’on pourrait lire un roman au goût du jour. C’est plaisir même de voir de jolies mains tourner les feuillets du philosophe allemand. Nos lettrées ne se piquent plus seulement d’être au courant des choses littéraires. Les secrets de la philosophie ne doivent pas leur échapper. Je sais des salons où l’on pousse même jusqu’à l’ethnographie et l’anthropologie et où l’on traite de l’origine des races, en prenant le thé.

Je conçois fort bien le succès mondain de Schopenhauer. En France, nous aimons le paradoxe. Il nous plaît d’être séduits, mais ce qui nous charme plus encore, c’est d’être étonnés. Et quels pétards étourdissants ce Schopenhauer nous tire tout à coup dans les jambes, et quelles fusées étincelantes il nous fait brusquement partir dans les yeux !… L’honneur chevaleresque est, à son avis, une des plaies de la société moderne. Le monde proprement dit, où l’on n’échange que des banalités, constitue « la banqueroute déclarée de la pensée. » Nul ne nous aime en somme, et l’on n’aime guère que soi-même, et, peut-être, son enfant. L’honneur féminin est un vain mot. L’honneur masculin est une formule. Les anciens, qui étaient de fort honnêtes gens, se laissaient souffleter en pleine rue et ne se trouvaient pas déshonorés pour cela. Caton, Socrate ont été, si je puis dire, calottés ainsi sans façon, et Caton ni Socrate n’étaient des lâches. Le philosophe Cratès18 avait reçu du musicien Nicodrome un si énorme soufflet, que le visage de ce sage était tuméfié et ecchymosé. Cratès s’attacha tout simplement au front une planchette avec cette inscription : Nicodrome a fait cela ; et Diogène Laërce nous raconte que « cette vengeance couvrit d’une honte extrême le joueur de flûte coupable d’une telle brutalité19. » Vengeance facile et qui paraîtrait fort peu satisfaisante à un gentleman.

Ainsi de suite.

Schopenhauer a de ces aperçus et de ces exemples qui donnent à la philosophie pessimiste l’enjouement de la plaisanterie. On ne sait trop d’ailleurs s’il n’a point raison, lorsqu’on peut lire dans les journaux des échanges de lettres signées de noms à particules, où l’on se traite communément de misérable, en estimant l’honneur à quelques misérables florins. Schopenhauer en eût certainement souri, ou plutôt il ne s’en fût pas beaucoup étonné. Ce sage égoïste ne croyait qu’à lui-même et à la solitude. Il estimait qu’il faut tout porter en soi-même, science et bonheur :

« Dans un monde ainsi fait, dit-il fort joliment, celui qui a beaucoup en lui-même est pareil à une chambre d’arbre de Noël, éclairée, chaude, gaie, au milieu des neiges et des glaces d’une nuit de décembre. »

Et c’est précisément ce philosophe de l’intérieur, opposé à 1’extérieur, qui est pour le moment celui que le monde, le monde des mondains, adopte — pour le discuter peut-être, pour s’en moquer un peu, pour le rétorquer, si c’est possible, mais pour s’en occuper certainement. M. Caro, qui a publié sur le Pessimisme un si remarquable livre20, a peut-être ainsi mis le pessimisme en crédit. Combattre certaines doctrines, c’est aussi les signaler.

Une statue à Auguste Comte

Après tout, les philosophes sont à la mode. Montpellier va élever, s’il se peut, une statue à Auguste Comte21. Il se forme un comité montpelliérain pour que le chef du positivisme, le fondateur d’une des grandes écoles philosophiques du siècle, ait une statue sur une des places de sa ville natale. M. Littré avait déjà élevé un monument à Auguste Comte, mais ce monument est un livre22. Il faut pour les foules matérialiser les gloires si l’on veut qu’elles les saluent. On étonnerait bien des gens en leur insinuant que des feuillets de papier traverseront peut-être plus sûrement les siècles que des images de bronze ou des bustes de marbre. Mais le public n’entend pas cela.

Que de gens n’ouvriront le livre de M. Littré qu’après avoir passé, à Montpellier, devant le socle de la statue d’Auguste Comte — si cette statue est jamais élevée !

Émile Littré

M. Littré, justement, dont 1a santé inspirait des inquiétudes à ses amis et des espérances aux reporters avides de renseignements, a repris ou va reprendre au Mesnil-le-Roi, ses travaux de bénédictin et continue à s’élever son propre monument à lui-même. Celui-ci vit solitaire, comme le veut Schopenhauer, et, sans nul doute, vit heureux. Il a trouvé « la sagesse dans la vie ». Dans chacun de ses écrits, il parle avec une admirable sérénité d’âme de cette fin suprême qu’il n’appelle point, qu’il ne redoute pas et qui d’ailleurs est éloignée, malgré l’âge et la vie de labeur du grand vieillard.

Cet homme, un des plus admirables de ce temps et de ce pays, ce singe « descendant d’un cocotier », comme l’ont peint avec tant d’esprit ses ennemis, a été défini par Mme de Pierreclos, la nièce de Lamartine : — Un saint qui ne croit pas en Dieu.

À Paris, dans son cabinet de travail, d’aspect sévère, aucun ornement, si ce n’est une pierre de la Bastille encastrée dans le mur. À la campagne, au Mesnil, sa maison, pleine de livres, est celle d’un paysan. Il ratisse son jardin, il greffe ses rosiers lui-même. Sa table de travail est proche de son lit. Il n’a pour s’y asseoir que quelques pas à faire, s’il est las, et pour se délasser, il se courbe sur quelque texte ancien et traduit le Dante en vers et en vieux français.

Parfois, il dit, sans pose, simplement, à son médecin :

— Docteur, je vais bientôt aller me rajeunir dans le sein de la grande nature !

C’est son langage. On croirait entendre un homme du dix-huitième siècle. Littré en a tout le courage physique et toute la force cérébrale.

Son médecin est le docteur Augros, le plus aimable et le plus savant des hommes, qui, de Maisons-Laffite, va le voir en voiture, tout en s’arrêtant plus d’une fois à la porte des malades pauvres.

Mais Littré n’a pas besoin de docteur. Il sait tous les secrets de la vie et, sans relâche, il met à profit ce qui lui en reste. Sa femme est là, très pieuse, veillant sur lui, et, en revenant de l’église toute voisine de leur logis, elle trouve son mari écrivant quelque article pour la Revue positiviste23.

Une sorte de lumière idyllique de soleil couchant enveloppe ces amours vénérables. Littré, le plus libéral des esprits, trouve juste que sa femme puisse croire : Mme Littré n’essaie jamais de combattre les doutes de son époux. Seulement, un jour que, dans une crise de maladie, le savant vieillard s’était évanoui, doucement Mme Littré avait détaché de sa poitrine une petite médaille bénite et l’avait passée au cou de son mari, se disant que cela peut guérir.

M. Littré, sortant de son évanouissement, sourit d’abord à sa compagne, puis, sa main rencontrant la médaille attachée à son cou, il ne dit rien. Pas un mot, pas un reproche, pas une ironie.

Il détacha doucement de sa poitrine la médaille qui y pendait, la tendit à Mme Littré, qui la prit, et, penchant sa tête sur la main de sa femme, il y posa doucement ses lèvres, ne murmurant pas une parole, mais disant tout dans ce geste qui refusait et dans ce baiser qui remerciait.

Ulysse Parent

C’est pourtant un tel homme, — cerveau puissant, âme haute et douce, savant comme on ne l’est plus, comme on ne le sera plus surtout, — que M. Ulysse Parent24, le jour où M. Littré fut solennellement reçu franc-maçon, avec M. Jules Ferry, interpella, en lui demandant pourquoi, au conseil général de la Seine, il avait voté « avec les cléricaux ! »

M. Littré clérical ! M. Cousin, le vénérable de la loge la Clémente amitié, eut grand’peine à empêcher Ulysse Parent de jeter le mot à ce vieillard, assis là et comme songeant. C’était un passionné et, au demeurant, un homme fort doux que Parent, mort si tristement à Veulettes, dans une partie de plaisir25. Il était entré dans la Commune, mais pour en sortir avec M. Ranc26 lorsqu’il avait vu quelle pente elle allait suivre.

Ulysse Parent était un dessinateur de talent. Il a souvent, dans les journaux illustrés, reproduit les tableaux célèbres du Salon. Ses compositions propres étaient toujours ingénieuses. Il excellait dans les sujets d’architecture. Avec le crayon, il maniait aussi la plume. Il a publié un petit livre singulièrement vivant et dramatique : Une Arrestation en mai 1871(27). C’est l’histoire et comme le procès-verbal de son transfert à la prison de chantiers, à Versailles, en passant par l’Orangerie du Luxembourg, durant les journées de Mai. Ulysse Parent, qu’une redoutable confusion de noms jetait à une justice sommaire, vit la mort de très près et il le raconte là sans phrases, avec une singulière netteté d’impressions et de souvenirs. Il assista à l’interrogatoire du docteur Tony Moilin28 et le vit partir pour l’exécution. Tout cela dans son récit est fort bien dit, sans récriminations et avec une vérité frappante. On sent, à toute ligne, l’artiste, le peintre, chez l’écrivain improvisé. Ulysse Parent n’oublie pas, dans ce tableau de la guerre civile, la brindille de vigne qui s’enroule autour de la tonnelle où, mort de chaleur, il boit un verre d’eau entre deux gendarmes, noirs de poudre. Et voyez ! ce brin de verdure riant au-dessus de ces tueries rend plus poignante encore toute cette histoire. Ce libretto, de M. Parent, qui n’a pas été beaucoup lu, est un document tout à fait poignant et intéressant.

Les Funambules

Ce ne sont pas seulement les hommes qui disparaissent, ce sont les choses. Tandis qu’on rebâtit, restaure et redore le théâtre des Menus-Plaisirs du boulevard de Strasbourg29, un petit théâtre, situé tout en face, s’écroule, s’en va et, avec lui, tout un genre qui fut, pendant longtemps, un genre très français, tout parisien : la pantomime.

C’est le théâtre des Funambules30. Il était tout petit, long comme un boyau, bâti dans une sorte de corridor, et il avait la prétention de succéder à ce vieux théâtre des Funambules31 où nous avons, jadis, applaudi Paul Legrand32 et Deburau le fils. Si jamais Scarron33 a rêvé roman macaronique, c’est sur cette pauvre petite scène des Funambules du boulevard de Strasbourg, qu’un tel roman s’est déroulé, amusant en apparence, mais en réalité triste comme un mauvais drame. Les bonnes gens qui soutenaient là un genre démodé étaient les derniers survivants des Funambules d’autrefois. Hippolyte, le Pierrot, ancien peintre en porcelaine, avait jadis doublé Deburau et Paul Legrand au boulevard du Temple. Le Cassandre, voûté, ridé, ankylosé, était le même qui, jadis, recevait des coups de pied et des coups de batte identiques sur l’ancien théâtre des Funambules. Tout ce pauvre monde d’artistes et de saltimbanques avait vieilli en vouant toujours au genre antique de leur jeunesse un culte que n’avait plus le public parisien. Ils vivaient en commun, économiquement : les actrices, noires comme des Tziganes, passant leurs journées à raccommoder les gilets à ramages de Cassandre, à laver la blouse blanche de Pierrot ou à recoudre les paillettes de cuivre sur l’habit usé d’Arlequin. Et, le soir venu, tout cela sautait, allait, venait, faisait des gambades, recevait des coups, échangeait des sourires, essayait des pirouettes, et le vieux Cassandre essoufflé, réellement perclus et époumoné, mariait Colombine à Arlequin dans un feu de Bengale rouge dont l’odeur et la fumée prenaient les spectateurs au gosier.

Pauvres braves gens ! Ils croyaient qu’on attire longtemps le public avec les lazzis et les parades classiques de la pantomime italienne ! Ils retardaient. Ils n’avaient pas marché avec leur siècle. Les Pantomimes affolées des Hanlon-Lees34, ces extravagances au vif-argent, ont, depuis longtemps, fait oublier la pantomime qui amusait Charles Nodier et le Pierrot à qui Jules Janin consacrait un chef-d’œuvre, l’Histoire du théâtre à quatre sous.

Paul Legrand, le dernier héritier de l’art des mimes, avait quitté la scène comme un soldat quitte le combat et ne reparaissait plus, comme un spectre amusant, que dans des vaudevilles. Champfleury35, un moment, avait eu l’idée de rajeunir ce vieux genre en écrivant la Pantomime de l’Avocat, mais c’était là plaisir de raffinés, fantaisie de délicats et de curieux. Le public a oublié les Funambules. Pierrot lui paraît enfantin. Arlequin est aussi vieux que Ma Mère l’Oie36, et vouloir jouer de vieilles pantomimes à la Deburau, ces pantomimes spirituelles, narquoises, d’une gaieté naïve et bonhomme où le jeu de la physionomie, le sourire, le geste, un coup d’œil, suffisaient jadis à mettre un public en joie, — vouloir s’acharner à cet art oublié, maintenant que les Hanlon-Lees ont inventé et importé le mouvement perpétuel, c’était prétendre opposer un article de genre et de fantaisie aux renseignements électriques des reporters.

Vieilles mœurs ! vieux plaisirs ! Les Funambules ont vécu. Le dernier Pierrot disparaît, et, avec sa veste blanche et sa face enfarinée, s’en va où vont les vieilles lunes. Peut-être, regrettant son théâtre, reprendra-t-il son pinceau de peintre et sa banquette d’ouvrier. Le Cassandre asthmatique va traîner, je ne sais où, ses béquilles. Le petit théâtre du boulevard de Strasbourg est fermé. Nous ne retrouverons plus Colombine que sur les tréteaux des fêtes foraines, dansant toujours avec Arlequin l’éternelle danse en plein vent qui est comme un duo d’amoureux. Ils gagneront peut-être plus d’argent, mais en regrettant ces chères années de misère où l’on était artiste « dramatique », artiste des Funambules, sur un boulevard de Paris.

Ah ! les tristesses de ces existences d’illusion, d’art, de lutte, de foi, de griserie, de vanité et de fumée ! Du petit au grand, les écœurements sont les mêmes. Nourrit37 qu’on siffle n’est pas plus navré que Cassandre qui tombe.

E finita

Ci-gît un théâtre ! Ici repose tout un genre. C’est vraiment, cette fois, la mort de Pierrot. Mais il faudrait Watteau pour illustrer la lettre de faire-part.

Jules Claretie

Annexe :
Les Femmes qui tuent et les femmes qui votent

Ainsi qu’indiqué en note 13 ci-dessus, voici le début du texte de cette brochure parue chez Calmann-Lévy le 25 septembre 1880.

À Jules Claretie

20 août 1880.

        Mon cher Claretie,

Vous38 avez publié le 24 août un long article dans le Temps, sur les derniers procès de mademoiselle Dumaire et de madame de Tilly. Cet article contenait à la fin les lignes suivantes :

« Je m’attendais à ce que M. Dumas prit la parole dans ce vif et poignant débat. Il est le grand avocat consultant de ces causes saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse résumer comme lui les faits de semblables procès et en déduire toutes les conséquences. Il doit s’applaudir d’avoir si hardiment et tant de fois soulevé de pareilles questions, lorsqu’il voit que la vie, sévère comme un problème de mathématique, en rend la solution de plus en plus nécessaire chaque jour. Sans doute la comédie est écrite, la Princesse Georges a tout dit ; mais j’aurais voulu savoir ce que pensait de la comtesse de Tilly — cette princesse Georges au vitriol — de philosophe du théâtre contemporain. »

Chose curieuse, quand cet article m’est arrivé de votre part, j’avais, depuis trois ou quatre jours, commencé le travail que vous attendiez de moi, et j’en étais juste à une phrase, que vous retrouverez dans cette lettre, où je parlais de l’auteur de la Princesse Georges. Il y avait, là une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles ; aussi, je vous demande la permission de vous adresser et de vous dédier ce travail ; ce me sera, de plus, une occasion de vous témoigner publiquement toute l’affection et toute l’estime que j’ai pour votre personne, votre caractère et votre talent39.

Et puis, nous sommes tout à fait à l’aise pour causer ainsi de ce sujet, étant du même avis, car vous dites encore dans le même article :

« Il y a eu, comme toujours débordement de sympathie pour les exécutrices ; et les victimes, selon l’usage, ont semblé fort peu intéressantes. Il y a à cela une raison morale ; car cet enthousiasme pour la brutalité serait ironique s’il n’était que le produit d’une admiration malsaine pour les êtres qui, se plaçant au-dessus de la loi, ont l’audace de se faire justice eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant une meurtrière, c’est que la femme, décidément, n’est pas suffisamment protégée par la loi, qui est essentiellement et uniquement une loi mâle, si je puis dire. L’auteur de la Princesse Georges l’a fort bien montré, dramatiquement et philosophiquement à la fois, lorsqu’il nous présente l’épouse trompée s’adressant tour à tour à sa mère, c’est-à-dire à la famille, puis à la loi, c’est-à-dire à la société, pour leur réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il n’y en a point ; de secours, il n’en faut attendre de personne. Faut-il donc souffrir, éternellement souffrir dans son amour et dans son amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de sa vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible ruine morale ? Que faut-il faire, enfin ?

Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour tout dire, j’avais d’abord pris la plume pour répondre à un article d’un de vos confrères, M. Racot40, lequel, dans le Figaro, exprimait des idées, sinon toutes contraires, du moins très opposées aux nôtres. Je fais donc, comme on dit, d’une pierre deux coups ; c’est à vous que je m’adresse, et c’est à M. Racot et à ceux qui pensent comme lui que je réponds.

Votre confrère ne se contentait pas, lui, de parler de mademoiselle Virginie Dumaire et de madame de Tilly il parlait aussi de madame Hubertine Auclert, et il paraissait même conclure, philosophiquement, contre cette dernière en faveur de madame de Tilly. C’était vif ; mais il résumait quelques-unes des idées que j’ai émises dans la préface de Monsieur Alphonse41, et l’enchaînement de son idée concordait parfaitement avec l’enchaînement des miennes. Selon moi, les femmes qui tuent mènent aux femmes qui votent. De là ce titre dont on a déjà fait dans la presse des jeux de mots que j’avais prévus ; car, en annonçant la brochure à mon éditeur, je lui disais : « Recommandez bien à l’imprimeur de ne pas se tromper, et de ne pas mettre les femmes qui, etc. »

J’ai donc déjà eu, à ce propos, l’esprit de tout le monde, et je l’ai eu plus tôt ; c’est d’un excellent augure. Un ami à moi m’a écrit pour me conseiller de supprimer au moins la seconde partie du titre ; je n’en fais rien. Le titre prête à rire, tant mieux ! cela le popularisera ; et puis le rire est bon. D’ailleurs, nous trouverons encore, de temps en temps, l’occasion de rire, en route, je vous le promets. Si notre esprit ne nous suffit pas, la bêtise des autres nous viendra en aide.

Maintenant qu’on a bien ri du titre, entrons dans le sujet.
[…]

Notes

1       Contrairement à « notre » pilori, fixe, la cangue est un pilori libre, le supplice, qui pouvait durer jusqu’à la mort, provenant du poids de la cangue, plus ou moins important selon la peine et parfois chargée de briques. Dans des cas extrêmes, cette cangue était fixée horizontalement sur quatre poteaux, les pieds du supplicié touchant à peine terre, le bourreau pouvant à loisir installer ou retirer des briques sous les pieds du prisonnier en fonction de l’argent qu’il recevait de la famille. Une version japonaise existait, pas forcément plus confortable. À Paris au début de ces années 1880, des illusionnistes produisaient un spectacle sur ce thème, d’où, peut-être l’image venant à l’esprit de Jules Claretie.

2       « lutte pour la vie » ou, plus brutalement « sélection naturelle » ?

3       Allusion au roman d’Henry Murger Scènes de la vie de bohème (Michel Lévy 1850, 418 pages) dans lequel est un jeune Rodolphe (et une jeune Mimi). Voir « La Vie de bohème » dans Le Temps du vingt avril 1880.

4       Donc en 1861, date de l’unification de l’Italie, que couvrait Jules Claretie en tant que jeune reporter.

5       Un Mail-coach (sans t), tiré par deux ou quatre chevaux, était, en Angleterre, destiné au transport du courrier.

6       Jules Claretie, plus logiquement, n’ajoute pas d’s à claude, qui étant un nom propre (celui de l’épouse de François Ier), devrait être invariable et prendre la capitale. Les errements de l’usage en ont décidé autrement.

7       Nicolas Beaujon (1718-1786), financier, avait fait construire une centaine d’années auparavant (1781-1883), une « folie » sur douze hectares, comprenant une maisonnette accompagnée de l’indispensable mausolée à coupole sans lequel on n’est rien. Il y avait aussi un moulin. La mode des nains viendra plus tard. Un hôtel y a été construit ensuite, qui a de nos jours pour adresse 208 rue du faubourg Saint-honoré.

8       Le 18 mai 1870, à Saintes, la jeune et jolie Marie Maréchal, modiste, a été vitriolée par la comtesse de Tilly, qui l’accusait d’être la maîtresse de son mari au vu et au su de toute la ville. Voir deux longs articles, dans Le Figaro du seize août 1880 (page trois) et dans Le Temps du 18 août 1880 (page trois).

9       Virginie Dumaire sera surnommée, dans Le Temps du 21 novembre 1880 (page trois), « Marie Bière de province ». La jeune Virginie Dumaire, qui venait d’hériter d’un vieillard, a rencontré un interne en médecine et l’a aidé financièrement. Mais une fois devenu médecin, le jeune homme, maintenant « docteur Picart » veut se marier ailleurs et la laisser seule avec l’enfant survenu. Afin d’empêcher le mariage Virginie Dumaire a tué son ancien amant. Voir Le Temps du 21 novembre 1880, page trois.

10     Le fils a été enlevé par le père. La lecture de cette affaire compliquée dans Le Temps du 29 août 1880 (page trois) réclame la plus grande patience.

11     Polydore Millaud (1813-1871), patron de presse et banquier, fondateur du Petit Journal en 1863.

12     Alexandre Dumas (fils), La Princesse Georges, comédie en trois actes, présentée sur le théâtre du Gymnase en décembre 1871. Le texte de la pièce est paru chez Michel Lévy daté 1872 (77 pages).

13     Note de Jules Claretie absente du Temps (et pour cause) : « C’est à ces lignes que M. Alexandre Dumas fils a bien voulu répondre dans cette éloquente brochure qui aura été un des événements de l’année : les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent. » Cette brochure (219 pages) est parue chez Calmann-Lévy le 25 septembre 1880. Le début de cette réponse d’Alexandre Dumas sera donné ci-dessous en annexe.

14     Hubertine Auclert (1848-1914), journaliste, et militante féministe très active a œuvré en faveur de l’égalité des femmes. On peut noter qu’Hubertine Auclert est née dans un hameau de l’Allier qui portait le nom de Tilly.

15     Voir Le Figaro du 21 août 1880, page une, colonne quatre.

16     Camille Périer, La Pomme d’Ève, Dentu, 1880.

17     Les notaires, étant payés à la page, employaient des grossoyeurs, qui, écrivant gros et large, faisaient en sorte, avec des marges abondantes, d’augmenter considérablement le nombre de pages d’un acte.

18     Cratès de Thèbes (-365/-285).

19     Ce récit se trouve dans les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Germer Baillière, 1880, page 105.

20     Elme-Marie Caro (1826-1887), normalien, professeur de philosophie à la faculté des Lettres de Douai et de Paris en 1864, maître de conférences à l’École Normale en 1858, inspecteur général de l’Académie de Paris, a été élu à l’Académie française en 1874. Le Pessimisme au XIXe siècle, Leopardi — Schopenhauer — Hartmann, Hachette 1878, 299 pages.

21     Site web de la maison d’Auguste Comte, dix rue Monsieur-le-Prince : « Ce monument a été érigé en 1911 [par Antonin Injalbert (1845-1933)] dans la ville natale du philosophe. Le maire de Montpellier avait reçu en 1876 une lettre demandant que soit ouverte une souscription pour élever, sur une place publique de la ville, une statue en l’honneur de Comte. Ce n’est que le 28 mai 1904 que le Conseil municipal décida de contribuer à l’érection du monument et vota la somme de 10 000 francs. Le devis établi par le sculpteur Injalbert faisait ressortir une dépense de 30 000 francs, des conditions reconnues comme étant très raisonnables et qui seraient prise en charge par la Ville, le Département et l’État, soit 10 000 francs chacun. […] Ce monument, d’une hauteur de sept mètres […], était inauguré le 22 juin 1911, à 15h, au cours d’une cérémonie que présidait M. Antoine Benoist, recteur de l’Université. Le monument est démoli en 1962 par le conseil municipal de l’époque [François Delmas étant maire], qui trouvait que le monument “rompait l’harmonie du paysage auquel il était totalement étranger, de par les prétentions intellectuelles dont il avait été chargé”. Le buste d’Auguste Comte qui surmontait l’édifice fut légué à la faculté des Lettres de Montpellier, où il se tient toujours. »

22     Émile Littré : Auguste Comte et la philosophie positive, Hachette 1863, 688 pages.

23     La Philosophie positive, revue dirigée par É. Littré et G. Wyrouboff.

24     Ulysse Parent (1828-1880, à 52 ans), peintre et illustrateur. Franc-maçon favorable à la Commune puis Conseiller municipal.

25     À l’occasion d’une baignade, le 18 août, dans la Manche, Ulysse Parent fut pris d’une congestion pulmonaire subite. Voir Le Figaro du vingt août, page une, quatrième colonne.

26     Arthur Ranc (1831-1908), journaliste et homme politique, député puis sénateur de 1891 à sa mort.

27     Ulysse Parent, Une arrestation en mai 1871 (Extraits du journal Le Peuple), La librairie républicaine, 1876, 60 pages.

28     Tony Moilin (1832-1871), médecin, militant socialiste et membre de la Commune de Paris, dénoncé et fusillé dans le jardin du Luxembourg.

Pages 42 et 43 du récit d’Ulysse Parent à propos de Tony Moilin

Les noms jetés ici par Jules Claretie sont évidemment encore dans la mémoire des lecteurs du Temps de cette époque.

29     Ce théâtre — de nos jours théâtre Antoine — a été créé en 1836 et a souvent, comme bien des théâtres, changé d’affectation et de nom. Suite aux importants travaux en cours au moment de cette Vie à Paris, ce théâtre prendra le nom de Comédie parisienne, pour reprendre son ancien nom l’année suivante.

30     Il semble que ce théâtre des Funambules récent se soit installé en 1862 dans un théâtre existant qui produisait des spectacles de marionnettes lyriques et qui a conservé ce nom de « Marionnettes lyriques » jusqu’en 1866 avant de reprendre le nom de théâtre des Funambules. Il se trouvait à l’emplacement de l’actuel 17 boulevard de Sébastopol où se trouve de nos jours le théâtre de l’Archipel.

31     Ce « vieux théâtre des Funambules » se trouvait sur le Faubourg du Temple et a fait partie des théâtres démolis à l’occasion de l’agrandissement de la place du Château d’eau (de nos jours place de la République). C’est dans ce théâtre que se situe une partie de l’action du film de Marcel Carné Les Enfants du paradis mais c’est le théâtre Déjazet qui a servi de décor.

32     Paul Legrand (1816-1898), successeur de Deburau père (Jean-Gaspard) au théâtre des Funambules.

33     Paul Scarron (1610-1660), auteur dramatique burlesque et poète, surtout connu pour son Roman comique.

34     George, William et Alfred Hanlon, assistants de John Lees ont débuté en Angleterre au milieu du XIXe siècle avant que leurs trois jeunes frères agrandissent la troupe. Ils se produisirent ensuite aux États-Unis et en Europe. On se souvient de leur passage aux Folies-Bergère en 1878.

35     Champfleury (Jules Husson, 1821-1889), journaliste, homme de lettres réaliste autodidacte.

36     Charles Perrault (1628-1703), Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités, ou Contes de ma mère l’Oye (la mère l’Oye en question étant la narratrice). Ce recueil de huit contes en prose de 1697, illustré sera ensuite complété par deux autres contes, en vers. Les contes étaient, depuis des millénaires une littérature d’adultes jusqu’à ce que, pour la première fois dans l’histoire des contes, Charles Perrault s’avise d’en écrire pour les enfants.

37     Peut-être Adolphe Nourrit (1802-1839), célèbre ténor mort à 37 ans.

38     On peut observer que ce texte est daté du 20 août en réponse à un article daté du 24 août. Plus bas, nous lirons : « quand cet article m’est arrivé de votre part ».

39     Dans ces chroniques comme dans ses Vie à Paris ; Jules Claretie évoque souvent Alexandre Dumas avec une grande bienveillance.

40     Adolphe Racot (1840-1887), tenait au Figaro la rubrique quotidienne « Paris au jour le jour ». Il est aussi connu pour ses précieux Portraits d’hier et Portraits d’aujourd’hui, parus tous deux en 1887 à la Librairie illustrée de la rue du Croissant.

41     Alexandre Dumas, Monsieur Alphonse, pièce en trois actes présentée au théâtre du Gymnase en novembre 1873. Cette préface traite du mariage, du célibat et des enfants naturels. L’argument de la pièce est celui-ci : Avant leur mariage respectif, Octave et Raymonde ont eu une fille, enfant naturel qu’ils cachent tant bien que mal pour préserver leur statut social. Le texte de la pièce est paru chez Michel Lévy cette même année 1873, datée 1874.

Dessin paru dans Le Journal amusant à l’occasion de la présentation de la pièce